Nina Simone

Nina Simone a sans conteste marqué son temps tant par ses talents de pianiste et de chanteuse que pour son activisme pour les droits civiques. Pourtant, elle n’aurait pas eu le même destin si elle avait pu être la concertiste de musique classique qu’elle souhaitait devenir.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Le petit prodige

Eunice Kathleen Waymon, née en 1933 (en pleine ségrégation raciale) à Tryon en Caroline du Nord, dans une famille noire américaine pieuse et populaire de 8 enfants. Sa mère Mary Kate Waymon fait des ménages et est une personnalité religieuse importante dans la région, son père John Divine, coiffeur et barbier, est un homme ambitieux et positif pour qui tout est possible. Dotée d’une fine oreille musicale, Eunice commence le piano très tôt, à 3 ans. À 4 ans, elle peut jouer d’oreille les cantiques d’ouverture des prêches dominicaux. À 5 ans, elle devient la pianiste attitrée de la chapelle méthodiste de Tryon. Elle y expérimente le sens du rythme, le pouvoir hypnotique et mystique de la musique. Elle côtoie le monde invisible des forces de la musique qui accompagne les expériences spirituelles d’origine africaine refaçonnées par les esclaves subsaharien.ne.s déporté.e.s. Considérée comme un don des cieux, Eunice devient l’espoir de la communauté noire de la ville : on décèle en elle un génie musical. Il sera repéré par Mrs Miller, une fidèle qui vient chaque dimanche l’écouter à l’église. Cette dernière la présenta au professeur de piano Muriel Massinovitch et s’engagea à payer pendant un an ses cours que sa famille ne pouvait financer. Pour elle, c’aurait été un scandale qu’avec un tel talent elle ne prenne pas de leçon de piano classique. Avec Mme Massinovitch, Eunice découvre un monde qui jusque-là lui était inconnu et inaccessible : le monde des Blanc.he.s. Tous les samedis, pour se rendre chez sa professeure, elle devait traverser les voies ferrées qui sépare le monde des Blancs et des Noirs durant la ségrégation. Comme dit bell hooks[1], la voie ferrée matérialise la marginalité des communautés noires, représente la ligne de couleur. Au-delà de cette ligne, un autre monde où les Noir.e.s sont autorisé.e.s à y entrer seulement pour être domestiques, concierges ou prostituées. Le talent exceptionnel d’Eunice lui donna un certain privilège. Dans cette grande maison raffinée et élégante, elle y découvre Bach qui l’émerveille : « Bach m’a fait vouer ma vie à la musique. Une fois que j’ai eu assimilé sa démarche musicale, je n’ai eu qu’un désir. Mon vœu était limpide pour une enfant : devenir concertiste classique. » écrit-elle dans ses Mémoires. Son univers musical fera ainsi le pont entre Bach, la musique classique occidentale et le gospel, les spirituals, le blues. Mme Massinovitch, surnommée « Miss Mazzy » par Eunice, deviendra sa deuxième maman, « sa mère blanche », trouvant chez elle l’affection, la tendresse des baisers qu’elle n’avait pas avec sa mère accaparée notamment par sa carrière de pasteure. La pudeur de Mary Kate empêche leur rapprochement mais elle espère un grand avenir pour sa fille. Selon elle, elle deviendra « la première concertiste classique noire en Amérique », un souhait qui faisait réagir Nina Simone : « Que l’ambition de maman soit liée à la race ne manquait pas d’ironie, elle qui avait passé sa vie à oublier la réalité de sa couleur ».

Eunice aura un rythme draconien pour atteindre la perfection. Ses journées étaient vouées au piano. Entre ses 6 et 11 ans, elle passa de trois heures de piano par jour à sept heures, tout ceci en poursuivant sa scolarité, les dimanches à accompagner les cultes, les veillées religieuses… Miss Massinovitch se chargera de lever des fonds pour lui obtenir une instruction de qualité créant le fonds Eunice Waymon. Beaucoup de pression sur les petites épaules de cette enfant, elle porte les espoirs de sa communauté et d’une ville où Noirs et Blancs se sont unis pour son destin. Toutes et tous, à priori, pensaient qu’une petite fille noire pouvait devenir concertiste de musique classique dans les États-Unis des années 40 gangrénés par un racisme systémique et endémique. De plus, au sein de sa famille, Eunice a été éduquée dans l’idée que pour évoluer dans la société il fallait travailler dur, pas d’autre choix. Protégée jusque-là des tensions raciales, son talent lui donnant le relatif privilège d’être validée par la société blanche, Eunice en sera pourtant témoin lors du récital qu’elle fut invitée à donner à l’hôtel de ville de Tryon devant les hauts dignitaires et les représentants de sa communauté. On voulait voir « le petit prodige » pour qui on a donné de l’argent, voir ses progrès et constater qu’une fillette noire de surcroit était sur le chemin d’une carrière de concertiste classique. Elle vient d’avoir 10 ans. Lors du récital, un couple de Blancs demande à ses parents de leur céder leurs sièges qui se trouvent tout devant. Mary Kate Waymon et John Divine obtempèrent. Eunice exigea que ses parents puissent reprendre leurs places sous peine d’écourter le concert. Elle montra un trait de son caractère jusque là insoupçonné. « Subitement, le monde m’est apparu sous un jour différent et plus rien n’a été simple » écrira-t-elle à propos de cet épisode.

À 11 ans, tout son temps libre est consacré au piano. Eunice aura passé une enfance isolée pour atteindre son rêve de concertiste. C’est au lycée Allen, en pensionnat, qu’elle connut l’amitié, l’insouciance de la jeunesse. Elle continue cependant à rythmer ses journées par un entrainement assidu au piano. Elle sortira major de sa promotion. Miss Massinovitch décida par la suite qu’elle devra passer le concours d’entrée de l’Institut Curtis à Philadelphie, l’une des meilleures écoles de musique classique du pays. Elle se préparera durant l’été dans les classes préparatoires de la Julliard School à New York financé par le fonds. Sa famille part s’installer avec elle à la Big Apple. Eunice sacrifiera son amour de ses années lycée. Edney. Pour poursuivre son destin. Qui ne va pas être celui qu’elle espérait parce qu’un matin elle reçoit les résultats du concours : Recalée. « Je n’en suis toujours pas revenue et je n’en reviendrai jamais. Toutes ces années pour rien. C’est comme si mes professeurs, ma communauté, mes parents m’avaient trahie ». Personne ne l’avait prévenue qu’elle pourrait échouer du seul fait qu’elle soit noire. Personne.

Installée à Philadelphie avec sa famille, longtemps son objectif a été de repasser l’examen d’entrée, que finalement elle ne repassera jamais. Les derniers deniers du fonds lui permirent de payer ses premiers cours particuliers chez Vladimir Sokhaloff qui aurait été son professeur au Curtis. Elle travaille dans un cabinet de photo qu’elle quitte rapidement pour un job mieux payé, celui d’accompagner au piano les cours particuliers d’Arlene Smith ce qui lui permit de connaitre tous les airs à la mode. Quand elle finit par avoir son petit studio, elle se met à son compte et récupère des élèves d’Arlene Smith proposant des tarifs plus attrayants. Ceci lui permit de payer son loyer, ses cours et de donner une partie à ses parents. Son quotidien se limitait à travailler. Elle consultera un psychanalyste, le Dr Gerry Weiss, pendant un an. Une initiative plutôt originale et radicale pour une jeune noire campagnarde des années 40, élevée au culte baptiste. Elle souffrait des nombreux sacrifices (enfance, vie sociale et intime) qu’elle avait dû endurer et qu’elle doit encore endurer pour atteindre son objectif. Et elle ne savait pas vivre autrement. C’est comme ça qu’elle a été éduquée. La fille de la pasteure bien sous tous rapports, « le petit prodige » n’était pas encore sorti de sa coquille.

Sa rencontre avec Faith Jackson, prostituée et figure majeure de Philadelphie, est la source de nouvelles aventures. Les origines de leur rencontre sont floues. Un été, elle l’invite à l’accompagner à Atlantic City, ville du jeu, parce que là-bas « les hommes y dépensent de l’argent en vacances ». Elle accepte sans rien dire à ses parents. Elle sut que certains bars d’Atlantic City payaient leur pianiste 90 dollars la semaine, beaucoup plus que les cours particuliers qu’elle donnait à Philadelphie. Ayant besoin d’argent, elle accepte un boulot décroché par un agent au Midtown Bar & Grill, un bar crasseux. « J’étais avant tout pianiste. Je suis devenue chanteuse uniquement parce qu’il fallait que je gagne de l’argent. J’étais programmée pour devenir une star du piano classique, mais j’ai dû accepter un boulot dans un night-club. À peine arrivée, on m’a demandé si je chantais. J’ai dit « non » mais on a exigé que je chante si je voulais garder ce job. Alors j’ai chanté. C’est comme ça que j’ai entamé ma carrière dans le show-business ». Elle concoctait un savant mélange entre la musique classique, la pop, la variété, les spirituals, ce qui la constituait en somme. Au fil des étés où elle se produisit au Midtown, elle se fit son petit public de fans. On commençait à parler de cette jeune artiste qui jouait une musique unique. Elle attira un public d’ordinaire pas habitué au lieu : des bobos, des beatniks parmi eux Ted Axelrod, un passionné de jazz. C’est lui, qui lui fit connaître I Loves You Porgy de l’opéra Porgy and Bess qui est une chanson-phare de son répertoire et un de ses premiers succès.

 

 

Eunice prendra le pseudonyme de Nina Simone pour cacher à sa mère qu’elle pratique la « musique du diable » (c’est-à-dire une musique non religieuse) : Nina pour ni ña, surnom que lui aurait donné un ex petit-ami et Simone pour Simone Signoret, actrice française qu’elle admirait. C’est ainsi que naquit Nina Simone.

Elle finira par avouer à ses parents qu’elle joue dans des bars pour pouvoir financer ses études. Sa mère reste silencieuse, comme à son habitude. Son père l’a prévient des dangers du music business (elle en fera les frais comme beaucoup d’artistes noir.e.s américain.e.s de l’époque) lui rappelant les espoirs mis en elle et les dons que Dieu lui avait donné. Elle arrêta de donner des cours pour tenter sa chance à Philadelphie. Pendant un moment, elle s’est consacrée à ses cours chez Sokhaloff, ses contrats dans des pubs à Philadelphie et ses étés à Atlantic City. Jerry Fields, un agent new-yorkais, fit le déplacement à Atlantic City suivant la rumeur d’une perle rare qui s’y cachait dans un bar sans prétention. Une rencontre décisive pour Nina Simone dans sa nouvelle carrière de chanteuse. Il lui décrocha un contrat signé avec Syd Nathan (surnommé Little Caesar pour ses pratiques mafieuses) qui la privera de millions de dollars des années plus tard. Elle enregistre son premier album Little Girl Blue, qui est pour l’essentiel son répertoire interprété au Midtown Bar & Grill, en une journée.

– Après l’enregistrement de cet album, elle se purgea d’avoir enregistré de la variété en jouant du Beethoven non-stop durant trois jours.

“To be young, gifted and black”

I Loves You Porgy lui assure un succès populaire. On remarque son caractère unique. À partir de 1959, sa carrière était lancée. Tout le monde se l’arrache. Elle signe chez Colpix un contrat de 10 albums. Cette même année elle se produit au Town Hall, haut lieu de la musique classique, une fierté pour elle, mais dans la presse on se contente de la ranger dans la catégorie « jazz » parce que noire. Elle en fera les frais tout au long de sa carrière. Sa musique pourtant brasse une myriade de genres dont le classique.

Installée à New York, au Greenwich Village, sur les conseils de Jerry Fields depuis le succès de I Loves You Porgy, Nina Simone côtoie une scène artistique bouillonnante. Elle y rencontre les grands noms de l’intelligentsia noire : James Baldwin, Lorraine Hansberry, Langston Hughes, LeRoi Jones. À leurs côtés, elle poursuit une éducation politique et culturelle : elle découvre l’histoire de l’esclavage transatlantique, le panafricanisme, l’histoire de l’Afrique. Lorraine Hansberry lui apprend l’histoire des grandes civilisations africaines alors que l’Europe était encore dans « les ténèbres de l’ignorance ». Elle lui parle de l’Egypte, du royaume de Dahomey, du Ku Klux Klan, des lynchages. Nina Simone découvrait l’histoire de son peuple. Elle apprendra dans une expérience mystique que ses ancêtres venaient de l’ancien royaume de Dahomey, le Ghana. Elle vient d’une grande lignée, lui disait James Baldwin et elle se devait de défendre sa négritude, sa culture, son héritage depuis la traversée du Bateau. James Baldwin et Langston Hughes l’instruisirent sur les enjeux de la lutte des droits civiques. C’est Lorraine Hansberry qui la poussa à l’action : « Les droits civiques ne représentent qu’une partie de la grande lutte des classes et du combat pour l’intégration raciale. Tu es impliquée malgré toi, du simple fait que tu es noire » lui fit-elle remarquer. Jusque-là élevée dans l’ignorance des oppressions systémiques qui touchaient sa communauté, Nina Simone déconstruit alors ce qu’elle avait appris depuis son plus jeune âge auprès de ses professeurs, l’Église, sa mère, les Blancs. « Chez les Waymon on vivait sa vie du mieux possible, comme si admettre l’existence du racisme était en soi une forme de défaite » note-t-elle.

Au cours de ses tournées, Nina Simone avait rencontré au Basin Street East Club (NY) son deuxième mari Andrew Stroud, un détective de police, une figure connue et crainte de Harlem. Un soir, dans un petit club de Harlem, ils célèbrent leurs fiançailles. Andy de mauvaise humeur se met à boire. Beaucoup. Tandis que Nina, elle, est joyeuse, veut faire savoir à toute la salle qu’elle est fiancée. Un fan lui donne un bout de papier qu’elle glisse dans sa poche. Andy voit rouge. Cette nuit, il la bat et la viole. Elle décide de prendre l’avis de deux psychiatres pour savoir si elle l’épouse. L’un lui dit « de ne pas épouser Andy », l’autre évoque un « accès de folie passager ». Il réussit à l’amadouer, à la reconquérir : il lui promet une stabilité, une vie de famille, un futur réconfortant, elle qui était toujours en tournée. Ils se marièrent en 1961. Ils eurent leur unique enfant Lisa Celeste Stroud en 1962. Ils s’installèrent à Mount Vernon. Nina Simone abandonna petit à petit son rêve de concertiste, elle devait à présent subvenir aux besoins de sa famille et de ses employés. Andrew Stroud, époux, père de famille, manager, chef d’entreprise, contrôlait tous les aspects de sa vie. Après deux ans mariage, ils n’avaient déjà plus de vie de couple. Andy était accaparé par le business florissant de la société qu’il avait créé au nom de sa femme. Nina était dépendante de lui. Il s’occupait de tous les contrats, elle ne connaissait rien. Elle ne savait pas le montant de sa fortune, n’avait pas de compte bancaire à son nom. Si elle avait besoin d’argent, il fallait qu’elle lui demande. Elle devait se soumettre au rythme effréné qu’il lui imposait. Il lui disait qu’il fallait profiter de son succès pour gagner encore plus. Il avait inscrit sur le tableau noir de leur cuisine « Un jour, ma Nina sera une grosse noire pleine de fric ! ».

Pour Andy, l’engagement de Nina n’était pas bon pour le business. Son éducation politique avait pour toile de fond la mort de Medgar Evers, elle apprit à la radio l’attentat de Birmingham et les évènements qui suivirent dont une bande de jeunes Blancs qui fait tomber un Noir de son vélo et le tabasse jusqu’à la mort. Elle est rongée par la violence : « Je voulais sortir dans la rue et tuer quelqu’un, je ne savais pas qui, mais quelqu’un dont j’étais sûre qu’il s’opposait à ce que mon peuple obtienne justice pour la première fois en trois siècles. » Le 15 septembre 1963 (le jour de l’attentat de Birmingham), elle se consacre corps et âme à la lutte pour les droits civiques « pour que les Noirs obtiennent justice, liberté et égalité devant la loi, et ce jusqu’à la victoire finale ». On sait ô combien que aujourd’hui, encore, la victoire n’est pas atteinte… Ce jour-là, elle composa Mississipi Goddam. Cette chanson marque publiquement son entrée dans la lutte. Elle devient très vite la figure du Mouvement et l’égérie d’une génération de militant.e.s noir.e.s. Mariée à un homme qui la contrôle, poursuivie par le remords de n’être pas devenue l’artiste qu’elle aurait voulu être, Nina Simone voyait dans le Mouvement un champ d’action dont elle était la maitresse. Elle criait vengeance face au jury blanc du Curtis. Elle criait vengeance pour sa famille qui s’est trimée au labeur, se soumettant à un système qui les opprimait.

 

 

Sa musique dont les racines restaient le classique, le blues, le folk se teintait de plus en plus de protest songs, cherchait de plus en plus ses racines africaines et dans le répertoire de compositeurs européens comme Brecht ou Kurt Weill.

Depuis la controverse suscitée par Mississipi Goddam et la radicalité de ses positions, elle est la cible du gouvernement, surveillée par la CIA. Surveillance qui allait s’amplifier puisqu’elle allait côtoyer Miriam Makeba, figure de l’anti-apartheid, et son compagnon Stokely Carmichael. Pour Nina Simone, une révolution noire était inévitable. Elle se disait non non-violente, si elle le pouvait, elle prendrait les armes. Les Blancs qui sont au pouvoir ne lâcheront pas leurs privilèges aisément, cela ne pourra se faire pacifiquement. Elle était d’accord avec l’idéologie des Black Panthers, prônait un État noir. Mais c’est avant tout par sa musique qu’elle prit les armes: Strange Fruit, Four Women, To be young, gifted and black (en hommage à Lorraine Hansberry), Backlash Blues, I wish I would know how it feels to be free… Elle nous laissa un héritage intemporel.

Pendant ces années, durant les tournées, elle souffrait de crises d’hallucination. Son état mental empirait. Andy ne voyait pas que sa femme était entrée dans une profonde dépression nerveuse accentuée par le rythme soutenu des tournées et des enregistrements. Elle avait l’impression d’être prise pour une vache à lait. De plus, elle ne pouvait vivre pleinement son engagement du à ses obligations professionnelles : « J’étais différente. Je n’avais pas le soutien d’une communauté, j’étais une vedette et je devais aller partout où on me réclamait. Je n’avais pas de port d’attache (…) où recharger mes batteries. (…) J’étais riche et célèbre, mais je n’étais pas libre. (…) Je devais m’organiser des mois, voire des années à l’avance. Ce combat était le mien, mais ma carrière m’en tenait éloignée. Je me sentais seule au sein du Mouvement, comme partout ailleurs. » Une remise en cause douloureuse car le mouvement lui avait donné l’impression d’avoir une place. D’avoir une mission. Chanter, continuer à enregistrer, tourner, monter sur scène voilà le seul champ d’action qu’on lui accordait.

À propos de l’assassinat de Martin Luther King, elle déclara : « Il était devenu trop puissant, tu sais, ils ne pouvaient plus le laisser vivre. Le peuple avait finalement entendu son message, et ils devaient le faire taire. Tu sais, ils peuvent essayer de me tuer – je sais qu’ils le veulent – mais je ne me tairai pas, pas question ! Je n’ai pas peur d’eux. Ils pensent que nous tuer nous arrêtera, mais même si je meurs, quelqu’un d’autre reprendra le flambeau et leur dira la vérité. Je suis blessée, tu comprends. (…) Ils ont tué Martin, ils l’ont abattu comme un chien. C’est trop dur, parfois c’est vraiment trop dur ! ». Elle composa Why ? (The King of Love is Dead) et lui rendit hommage en l’interprétant à un concert à Westbury.

Dans les années 70, elle est au top de ses performances scéniques mais déçue par l’échec du Mouvement, de plus en plus fatiguée psychiquement, elle avait besoin de prendre du repos, du recul sur tous les aspects de sa vie. Andy refuse encore une fois de plus prétextant la pression des maisons de disques, les contrats déjà signés, l’argent qu’ils perdraient. Elle n’en peut plus, elle décide de partir un moment à la Barbade, ce qui marqua le début de sa période d’errance et leur séparation.

À son retour aux États-Unis, elle apprend qu’elle est poursuivie par le fisc pour des impôts impayés. Elle retourne alors à la Barbade, a une relation avec le premier ministre Errol Barrow. Miriam Makeba lui propose de venir avec elle au Libéria, de « retourner à la maison ». N’ayant aucune attache, poursuivie par le fisc, elle part s’installer au Libéria avec sa fille Lisa. « Tous mes amis avaient quitté le Mouvement, étaient en exil ou avaient été assassinés. J’étais perdue et amère. Très amère. J’imaginais que quelqu’un allait surgir à chaque instant pour m’enlever et me tuer. Le FBI avait un dossier sur moi. Quand le mouvement pour les droits civiques est mort, il n’y avait plus de raison pour moi de rester. »

– En mai 1974 lors du Human Kindness Day à Washington, 100 000 personnes viennent lui rendre hommage pour son investissement dans un combat désormais réprimé. Elle reçut une distinction honorifique pour sa « contribution à l’humanité ». Sa mère réalisa pour la première fois l’impact qu’a eu sa fille. Sur une photo, elles s’étreignent, grand sourire aux lèvres. Mary Kate a dû être fière ce jour-là. Nina Simone vivait un de ses derniers grands moments aux États-Unis.

 

De « Première concertiste classique noire » à « High Priestess of Soul »

« Andy était parti et le mouvement m’avait aussi laissée tombée, j’étais paumée comme une écolière séduite et abandonnée » écrit-elle dans ses Mémoires. Les dernières années de sa vie furent en effet marquées par d’incessants voyages à la Barbade, au Libéria, à Trinidad, en Europe : Suisse, Pays-Bas, pour finir en France. Elle ne vivra plus aux États-Unis qu’elle surnommait les « United Snakes of America ». À Paris, elle tente de reprendre sa carrière dans les années 80 en se produisant tous les soirs dans un petit club les Trois Maillets, comme à ses débuts. Sa santé mentale et psychique s’aggrave : elle souffre de bipolarité et de dépression. Ses apparitions sur scène sont à la fois tragiques et grandioses, une des plus marquantes : celle au festival de Montreux en 1978. Elle finira par prendre du lithium qui abimera son corps déjà usé par le piano. La fin de sa vie est marquée par des scandales causés par sa maladie comme en 1995 où elle tire sur un adolescent parce qu’il fait trop de bruit à la piscine.

À la fin de sa vie, à Carry-le-Rouet, elle veut juste jouer Bach, Debussy, Ravel face à la plage. Elle veut renouer avec ses premières passions, sa vérité. Sa grande carrière de chanteuse ne l’a jamais pleinement comblé. Quand elle reçoit un diplôme honorifique par l’Institut Curtis, elle est heureuse comme une enfant et exige qu’on l’appelle désormais Dr Nina Simone. On voyait la teneur de ses ambitions. La concertiste Céline Gorier-Bernard dira à propos de son album Piano ! : « Elle joue magnifiquement bien du piano. Elle a le niveau d’une concertiste classique. Ça éclate sur ce disque. Il y a beaucoup de nuances, beaucoup de précision dans le toucher, dans le son, elle ne joue absolument pas comme une pianiste de jazz. En réalité, jamais elle n’évoque un jeu jazz. Ni dans les rythmes, ni dans le son, ni dans le caractère. Pas même dans des albums live dits jazz comme ceux enregistrés au Village Gate ou à Newport. Nina Simone chante du jazz mais quand elle joue, elle ne s’accompagne pas pour ce qu’elle chante ; elle joue un morceau classique derrière. Au mieux, et s’il le faut, elle joue quelques accords jazz puis repart aussitôt sur sa ligne classique. Nina Simone n’a jamais quitté la musique classique, elle n’est jamais allée dans le jazz. Même dans les purs morceaux blues, car elle ne joue qu’à travers sa sensibilité classique. Elle utilise un panel de figures (enchaînement de notes et rythmiques très courtes) qu’on ne trouve que dans la musique classique mais jamais dans le jazz. »

Nina Simone avait le don de communiquer, de posséder, de transcender un public, de transfigurer les âmes. Dans sa vie, des épisodes qu’on dit « irrationnels » peuvent attester de ses dons. A-t-elle payé le prix de sa vie pour ces dons ? Un album qu’elle enregistre avec Phillips en 1967 lui fait hériter du titre de « High Priestess of Soul ». Un titre qu’elle rejetait puisqu’on la cantonnait, encore une fois, à un genre : la soul. Mais elle ne l’a pas détesté selon sa fille.

« Je n’ai pas eu la vie que je voulais, comme je la voulais. Mais je mourrai quand je le désirerai. ». Comme beaucoup de génies, Eunice a sacrifié sa vie à son destin. Celui d’être Nina Simone. Malgré elle. Elle a sacrifié son enfance pour atteindre un rêve qu’elle n’atteindra pas dans une Amérique foncièrement raciste. Ce qui la brisa à jamais. Son frère dit qu’ils jouaient parfois ensemble à la poupée parce qu’elle n’a pas eu l’occasion de le faire. Elle était une femme noire à la peau foncée et elle a dû rebondir, elle a improvisé en devenant Nina Simone. A tenté de trouver sa liberté dans cette figure. Mais elle se sentait souvent incomprise, surtout par son public. Fatiguée parfois d’être Nina Simone, elle redevenait Eunice, cette petite fille de Tryon. Blue.

Elle avait décidé qu’elle mourrait à 70 ans « parce qu’après ce n’est que de la douleur », Nina Simone s’est éteinte le 21 avril 2003 d’un cancer qui s’était généralisé.

I wish I knew how / It would feel to be free / I wish I could break / All the chains holdin’ me / I wish I could say / All the things that I should say / Say ’em loud, say ’em clear / For the whole ’round world to hear

 

 

Une biographie écrite par Marie-Julie Chalu

 

[1] bell hooks s’écrit qu’avec des minuscules car ce qui est important pour elle dans son œuvre ce n’est pas ce qu’elle est mais la « substance de ses écrits ». Elle est une intellectuelle et féministe africaine-américaine.

 

Sources :

Nina Simone: une vie, biographie de David Brun-Lambert, 368 p., 2005

Nina Simone (1933-2003), Une Vie Une Œuvre, émission France Culture, 2014

What Happened, Miss Simone ?, film documentaire de Liz Garbus, 2015

Nina Simone, page Wikipédia

Sister Rosetta Tharpe

Sister Rosetta Tharpe est une musicienne Noire américaine qu’on surnomme « la marraine du rock’n’roll ». Pionnière de la guitare électrique, elle était extrêmement douée et a influencé nombre d’artistes dans leur manière de jouer de la guitare, de chanter et de rythmer la musique.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Rosetta Nubin Atkins est née en 1915 à Cotton Plant, dans l’Arkansas. Ses parents, Katie et Willis, étaient cueilleurs de coton.
On sait peu de chose de son père, si ce n’est qu’il était chanteur. Sa mère était également musicienne, pasteure évangéliste dans la Church of God in Christ (Eglise de Dieu en Christ), elle chantait et jouait de la mandoline.
La musique était fortement encouragée par cette Eglise, et vue comme une manière d’amener les gens à la foi.
Encouragée par sa mère, Rosetta commence à jouer de la guitare et à chanter à quatre ans. Elle est une génie de la musique et impressionne toustes celleux qui l’écoutent. À l’âge de six ans, elle voyage avec sa mère dans le Sud de l’Amérique, au sein d’une troupe évangélique. Au milieu des années 20, la mère et la fille s’installent à Chicago, où se rencontrent le blues venu du Mississippi, et le jazz de la Nouvelle Orléans. Les concerts de son Eglise sur la rue 40th font de Rosetta une star locale. Ces représentations forgent son sens du spectacle, lui apportent le bonheur d’être sur scène.
Tout le long de son adolescence, connue sous le nom de Sister Rosetta, elle voyage avec sa mère pour jouer dans les Eglises. « Rosetta regardait vers le haut, comme si elle voyait Dieu, comme si elle communiait avec Lui, plutôt qu’avec un être humain ».

Lorsqu’elle a 19 ans, sa mère la marie avec un pasteur de leur Eglise, Thomas Thorpe. Le mariage ne se passe pas très bien : Thomas utilise son talent pour ramener des gens dans son église et a une vision du couple très traditionnelle et sexiste.
Au bout de quelques années, Rosetta décide tout quitter. Elle déménage à New York avec sa mère pour commencer une nouvelle vie. Elle garde cependant le nom de famille de Thomas comme nom de scène, en changeant une lettre, transformant le Thorpe en Tharpe.

Rapidement, Sister Rosetta trouve du travail parmi les nombreux nightclubs new-yorkais, où son talent ne passe pas inaperçu. Elle est engagée au prestigieux Cotton Club, dont le public est majoritairement blanc. Les chansons que ses patrons lui font chanter changent beaucoup de son répertoire religieux : on y évoque surtout des relations avec des hommes… et cela fait scandale dans son Eglise. Mais cela n’arrête pas Rosetta ; elle souhaite concilier sa foi et son amour du show-business et de la scène.

Elle est attachée à son répertoire du gospel, et ses représentations sont complètement inédites : être une femme Noire, chanter des chansons spirituelles dans des nightclubs pour un public non croyant, accompagnée de musiciens (hommes) de jazz et de blues, c’est quelque chose qui à la fois fait scandale et fascine.
En 1938, accompagnée par l’orchestre de jazz de Lucky Millinder, elle enregistre un premier disque chez Decca Records, de la musique mélangeant les rythmes du gospel et un tempo rapide et entraînant. Cependant, la clause du contrat l’oblige à chanter des chansons assez osées, comme « Tall Skinny Papa » qui la met mal à l’aise. Mais le disque est un véritable succès dont ressortent plusieurs tubes, comme « That’s All » et « My Man And I ».

Sa popularité est grandissante, et elle retrouve sa place au sein de son Eglise, qui passe outre ces scandales : les gens l’adorent, son talent est trop grand pour être boudé.
À 25 ans, elle fait partie des musicien-nes les plus populaires de son époque, dans une industrie dominée par les hommes. Elle parvient à chanter ce qu’elle veut : des chansons de gospel interprétées avec son style particulier, qui passent partout à la radio, surtout dans le Sud. Elle fait des tournées accompagnées de musiciens. Dans les années 40, elle tourne avec les Dixie Hummingbirds, une collaboration qui ne verra jamais le jour sous forme de disque mais qui a un franc succès auprès du public.
Dans la société américaine ségrégationniste, il est tabou de faire des représentations entre musicien-nes Blanc-hes et Noir-es. Une convention dont se fiche Rosetta : elle joue notamment avec The Jordanaires, qu’elle surnomme ses « four little white babies » (mes quatre petits bébés blancs).
Sa chanson « Strange Things Happening Everyday » est un de ses plus grands tubes. Les paroles critiquent l’absurdité de l’Amérique raciste ségrégationniste. Elle est enregistrée en 1944, à la fin de la guerre, à une période où l’Amérique se prétend pays d’opulence et de liberté : une cruelle ironie face au sort des Noir-es Américain-es, dont Rosetta fait l’expérience. En étant à la fois une célébrité riche et reconnue, et une personne Noire, elle se retrouve dans des situations étranges. En tournée, elle a un bus avec des lits au fond, pour pouvoir y dormir, comme elle et ses musicien-nes ne sont pas admis-es dans les hôtels. Les membres blanc-hes de sa troupe, autorisé-es dans les restaurants, y mangent et lui commandent un repas pour qu’elle et ses musicien-nes Noir-es le mangent dans le bus.

Durant ces années, Rosetta connaît plusieurs aventures avec des hommes ainsi qu’avec des femmes.
En 1946, elle va à un concert de Mahalia Jackson où chante Marie Knight, et est éblouie par le talent de la jeune femme. Elles se lient d’amitié. Rosetta l’invite à tourner avec elle. Ensemble, elles enregistre leur version de la chanson populaire de gospel « Up Above My Head », qui connaît un succès retentissant.

Les deux artistes n’ont besoin d’aucun-es autres musicien-nes pour partir sur la route : en plus de chanter, Rosetta et Marie savent jouer du piano, de la guitare et des percussions. Leur duo est très populaire. Des rumeurs de relation amoureuse se répandent sans se confirmer, mais ne ternissent pas plus que ça leur réputation. Leur talent éclipse tout.
En 1950, une tragédie frappe Marie : ses deux enfants et sa mère meurent tous les trois dans un incendie. Ce traumatisme l’éloigne de la vie professionnelle.

En 1951, Rosetta participe à un coup de pub plus que farfelu créé par deux managers : elle accepte de se marier. Le plan est d’organiser le mariage dans le stade Griffith à Washington, suivi par un concert, et de vendre des tickets à ses fans pour qu’iels viennent y assister. Le disque du concert serait enregistré par Decca Records. Si Rosetta accepte le deal, encore faut-il trouver un mari ! Elle le choisit sous la forme de Russell Morrisson, un musicien peu connu. Il propose de l’épouser et d’être son manager.
25000 personnes se rendent à ce mariage, une cérémonie qui prend la forme d’un show présenté par le pasteur. Le coup de pub booste les ventes, mais Russell, comme son premier mari, n’est pas très bien intentionné. Il profite du succès et de l’argent de sa femme. Les ami-es de Rosetta ne l’apprécient pas, mais elle restera avec lui jusqu’à la fin de sa vie.

Dans les années 50 dans le Mississippi natal de Rosetta, les jeunes musicien-nes blanc-hes commencent à s’intéresser au gospel. C’est à la mode d’aller écouter les musicien-nes Noir-es à l’église le dimanche soir. Elvis Presley fait partie de ces jeunes gens.
La musique que Rosetta jouait vingt ans plus tôt, cette manière de chanter avec tout son coeur et toute son âme, mais aussi Rosetta elle-même, sa présence sur scène, sa manière de jouer de la guitare, sa présence sur scène, auront une influence majeure sur les rockers blancs. Au début des années 60, la nouvelle génération continue à la suivre avec fascination. Bob Dylan notamment parle d’elle avec beaucoup d’admiration.

En avril et mai 1964, elle tourne en Europe au sein du Blues and Gospel Caravan avec d’autres musiciens Noirs Américains. Iels se produisent notamment à Manchester dans un cadre inédit : une station de train désaffectée où le public est d’un côté des rails, et les musicien-nes de l’autre, sous la pluie anglaise. Le concert est filmé par Granada Television. La chanteuse, alors âgée de 49 ans, crève l’écran.

En 1968, la mère de Rosetta décède après une longue maladie. Katie était toujours restée auprès de sa fille pendant toutes ces années, dans les bons moments comme dans les mauvais. Elle était la constance dans la vie de Rosetta, son pilier. Cette perte l’accable énormément.
Peu de temps après, on lui diagnostique un diabète. Sa santé se dégrade, mais elle continue à chanter. En 1970, elle tarde à aller consulter un docteur malgré une tache noire qui s’étend sur son pied, et lorsqu’elle s’y rend enfin, on doit lui amputer la jambe. Mais son énergie et son envie de vivre sont toujours là.
En 1973, alitée, elle pense que ce n’est que passager et qu’elle pourra retourner sur scène. Mais elle meurt le 9 octobre, des suites d’un AVC, à l’âge de 58 ans. C’est Marie Knight qui s’occuper de la maquiller et de l’habiller pour le cercueil ouvert.

Rosetta Tharpe est une grande artiste qui a laissé une énorme empreinte sur la musique américaine. Sa contribution majeure à l’existence du rock’n’roll n’a malheureusement pas été reconnue à sa juste valeur, l’Histoire lui ayant préféré les hommes blancs qui l’ont succédée. Heureusement, ces dernières années, on lui montre enfin de la reconnaissance, notamment avec un documentaire en 2011, et avec son introduction dans le Musée et le Panthéon du Rock and Roll (Rock and Roll Hall of Fame and Museum) le 13 décembre 2017, plus de trente ans après Elvis Presley.

 

sources :
https://www.youtube.com/watch?v=W_n0vkzc8PU
https://en.wikipedia.org/wiki/Sister_Rosetta_Tharpe
http://www.encyclopediaofarkansas.net/encyclopedia/entry-detail.aspx?entryID=1781
http://www.gibson.com/News-Lifestyle/Features/en-us/Sister-Rosetta-Tharpe–The-Untold-Story.aspx

 

Cheikha Rimitti

Cheikha Rimitti (1923-2006) est une chanteuse populaire algérienne souvent désignée comme pionnière du genre. Elle est indéniablement une artiste durable qui n’a cessé de créer à jusqu’à sa mort.

Cheikha Rimitti a été la première artiste maghrébine à enregistrer des vidéo-tape dans les années 90.

Le raï de Rimitti : subversion et ambivalences

On met souvent en avant Cheikha Rimitti comme une artiste subversive, rappelant son attrait pour l’alcool (Rimitti dérivant de « remettez moi une tournée »), sa manière de chanter et de se tenir masculine. En outre, elle est reconnue comme la mère du raï moderne. Or, cette seule facette tend à nous détourner de ses créations et en faire une figure maternelle (pro-créatrice) plutôt qu’une créatrice à part entière. Pourtant, elle est à l’origine d’un très large répertoire musical (plus de 200 chansons) qui a été repris et ré- interprété voire plagié par ses successeurs. Analphabète, elle retenait toutes ses compositions sans les écrire: « C’est le malheur qui m’a instruit, les chansons me trottent dans la tête et je les retiens de mémoire, pas besoin de papier ni de stylo ».

C’est étrange de constater que ceux qui font de Cheikha Rimitti une icône subversive la réduisent de la même manière que ses détracteurs sans rendre compte de sa complexité. Musulmane, elle a fait son Pèlerinage à la Mecque en 1976 ce qui fait de Cheikha Rimitti une Hadja. Comme le suggère Marie Virolle-Souibes : « La Hadja s’inscrit pleinement dans l’univers idéologique contrasté du Raï : dans la même chanson — dans la vie ? dans le fantasme ? —, peuvent cohabiter Dieu, les saints, les parents, l’alcool et l’amour libre… » Le Raï c’est l’hybridité : ce qui nous rappelle que l’authenticité n’existe pas, c’est un collage, un agencement de tout ce qui fait qu’on advient. Ce qui apparaît comme contradictoire se réconcilie et s’arrange dans le chant, dans le corps de la musicienne androgyne, dans sa langue. On peut regretter que la focale sur la vie personnelle de Rimitti tend souvent à nous détourner de sa musique, un traitement qui n’est pas sans lien avec son statut de femme-artiste. Elle se méfiait des journalistes et refusait d’aborder sa vie personnelle. Il n’est donc pas évident de faire une biographie de Cheikha Rimitti. Mais peut-être ses chansons nous parleront.

cheikha-rimitti
illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

De la marge à la scène internationale

Le raï (Er-Raï) est aussi intraduisible que le blues ou saudade. On a pu d’ailleurs le rapprocher de ces genre musicaux en raison des thématiques qui le traversent. Le Raï est un vocable de l’arabe algérien qui peut être traduit par « opinion », « conseil », « volonté » ou encore « libre choix ». C’est un genre musical émancipatoire très ancré dans la culture populaire. Une musique qui célèbre le profane, l’amour, l’alcool, la nostalgie. Ainsi, l’origine sociale des chanteur/se/s de raï « n’est pas sans rapport aux structures thématiques et formelles de cette chanson. Aux débuts : bergers chanteurs, artistes errants, danseuses-prostituées ; à l’heure actuelle : éléments issus des milieux les plus populaires, à l’exception de quelques noms. » Le raï est donc à saisir comme un chant, une musicalité qui émane des populations marginalisées dont faisait partie Cheikha Rimitti.

Cheikha Rimitti est née dans un contexte rural dans l’Algérie coloniale. Adolescente, elle parcourait les cabarets de l’Ouest algérien avec sa troupe de musiciens. Elle grandit dans des conditions difficiles. Orpheline, elle raconte des bribes de son passé de « sans- famille » dans sa chanson Ma 3indish Mma (« Je n’ai pas de mère ») :

« Orpheline, celui qui m’a élevée m’a apprivoisée
Arrête de remâcher ton chagrin, cela fait vieillir
Pauvre de ma mère, je n’ai pas de père
Je dors seule et le sommeil me fuit Moi, la sans-famille. »

Sa vie, ses chagrins, la misère sont indissociables de sa musique, et du Raï :

« Persécutée, rejetée, méconnue, ostracisée, traînée dans la boue, exploitée, grugée, elle l’a été mille fois dans sa vie difficile d’orpheline, de pauvresse, de femme, d’artiste. La renommée n’a pas vraiment fait céder la galère (elmehna), n’a jamais désarmé les ennemis (eleadyân). Comment, d’ailleurs, chanter le Raï avec tant de force si l’on ne vit pas dans un corps-à-corps perpétuel avec ces deux « piliers » de son univers thématique ? »

Cheikha Rimitti a peut-être du succès mais cela n’a pas affecté grandement sa condition sociale. Elle a été à de nombreuses reprises plagiée sans qu’on la déclare : le lot des « pionnières ». En 1978, elle s’installe en France dans un contexte de post-indépendance où l’Algérie officielle est hostile à ses chansons (le raï était perçu comme non- révolutionnaire avant l’indépendance). Dans le 18ème arrondissement de Paris elle animera des fêtes communautaires. Ce n’est qu’en 1986 au moment du Festival de Bobigny, qu’elle sort réellement de l’ombre. Cette date clé annonce l’entrée du raï en France. À la fin des années 90, elle produit des partenariats donnant des accents rock ou électroniques à sa musique. Sidi Mansour (1994) est un exemple de cette expérimentation avec la collaboration du bassiste des Red Hot et Robert Fripp.

Aux origines du Raï :

Le raï apparaît comme une version urbanisée des chants bédouins de l’Ouest algérien. Les meddahates formaient des groupes féminins chantant des louanges à Dieu et au prophète sur un fond rythmé de percussions pour un auditorat féminin (mariage, baptêmes, cérémonies religieuses). « Dans les années trente, en parallèle de ces groupes de femmes, apparaissent, dans les cafés et cabarets des bas-fonds des villes, des orchestres de chioukhs (vieux au masculin pluriel) et des cheikhates (au féminin pluriel). Jouant des percussions et soufflant dans des gasbas, (…), ils développent un style plus poétique (pour ne pas dire paillard) que religieux, en vantant les plaisirs de la vie, l’amour et l’alcool. » La distinction n’est pas si nette: il n’y a pas d’un coté les meddahates de la reproduction sociale et en parallèle des chants subversifs des chioukhs et des cheikhates. Les meddahates elles mêmes s’orientent progressivement vers des chants profanes, et pratiquent des rythmes accélérés de percussions devant conduire à la transe. Ce sont des productions musicales traversées par des ambivalences. Et ces ambivalences on les retrouve aussi bien chez Cheikha Rimitti.

D’après Marie Virolle-Souibes, le Raï s’est développé « aux marges de la poésie melhoun de l’Ouest algérien, et parfois contre elle ». Cheikha Rimitti emprunte à cette poésie une certaine rythmique. Le melhoun c’est la poésie citadine ou rurale en arabe populaire véhiculée par « la chanson badawiyya “bédouine » qui était l’expression et le véhicule de la poésie melhoun dans cette région ». Rimitti fait recours dans ses chansons à la métaphore et au double-sens qu’elle maîtrise à la perfection. Dans Charrak Gataa (1954) on retrouve l’allusion au (premier) rapport sexuel ; « Déchire et lacère /Rimitti viendra raccommoder Comme hier sur le matelas/Galipette pour galipette/Je ferai à mon amour ce qu’il voudra. »

Comme elle le dit si bien elle-même dans sa chanson Laylat el bareh ( »La nuit d’hier ») : « La Rimitti par ses mots blesse et éveille ceux qui dorment ».

 

Références :

Squaaly «La bataille du raï », La pensée de midi, 2002/1 (N° 7), p. 108-110. URL : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2002-1-page-108.htm

Véronique Mortaigne, Cheikha rimitti, chanteuse algérienne,  http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2006/05/16/cheikha-rimitti-chanteuse-algerienne_772344_3382.html, Le Monde.fr, 16/05/2006 (en ligne)

Malek Chebel, Dictionnaire amoureux de l’Islam, 2014

Virolle-Souibes, Marie. 1993. « Le Rai de Cheikha Rimitti. » Mediterraneans 4: p103-15

Virolle-Souibes Marie. Le Raï entre résistances et récupération. In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°51, 1989. Les prédicateurs profanes au Maghreb. pp. 47-62