Jeanne Hébuterne

Jeanne Hébuterne est une peintre du début du XXe siècle, connue pour sa relation avec Amedeo Modigliani. On se souvient d’elle surtout au travers de ce rôle de muse et de sa fin tragique, mais elle était elle-même une artiste, et a laissé derrière elle de nombreuses oeuvres malgré sa mort précoce. Nous vous présentons son travail dans cette biographie illustrée par Manon Bauzil.

 

I/ L’enfance dessinée : 

 

par bauz1992

Jeanne Hébuterne naît le 6 avril 1898 dans une famille bourgeoise catholique à Meaux.

Très jeune, elle montre un certain talent pour le dessin, et ambitionne d’être artiste. Elle aime dessiner son quotidien, sa famille, ses habitudes d’enfant. On y entrevoit le caractère colérique de son père, ainsi que son éducation religieuse et stricte.

 

Cet intérêt pour l’art, c’est de famille : son frère André Hébuterne est lui-même peintre paysagiste.

La jeune fille étudie la peinture et le dessin à l’Académie Colarossi, dans le quartier de Montparnasse. En raison de sa peau très blanche et de ses cheveux roux foncé, ses amis la surnomment « noix de coco ». Elle sert de modèle pour certains peintres, comme Léonard Foujita.

 

II/ La rencontre amoureuse et la peinture :

 

Elle a 17 ans lorsqu’elle rencontre Amedeo Modigliani, qui a 14 ans de plus qu’elle. Venu d’Italie en 1906, il est passionné de peinture, et a un penchant pour la drogue et l’alcool.

Les parents de Jeanne voient cette relation d’un très mauvais oeil. La toxicomanie, l’âge et la situation financière du peintre sont pour eux des éléments négatifs, mais la cerise sur le gâteau, c’est qu’il est juif : s’en est trop pour cette famille catholique traditionnelle de la France antisémite du début du XXe. Quelques mois après la rencontre, Jeanne coupe les ponts avec ses parents, et décide d’emménager avec son amant.

 

Autoportrait, 1916

Amedeo utilise Jeanne pour donner un nouveau souffle à son art. Elle devient sa modèle favorite, et sa jeunesse et sa santé le raccrochent à la vie. Il y a de toute évidence une dynamique de pouvoir entre eux deux : Jeanne est impressionnée par lui, encore mineure et isolée de ses parents. Il a un ascendant sur elle.

 

portrait de Modigliani à la pipe

Ensemble, ils pratiquent la peinture et le dessin. Elle le dessine, il la peint. Elle refuse à présent de poser pour qui que ce soit d’autre. Pourtant, elle ne se reconnaît pas dans ses peintures : il peint ses yeux bleus alors qu’ils sont verts, son visage longiligne alors qu’il est ovale. Il cherche en elle la figure parfaite.

Ils vivent dans un appartement-atelier qui appartient à un mécène de Modigliani. Jeanne sort peu, elle peint ce qu’elle voit par la fenêtre.

 

Elle fait des autoportraits, se représentant elle-même, hors du regard de son amant. Ensemble, ils partagent aussi certains modèles – amis, peignant leur version respectives des visages et des corps.

 

Portrait du peintre Soutine

C’est une sorte de huis-clos amoureux et créatif, mais l’argent vient à manquer. Modigliani est dépensier, et l’alcool lui prend beaucoup de ses revenus. Il sait qu’il fait du mal à Jeanne. « Jeannette, tu es trop jolie pour moi et trop fraîche, et tu pleures des larmes de lait. Tu devrais rentrer chez tes parents, tu n’est pas faite pour moi. », lui écrit-il.

 

III/ La famille en morceaux

 

En mars 1918, le couple quitte Paris qui vient d’être bombardée par l’Allemagne. Ils se rendent dans le Sud, à Nice, leur voyage financé par le mécène de Modigliani. Jeanne y apprend qu’elle est enceinte. Elle renoue alors avec sa mère, qui descend dans le Sud pour vivre avec eux, et être présente pour la grossesse de sa fille.

 

 

La vieille dame au collier ou Portrait d’Eudoxie Hébuterne , 1919

Pendant quelques instants, l’esquisse d’une vie de famille se dessine. Jeanne l’illustre et se réjouit.

 

Mais la cohabitation entre Eudoxie, la mère de Jeanne réticente à leur union, et le peintre colérique, capricieux et alcoolique se passe mal. Il part s’installer à l’hôtel pour fuir sa compagne et sa belle-mère.

Le 29 novembre 1918, Jeanne accouche d’une petite fille, prénommée également Jeanne. Bien qu’Amadeo ne reconnaisse pas l’enfant en raison de problèmes de papiers, le couple est heureux de cette naissance. Cependant, ils peinent encore à gagner de l’argent. Ils décident de retourner à Paris à l’été 1919, et se remettent à peindre ensemble.

 

Femme au chapeau cloche, 1919

Mais leur relation tumultueuse et leurs problèmes financiers les embourbent et affectent leur quotidien. Ils prennent alors la difficile décision de placer leur fille chez une nourrice. Jeanne sombre dans la dépression.

 

IV/ Sans issue

 

Quelques mois après la naissance de ce premier enfant, Jeanne est à nouveau enceinte. Elle se peint poignardée, alitée. Sa santé mentale se dégrade.

 

À l’automne, Modigliani participe à des exposition à Paris et à Londres. Il rencontre enfin le début du succès qu’il cherche depuis si longtemps. Il promet à Jeanne une nouvelle vie avec leurs deux enfants, où ils se marieraient et s’installeraient en Italie.

Mais le destin décide autrement. Le peintre apprend qu’il a une méningite pulmonaire, ses jours sont comptés. Jeanne le dessine allongé, malade. Elle le veille, reste à ses côtés tandis qu’il délire et souffre.

 

Le 24 janvier 1920, il décède.

Jeanne, enceinte de huit mois, est désespérée. Ses parents, qui refusent de s’occuper de la dépouille de celui qu’ils surnomment « le petit juif », acceptent d’accueillir leur fille chez eux. Son frère André tente de la réconforter. Mais le 26 janvier, dans la nuit, alors que tout le monde dort, Jeanne se jette par la fenêtre du 5e étage.

 

10 ans après leur mort, les parents de Jeanne acceptent enfin que Jeanne soit inhumée aux côtés de Modigliani.

 

C’est en 1992, à la mort d’André Hébuterne, que les oeuvres de Jeanne sont découverts dans la cave de son appartement. On découvre alors que celle qui n’était vue que comme une muse était elle-même une artiste.

 

sources :

https://www.arte.tv/fr/videos/079434-001-A/l-amour-a-l-oeuvre-jeanne-hebuterne-et-amedeo-modigliani/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_H%C3%A9buterne

Pan Yuliang

Pan Yuliang est une peintre chinoise ayant vécu une grande partie de sa vie en France. Elle est connue pour ses portraits de femmes nues et ses autoportraits.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

 

Pan Yuliang, née Chen Xiuqing, voit le jour le 14 juin 1895 à Yangzhou, une ville de la province de Jiangsu en Chine, dans un milieu modeste.

Elle perd ses parents tôt : son père lorsqu’elle a un an, et sa mère lorsqu’elle en a huit. Son oncle obtient alors sa garde, et la renomme Zhang Yuliang. Lorsqu’elle atteint l’âge de treize ans, il la vend à une maison close de la province d’Anhui, où elle est contrainte de travailler et de se destiner à une vie d’enfermement.

À l’âge de dix-huit ans, elle y rencontre Pan Zanhua, un riche fonctionnaire. Attaché à elle, il décide de racheter sa liberté et de la prendre en seconde épouse. Elle prend alors son nom, signant ses lettres du nom « Panzhangyuliang », qui deviendra Pan Yuliang.

Ensemble, ils déménagent à Shangai.

Leur voisin est peintre et cela suscite l’intérêt de la jeune femme, qui apprend avec lui les rudiments de cet art.

Un ami de son mari, Liu Haisu, remarque son talent. Directeur de Shanghai Meizhuan, l’école d’art de Shangai, il l’encourage à y rentrer. Elle y est admise en 1918, faisant d’elle la première femme à être élève de cet établissement.

Cette école, très réputée, enseigne des techniques occidentales, notamment le dessin d’après modèle vivant. Elle en sort diplômée en 1921.

À cette époque, le nu est un sujet tabou en Chine, mais cela intéresse beaucoup Pan Yuliang. Elle se rend dans des bains publics pour dessiner, et fait des autoportraits nus. Cela lui crée une réputation de rebelle, qui n’est pas très bien vue.

À la sortie de l’école, elle gagne un concours de l’institut franco-chinois de Lyon. Soutenue financièrement par son mari, elle entre alors aux Beaux-Arts de Lyon, puis aux Beaux-Arts de Paris en 1923.

 

Autoportrait, 1924

 

En 1925, elle obtient la bourse du prix de Rome, ce qui lui permet d’aller y étudier. En Italie, elle se perfectionne en sculpture et en peinture à l’huile, et y gagne à nouveau un prix lors de l’Exposition Romaine d’Art International.

 

Cardinal, 1926

 

En 1928, Liu Haisu l’invite à revenir en Chine pour enseigner à Shanghai Meizhuan.

 

My Family, 1931

 

Entre 1929 et 1936, elle expose cinq fois. Elle obtient un poste de professeur à l’Université nationale de Nanjing. Ses oeuvres ont du succès, mais sont aussi sévèrement critiquées par des officiels du gouvernement chinois et par des critiques d’art réactionnaires en raison des nus.

 

Printemps, 1930

 

Nu à l’éventail, 1931

Rebutée par cet accueil, en 1937, Pan quitte Shanghai et s’installe définitivement à Paris.

 

Autoportrait, 1939

 

Femme allongée, 1940
Trois femmes, 1940
Écoute, 1940

Durant les années qui suivent, elles crée énormément d’oeuvres. Peintures à l’huile, sculptures, dessins… elle est exposée en France, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon. L’Etat français lui achète des oeuvres. Elle participe à plusieurs Salons parisiens et remporte des prix. Ses sujets de prédilections sont les autoportraits, les natures mortes, et les portraits de femmes. Elle reste attachée aux nus.

 

À l’aise, 1941

 

Nu semi-allongé, 1941

 

Femme à la robe bleue, 1942

 

La poupée, 1942

 

Fleurs et fruits, 1943

 

Bouquet de chrysanthèmes roses, 1943

 

Nu avec un chat, 1943

 

Deux chats, 1944

 

Elle est élue présidente de l’Association d’Art Chinois en France en 1945.

 

Autoportrait, 1946

 

Autoportrait, 1945

 

Elle entretient une correspondance avec son mari et sa famille restée en Chine. Durant la grande famine et la révolution culturelle chinoise, elle est leur premier soutien financier. Fortement attachée à son indépendance, elle n’est représentée par aucune galerie d’art et malgré son succès, elle a du mal à s’en sortir matériellement.

 

Femme assise devant la fenêtre, 1946

 

Aux Courses, 1946

 

Pivoines et masque, 1946

 

On ne sait pas exactement pourquoi elle n’est pas rentrée en Chine, un souhait qu’elle a exprimé plusieurs fois dans sa correspondance. Il est possible qu’elle en ait été empêchée en raison des tensions politiques.

 

Autoportrait, 1949

 

Durant les années 50 et 60, elle pratique beaucoup le dessin à l’encre, avec un trait marqué.

 

Beautés après le bain, 1955

 

Nu au tulipes, 1966

 

Femme allaitant, 1958
Danse des éventails, 1955
Récital familial, 1957

 

Portrait d’une dame, 1972

 

Danse des masques, 1955

 

Les dernières années de sa vie sont marquées par le dénuement ainsi qu’une certaine solitude. Elle est cependant invitée à exposer par le Musée Cernuschi, et plutôt que d’accepter une exposition personnelle, elle propose également les oeuvres de trois autre femmes artistes chinoises vivant en France. L’exposition « Quatre artistes chinoises contemporaines » est montrée du 26 mars au 30 avril 1977.

Elle meurt quelques mois plus tard à l’été 1977 à Paris, laissant des milliers d’oeuvres. Quelques unes sont trouvables au Musée Cernuschi et au Musée d’Art Moderne à Paris, mais la grande majorité se situe en Chine au Musée provincial de l’Anhui à Hefei, où a grandi son mari.

 

Autoportrait, 1951

 

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Pan_Yuliang

https://www.bm-lyon.fr/nos-blogs/le-fonds-chinois/ses-documents-et-ressources/ressources-359/presentation-de-l-institut-franco-chinois-de-lyon-1921-1946/les-etudes-suivies/article/pan-yuliang-1894-1977

http://www.villavassilieff.net/?Pan-Yuliang-un-voyage-vers-le-silence

https://awarewomenartists.com/artiste/pan-yuliang/

Aloïse Corbaz

Aloïse Corbaz est une artiste Suisse autodidacte. Diagnostiquée schizophrène à l’âge de 32 ans, elle a commencé à peindre et dessiner lors de son internement dans un hôpital psychiatrique. Nous avons choisi d’écrire sa biographie pour la journée mondiale des maladies mentales, le 10 octobre.

 

alice_corbaz
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Aloïse Corbaz est née en Suisse, à Lausanne, le 28 juin 1886. Elle est la septième d’une fratrie de huit enfants. Son père est employé des postes, et sa mère, d’origine paysanne, décède alors qu’Aloïse entre tout juste dans l’adolescence. Sa soeur aînée Marguerite endosse alors le rôle maternel avec autorité. Toute jeune, Aloïse a pour ambition de devenir cantatrice, et elle suit des cours de chant qui révèlent une belle voix. Elle s’inscrit à l’école professionnelle de couture de Lausanne, et obtient son baccalauréat à l’âge de 18 ans.

Elle entretient alors une relation passionnée avec le frère de son voisin, un prêtre défroqué étudiant de la faculté de Théologie libre de Lausanne. Cette relation est jugée scandaleuse, et Marguerite la pousse à rompre. L’étudiant est expulsé de la faculté, leur correspondance est détruite.

Aloïse est envoyée par sa soeur en Allemagne, où elle exerce l’activité de préceptrice. Elle passe par Leipzig, Berlin, puis enfin Potsdam. C’est dans cette ville qu’elle fait la rencontre du chapelain de l’empereur Guillaume II, qui l’engage comme gouvernante de ses filles. Elle travaille au château de Sans-Souci et fréquente la cour, dont les fastueuses activités l’impressionnent.

En 1913, lors d’une défilé, elle aperçoit Guillaume II. Elle se construit alors un fantasme autour de cet homme inatteignable et en devient follement amoureuse, et chante parfois pour lui dans sa chapelle privée le dimanche.

Son état de santé commence à se détériorer. Peu avant la déclaration de la Première Guerre Mondiale, elle retourne en Suisse. Elle développe alors de forts sentiments pacifistes, anti-militaristes, et s’éprend du pasteur Gabriel Chamorel, un fervent défenseur de la paix. Son comportement est jugé de plus en plus délirant, et en 1918, sa famille décide de la faire interner à l’hôpital de Cery.

Aloïse commence alors à écrire et dessiner sur les supports de petit format en papier qu’elle trouve ici et là. Elle supporte mal l’enfermement, comme en témoigne une lettre envoyée à son père. Diagnostiquée schizophrène, elle a des accès de violence qui alternent avec une agitation érotique et un besoin d’isolement. Elle ne parle plus, s’enfermant dans un mutisme qui durera dix ans. Au bout d’un an d’internement, elle ne montre aucun signe d’amélioration.

 

aloise
fait entre 1917 et 1924 // Inscriptions
En haut à gauche: «Le sacre de / Marie-Louise et Napoléon / par Pie VII»; en haut à droite: «lulu / Materdolorosa». Au verso, le long du bord latéral gauche: «Libération de l’humanité par / Lulu libre de sortir / […]»; sur le reste de la surface, de haut en bas: «Un astre s’est-il levé en elle / en joyaux de la tiare universelle / un seigneur resplendissant / de lumière qui a étendu / le ciel comme un / tapis de palais de la Paix / à la Haie comme le nom l’indique».

En 1920, elle est transférée à un nouvel établissement : l’asile de la Rosière, à Gimel.

Sa pratique du dessin, d’abord faite en cachette à l’aide de matériaux et de supports improvisés, l’aide à aller mieux. Ses sujets de prédilection sont le couple amoureux, l’opéra et ses souvenirs de la cour impériale allemande.

 

 

Le psychiatre Hans Steck repère ses oeuvres et l’encourage, lui fournissant du matériel. Il demande à ce que ses dessins soient gardés avec soin, ce qui était rare à l’époque (les dessins de « fous » étant la plupart du temps jetés).

À partir des années 1930, l’état psychologique d’Aloïse se stabilise. Elle a trouvé une routine qui lui convient : le matin, elle repasse le linge des patients, une activité ritualisée qu’elle affectionne, et l’après-midi, elle s’adonne à la peinture et au dessin. Petit à petit, elle reprend la parole, s’exprimant de manière cryptique.

 

g_LAM15AloiseCorbaz04b-480x378
Tsarine – entre 1924 et 1941

 

Aloïse aime utiliser ses matériaux jusqu’au bout et improviser des supports insolites. Elle crée sur des supports de matière et de dimensions variées, comme des papiers d’emballage ou des journaux qu’elle coud parfois entre pour obtenir un plus grand format. Souvent, elle remplit entièrement la feuille, recto verso. Elle utilise parfois des fleurs du jardin de l’hôpital pour obtenir un jus coloré, et utilise ses crayons jusqu’à la fin, allant jusqu’à piler les mines pour en faire une pâte à l’aide de sa salive, dessinant avec ses doigts.

 

 

En 1941, une étudiante en médecine de 25 ans, Jacqueline Forel, découvre l’oeuvre d’Aloïse en prenant des cours avec le professeur Steck, qui montre souvent des oeuvres de patient-es à ses élèves. Elle décide de la rencontrer. Au début, il est difficile d’établir un contact, mais petit à petit, les deux femmes deviennent amies. Aloïse la surnomme « l’ange Forel ». Jacqueline fait une thèse de médecine sur son oeuvre « Aloïse ou la peinture magique d’une schizophrène ». Son rapport privilégié avec l’artiste lui permet d’obtenir des clefs d’interprétation de ses peintures que personne n’avait obtenues. Elle peint ce qu’elle appelle « le monde naturel ancien d’autrefois », c’est-à-dire le monde qu’elle a connu avant son hospitalisation. Ce monde est virevoltant, coloré, romancé. Comme nous en informe le dossier de presse de l’exposition « Aloïse Corbaz, en constellation », qui a eu lieu au Musée d’Art Moderne de Lille Métropole en 2015, « Aloïse donne aux couleurs une forte charge symbolique. Le rouge qui domine dans les compositions représente l’amour et la puissance. Les personnages symbolisant le pouvoir sont vêtus de rouge et les couples entourés de fleurs écarlates. À l’opposé, les bruns, violets ou verts foncés sont des couleurs sans vie. Le jaune est signe de perfection et le vert caractérise la vie spirituelle. Les personnages aux yeux verts représentent des personnages mythiques, tandis que ceux qui ont les yeux bleus symbolisent le monde du théâtre. »

 

1726355_6_e31b_couches-dans-la-toge-a-napoleon-5eme_aed275f01c429e59ba87e8d15a93e34a
Couchés dans la toge à Napoléon, 5e période : 1960-1963

 

En 1946, Jacqueline apprend que Jean Dubuffet, célèbre artiste français, s’intéresse de près à l’art des malades mentaux. Elle décide alors de le rencontrer pour lui montrer des dessins d’Aloïse. Jean Dubuffet est immédiatement séduit par son oeuvre. Il en ajoute à sa collection, et rend plusieurs fois visite à Aloïse, avec qui il noue une amitié. Elle commence alors à obtenir une certaine reconnaissance dans les milieux artistiques. En 1948, Jean Dubuffet présente son travail au Foyer de l’Art Brut. André Breton achète certaines oeuvres.

 

9a79a8c3fc6f957a0930a2c89110f2b0
Sans Titre, 1948

 

En 1951, elle peint son oeuvre maîtresse, Le Cloisonné de Théâtre, et la remet à Jacqueline. Cette oeuvre de 10 mètres de long décrit une histoire proche de la vie de l’artiste, divisée en plusieurs actes comme une pièce de théâtre. On y découvre sa vie amoureuse et sentimentale. L’oeuvre est truffée de références à des personnalités qu’elle admire, comme Napoléon ou l’impératrice Sissi. On y trouve également des clins d’oeil à Van Gogh ou Beethoven.

 

cloisonné-de-théatre
Le Cloisonné de Théâtre (source de l’image)

 

 

À la fin des années 50 et au début des années 60, ses oeuvres sont montrées dans plusieurs expositions, notamment à Paris. Elle est invitée par le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne à participer à l’exposition « Femmes suisses peintres et sculpteurs » en 1963.

 

12_abbe__bovet-33236556
Abbé Bovet, entre 1960 et 1963

 

Mais cette notoriété se révèle être un doux poison pour Aloïse. Repérée par les pouvoirs publics, elle est placée sous le contrôle d’une ergothérapeute pour améliorer son oeuvre et la rendre plus lucrative. Dépossédée de son cocon créatif, elle ne dessins plus qu’au stylo-feutre. Jacqueline remarque que ses dessins ont perdu leur vivacité.

Peu de temps après, le 5 avril 1964, Aloïse Corbaz s’éteint.

 

Sources :

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2015/02/LaM-Aloise-Corbaz-en-constellation-Dossier-de-Presse.pdf

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2010/12/Aloise-Corbaz.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alo%C3%AFse_Corbaz

 

Berthe Morisot, une artiste indépendante et à l’avant-garde

Berthe Morisot était, selon son épitaphe « La femme d’Eugène Manet ». Mais en réalité, elle était beaucoup plus que seulement la femme d’un peintre. Berthe Morisot était elle-même une peintre. Plus précisément, elle était la fondatrice de l’impressionnisme. Elle réussissait à capter les instants du quotidien des personnes qui l’entouraient et à les retranscrire dans des peintures lumineuses et pleines de vie.

 

berthe morisot
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841, à Bourges, en France dans une famille bourgeoise. Elle fait partie d’une famille de quatre enfants, trois filles et un garçon. Durant leur éducation, les sœurs Morisot ont appris le piano et le dessin. Leurs premiers professeurs sont les peintres Geoffroy-Alphonse Chocarne et Joseph Guichard. Ce dernier reconnaitra le talent émergeant de Berthe et de sa sœur Edma, et leur promettra une carrière de peintre. Les jeunes filles se sont rendues régulièrement au Louvre pour copier les chefs-d’œuvre qu’elles voyaient. Lors de ces séances de peintures, elles rencontrèrent en 1859 le peintre Henri Fantin-Latour, qui deviendra un ami de Berthe Morisot. Le grand artiste Jean-Baptiste Corot que Berthe rencontrera grâce à son professeur Joseph Guichard, aura une influence importante sur son style. En 1864, Berthe et Edma exposent pour la première fois au Salon des Beaux-Arts où Berthe propose des paysages. Les petites expositions s’enchaîneront durant toute la décennie.

 

Berthe_Morisot_Le-berceau-1873
Le Berceau, 1873

 

La famille Morisot organisait régulièrement chez eux, des soirées, fréquentées par de nombreux artistes et personnes cultivées de la bourgeoise. Les sœurs Morisot rencontrent ainsi écrivains, poètes et peintres, en particulier Émile Zola, Charles Baudelaire, Charles-François Daubigny, Édouard Manet. Berthe a posé de nombreuses fois pour ce dernier, qui a été son professeur et surtout son ami. Ainsi, Berthe Morisot a fréquenté énormément les frères Manet, Édouard et Eugène. Malgré l’influence d’Édouard, Berthe réussira à affirmer, avec le temps, son originalité et à trouver son propre style. Elle se découvrit un vif intérêt pour l’impressionnisme.

 

 

En 1874, Berthe Morisot et ses amis peintres (Monet, Renoir, Pissarro et Degas) fondent la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs qui a pour but de permettre aux impressionnistes d’exposer librement sans passer par le salon officiel organisé par l’Académie des Beaux-arts. Au printemps, la première exposition impressionniste est organisée à Paris. Berthe Morisot, pour l’époque avait un comportement en marge des normes, car d’une part elle était une femme peintre (les œuvres de femmes étaient interdites au Musée des Beaux-Arts), d’autre part elle exposait dans un groupe d’artistes constitué que d’hommes. Ainsi, elle dut faire face aux commentaires désobligeants des critiques d’art de l’époque qui ne comprenaient pas l’impressionnisme et trouvait très osé qu’une femme expose ses toiles parmi un groupe d’hommes. De ce fait, le critique d’art Albert Wolf écrivit dans Le Figaro : « Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire. »

 

 

 

En décembre de 1874, Berthe épouse le peintre Eugène Manet et leur fille, Julie naît quatre ans plus tard en 1878. Dans les années 1880, elle entretiendra des relations amicales avec de nombreux artistes, les recevant chaque jeudi dans sa maison de Paris. Écrivains et peintres se côtoyaient tels que Degas, Caillebotte, Monet, Pissarro, Renoir ou encore Mallarmé.

 

 

Son art se fait connaître et elle sera invitée à participer à une exposition à Bruxelles en 1887. Enfin, en 1892, elle organise sa première exposition personnelle à la galerie Boussod et Valadon à Paris. Elle eut du succès, mais ce bonheur fut éclipsé par le décès de son mari. Berthe Morisot contracte en février 1895 une maladie pulmonaire et décède le 2 mars à l’âge de 54 ans à Paris.

Son style était au contraire des usages de son temps et de son milieu. Le Musée National des beaux-arts de Québec commente le travail de l’artiste : elle peignait « (…) d’après des modèles (qui) lui permet (tait) en effet d’explorer plusieurs thématiques de la vie moderne, telle que l’intimité de la vie bourgeoise de l’époque, le goût de la villégiature et des jardins, l’importance de la mode, le travail domestique féminin, tout en brouillant les frontières entre intérieur/extérieur, privé/public ou fini/non fini ». Durant toute sa vie, elle a réalisé de nombreux portraits, en particulier de sa fille, Julie.

 

 

Une exposition itinérante mettant à l’honneur Berthe Morisot, débutera en juin 2018 par le Musée national des beaux-arts du Québec, puis la Fondation Barnes à Philadelphie, ensuite le Dallas Museum of Art de Dallas et enfin le Musée d’Orsay à Paris. Cette rétrospective a pour but de sortir l’Art de Berthe Morisot de l’oubli et lui rendre sa place de figure fondatrice du courant impressionniste.

 

Lisa Van Campenhout

 

Bibliographie :

Bromont en Art (2018). La peintre impressionniste Berthe Morisot de l’oubli.
https://www.bromontenart.ca/fr/nouvelles-artistiques-en-bref/sortir-la-peintre-impressionniste-berthe-morisot-de-oubli

France Inter. 92017) Une femme chez les impressionnistes.
https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-26-mars-2017

Musée National des beaux-arts de Québec. (2018) Berthe Morisot, femme impressionniste, https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256

Rivage de Bohème. (2018) Berthe Morisot.
http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/berthe-morisot.html

 

Petrona Viera

Petrona Viera est une peintre uruguayenne malentendante qui a fait partie du mouvement artistique El Planismo. Elle est surtout connue pour ses tableaux représentant des scènes de jeux d’enfants.

 

petrona_viera 2
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

María Petrona Viera Garino est née le 24 mars 1895 à Montevideo. Son père est un homme politique qui sera plus tard président de l’Uruguay, et sa mère est femme au foyer qui s’occupe de leurs onze enfants.

À l’âge de deux ans, Petrona souffre d’une méningite qui cause chez elle la perte de l’audition. À cette époque, il n’y a pas d’école ou d’enseignement prévu pour les enfants sourd-es, mais grâce à leurs moyens financiers, ses parents emploient une enseignante qui lui apprend la langue des signes et à lire sur les lèvres. Petit à petit, Petrona est capable de communiquer un peu avec sa famille. Elle apprend également les rudiments de la lecture et de l’écriture, mais sans pouvoir aller très loin.

L’enfant montre tôt un intérêt pour l’art, et est encouragée par sa famille qui la poussent à étudier le dessin et la peinture.

À l’âge de vingt ans, elle prend des leçons avec le peintre catalan Vicente Puig. Cela dure deux ans, puis il part à l’étranger, et c’est à ce moment qu’elle rencontre Guillermo Laborde, un professeur qui lui fait connaître El Planismo. Mouvement de peinture uruguayen, El Planismo met en exergue la bidimensionalité de l’image, en « aplatissant » la perspective. Les couleurs utilisées sont lumineuses et il n’y a quasiment pas de clair obscur ; les personnages et le paysage sont traités de la même manière, et il y a peu de détails. En gros, la couleur a une très grande importance dans ces peintures, beaucoup plus que l’ombre, la lumière, la perspective ou les détails.

 

 

Contrairement aux autres peintres du mouvement, qui peignent majoritairement des paysages, Petrona adopte un angle plus intime en représentant la vie quotidienne qui l’entoure, comme les enfants qui jouent ou étudient, ses soeurs en train de coudre ou de cueillir des fruits. On ressent beaucoup sa position d’observatrice extérieure : il est rare que les personnes soient face à elle, et elles sont souvent en groupe. On peut voir cela comme sa manière d’exprimer sa place en tant que personne malentendante parmi les entendants. Il est aussi intéressant de noter que lorsqu’elle fait des portraits où l’on distingue les traits du visage, généralement le sujet regarde vers l’extérieur.

 

 

En 1923, elle expose pour la première fois à Montevideo, et est très bien reçue par les critiques. Suite à ce premier événement, elle enchaîne les expositions, exposant à l’étranger : Buenos Aires en 1931 et Paris en 1938.

 

petrona_viera_-_autorretrato
Autoportrait

 

Guillermo Laborde est l’un de ses seuls amis. Sa mort en 1940 l’affecte beaucoup. Suite à ce décès, son travail prend une nouvelle direction. Elle peint davantage de paysages, de fleurs, s’éloignent des sujets humain-es. Elle apprend aussi la gravure avec un nouveau professeur, Guillermo Rodrìguez.

À la fin des années 50, Petrona sort moins de chez elle. Elle continue à faire des estampes et à peindre, dans des formats plus petits, et avec une technique tendant vers l’abstraction.

 

 

En 1959, sa soeur Luisa, de qui elle est très proche, meurt d’un cancer. Peu après, Petrona tombe également malade, mais elle n’en informe personne. Ce n’est que quand elle ne peut plus le cacher qu’elle se rend chez le médecin. C’est aussi un cancer. Elle est opérée dans l’urgence. De retour chez elle, elle détruit une partie de son oeuvre et classe le reste. Elle dessine un autoportrait avant sa seconde opération.

 

petrona autoportrait
Autoportrait

Après l’opération, elle en dessine un autre plus enjoué (malheureusement nous n’avons pas d’image de celui-ci).

Elle meurt six mois plus tard, le 4 octobre 1960, à l’âge de 65 ans.

 

Sources :

http://www.cultura-sorda.org/petrona-viera/
https://ukdhm.org/petrona-viera-may-1895-oct-1960-deaf-artist-uraquay/
https://es.wikipedia.org/wiki/Petrona_Viera

 

Alice Neel

Alice Neel est une figure majeure de la peinture figurative nord-américaine du XXe siècle. Sympathisante communiste, engagée dans la lutte contre les discriminations de genre et de race, elle a vécu à Cuba, à New-York et en Philadelphie. Ses peintures se démarquent par leur vivacité et leur sincérité.

 

alice_neel
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Alice Neel naît le 28 janvier 1900 à Merion Square, en Pennsylvanie, et grandit dans une ville rurale, Colwyn. Elle est la quatrième de cinq enfants, trois frères et une soeur. Son frère le plus âgé, Hartley, meurt de la diphtérie à huit ans, peu après la naissance d’Alice. Elle grandit dans une famille stricte de la classe moyenne, dans un environnement sexiste. Sa mère lui dit « Je ne sais pas ce que tu t’attends à faire dans ce monde, tu n’es qu’une fille ». Malgré cela, Alice a une personnalité tenace et dès l’enfance elle a pour ambition d’être artiste. En 1918, diplômée du lycée, elle passe un examen de la fonction publique qui lui permet d’obtenir un poste de secrétaire et de soutenir financièrement sa famille. Puis trois ans plus tard, elle intègre la Philadelphia School of Design for Women – une école qui forme les femmes aux métiers de l’art et du design.

À l’été 1924, lors d’une classe de peinture en plein air, elle rencontre le peintre cubain Carlos Enríquez. Un an après avoir obtenu son diplôme, en 1925, ils se marient.

Carlos rentre à Cuba tandis qu’Alice reste en Philadelphie, où elle travaille avec deux autres artistes.

En 1926, sur l’insistance de Carlos, elle part habiter à Cuba chez les parents de ce dernier, qui ont un niveau de vie aisé. Ils les hébergent dans un quartier proche de La Havane en attendant qu’ils trouvent un appartement. Le couple fréquente de nombreux artistes et Alice découvre l’avant-garde cubaine et finit par s’installer dans le quartier de La Víbora. Le 26 décembre 1926, Alice donne naissance à son premier enfant, Santillana del Mar Enríquez.

 

alice
Mère et Enfant (La Havane) 1926

 

En mars-avril 1927, le couple expose au XIIe Salón de Bellas Artes, ou leur travail connaît un franc succès. Deux de ses travaux sont également reproduits dans la « revista de avance », une nouvelle publication dans laquelle Carlos publie régulièrement des illustrations. Mais Alice ne se sent pas très bien à Cuba et elle souhaite retourner aux Etats-Unis. Elle part en mai avec Santillana pour retourner s’installer à Colwyn. À l’automne, Carlos la rejoint, et ils décident de s’installer à New York, dans l’Upper East Side, qui à l’époque est un quartier pauvre.

Alice travaille dans une librairie de Greenwich Village et Carlos travaille en tant qu’illustrateur et reporter pour revista de avance. Mais ils ont du mal à joindre les deux bouts et ils déménagent dans le Bronx.

À l’hiver 1927, alors qu’elle va presque avoir un an, Santillana meurt de la diphtérie. Elle est enterrée le 9 décembre dans le cimetière familial en Pennsylvanie.

Alice tombe à nouveau enceinte très rapidement, et donne naissance à Isabella, surnommée Isabetta, en novembre 1928. Mais elle a du mal à se remettre du décès de Santillana, et sa santé mentale se dégrade peu à peu.

 

alice-neel-degenerate-madonna
Madone dégénérée, 1930

 

Au printemps 1930, Carlos la quitte et confie Isabetta à sa famille à Cuba avant de s’envoler pour Paris. Alice retourne à Colwyn, où elle sombre dans une grave dépression. En octobre, elle est hospitalisée.

En janvier 1931, de retour aux Etats-Unis, Carlos lui rend plusieurs fois visite à l’hôpital. Elle en sort et retourne chez ses parents, mais fait deux tentatives de suicide en quelques jours. Elle est alors internée à nouveau. Au printemps, elle est transférée dans l’aile pour les suicidaires du sanatorium privé Gladwyne Colony. Après un temps, elle est autorisée à fréquenter d’autres patients dans l’aile principale. On l’y encourage à dessiner et peindre, ce qui ne se faisait pas beaucoup à l’époque.

Elle entretient une relation épistolaire avec Carlos, qui est de nouveau en voyage en Europe ; il s’inquiète pour elle.

En septembre, elle sort de l’hôpital. En allant rendre visite à des amis dans le New Jersey, elle rencontre Kenneth Doolittle, un marin qui aspire à être photographe. Ils s’installent ensemble à New York en 1932. Alice reprend du poil de la bête ; en 1932 et 1933, elle participe à plusieurs expositions collectives. Kenneth est héroïnomane et leur relation est compliquée et tumultueuse. Communiste, il lui présente plusieurs membres du parti.

 

 

En 1934, depuis Cuba, Carlos exprime le désir de renouer une relation avec Alice, mais elle refuse. Ils ne divorcent pas, mais coupent contact.

Durant l’été, Isabetta se rend à New York, où les parents d’Alice sont venus lui rendre visite. Alice entretient une relation avec son ami John Rothschild, qu’elle avait rencontré lors d’une exposition en 1932. En décembre, lorsque Kenneth découvre qu’elle le trompe, il brûle 350 aquarelles et lacère des toiles, dont « Isabetta », un portrait de sa fille nue qu’elle avait fait durant l’été. Elle le peindra à nouveau en 1935.

 

alice neel3
Isabetta, 1935

 

John veut emménager avec elle, mais elle hésite et s’installe finalement seule à Chelsea. Fin 1935, elle rencontre José Santiago Negrón, un musicien. La relation avec John est finie, mais ils gardent contact et resteront bons amis. José quitte sa femme et son enfant et ils trouvent un appartement ensemble. En 1936, elle tombe enceinte de lui mais fait une fausse couche. José la quitte et retourne avec sa femme. Alice est désespérée et lui en veut, comme elle écrit dans un poème « Mais maintenant je te vois dans une lumière plus indigne / Un rat qui détale quand le bateau coule ».

 

 

José finit par revenir. Ils emménagent ensemble à Spanish Harlem, et en 1939, elle donne naissance à Richard (appelé Neel à la naissance). Richard a un problème de vision détecté à un an, et manque presque de devenir aveugle. À cette période, elle peint beaucoup de portraits de ses voisins et voisines, en particulier les femmes et les enfants. Elle vit dans une certaine précarité et fréquente des personnes qui auront une influence sur son engagement politique : travailleur-euses sociaux, enfants d’immigrés, militant-es Afro-Américain-es.

José la quitte à nouveau peu après la naissance de leur fils.

Elle rencontre ensuite Sam Brody, un photographe et réalisateur, fils d’immigrants juifs russes. Il est marié et elle ne le sait pas dans un premier temps. Sam est jaloux des relations passées d’Alice et sa violence se concentre sur Richard, qui est sans doute à ses yeux une incarnation de l’amour qu’elle a eu pour José. Malgré tout, elle donne naissance à un second fils dont Sam est le père, Hartley, en 1941. Alice dépeint la relation de Sam avec chacun de ses fils dans les oeuvres ci-dessous :

 

 

La vie à Spanish Harlem lui convient bien. Dans son appartement de la 108th Street, près de Central Park, elle peint ses fils, ses ami-es, ses voisin-es. Ses portraits sont colorés, souvent focalisés sur l’expression du visage ; ils ne recherchent pas à améliorer les traits mais au contraire à représenter une personne sans concession, fioritures ou faux-semblants.

 

 

Comme elle le dira en 1981 dans une conférence, « Je pense qu’il est possible de se glisser dans la peau des gens. Je crois au fait que l’on peut obtenir l’extérieur et la plus grande partie possible de l’intérieur qu’on peut inclure dans le tableau, mais les miens, ils sont toujours reconnaissables… C’est simplement qu’ils sont parfois un peu extrêmes. » ou encore « Je suis une peintre des sentiments et une peintre de la psychologie. C’est délibérément que je veux être psychologique et que je veux ressentir. »

Son père meurt en 1946, et elle le peint sur son lit de mort.

 

alice neel dead-father-by-alice-neel-1946.jpg
Père Mort, 1946

 

En 1953, sa mère emménage avec elle suite à des problèmes de santé. Cette dernière a une forte personnalité et a également souffert de dépression durant sa vie. D’ailleurs, lors du séjour d’Alice en hôpital psychiatrique, son psychiatre avait évoqué une hypothèse intéressante : l’intérêt de l’artiste pour le portrait viendrait du fait qu’en tant qu’enfant, elle devait toujours faire attention aux réactions de sa mère pour comprendre et anticiper ses sentiments, ce qui l’a rendue très observatrice. La vie n’est pas très facile pour la famille, Alice subsistant à présent aux besoins d’une personne âgée en plus de ses deux fils préadolescents. (Sam n’a jamais vraiment emménagé, il vient simplement de temps en temps à l’appartement.)

 

alice-neel-last-sickness
Dernière Maladie, 1953 (portrait de sa mère)

 

En mars 1954, sa mère décède.

Durant le début de ces années 50, Alice participe à plusieurs expositions, dont des expositions personnelles à New York souvent encensées par la critique. Elle vit de son art mais elle ne vend pas énormément.

 

 

En octobre 1955, des agents du FBI lui demande des entretiens : elle fait l’objet d’une enquête depuis début 1951 en raison de ses liens avec le parti Communiste. Selon ses fils, Alice leur a demandé de s’asseoir pour poser afin qu’elle fasse leur portrait, mais ils ont refusé. Dans son dossier, elle est décrite comme « une Communiste du genre romantique et bohème ».

En 1958, elle se sépare définitivement de Sam. Ils resteront cependant amis jusqu’à leur mort.

 

aalice neel sam.jpg
Sam, 1958

 

En 1962, Alice est obligée de quitter son appartement, le propriétaire voulant rénover l’immeuble. Elle s’installe près de l’intersection entre Boradway et West End Avenue, dans un quartier proche de l’université de Columbia. L’appartement est beaucoup plus grand. Elle vit à présent confortablement, son travail commençant à être de plus en plus reconnu. Les années 60 et 70 sont marquées par son retour dans les cercles d’artistes, les mondanités, ce qui lui permet de faire plus de rencontres. Cela est du à son déménagement et au fait que ses fils sont à présent adultes.

Elle fait plusieurs expositions personnelles dans les années 60, et reçoit 6000$ tous les ans d’une mécène, une sorte de salaire qui continuera jusqu’à sa mort. Ses deux fils font des études supérieures et se marient. Elle voyage beaucoup : Mexico avec Richard et sa femme, où ils rendent visite à José, devenu pasteur épiscopal, et l’Europe avec Hartley, où ils visitent Paris, Rome, Florence, Madrid.

Suite à la grossesse de plusieurs de ses amies, elle peint beaucoup de femmes enceintes. Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle peint ce sujet, elle répond : « Ce n’est pas que ça m’attire, c’est que c’est une réalité de la vie et que c’est négligé. Je trouve que c’est un sujet parfaitement légitime, et les gens ne le montrent jamais, sous prétexte de fausse modestie ou parce qu’ils sont des chochottes, mais c’est une réalité basique de la vie. Et aussi, plastiquement, c’est très stimulant… Je pense que ça fait partie de l’expérience humaine. Quelque chose que les primitifs représentaient, mais que les peintres modernes évitent parce que les femmes ont toujours été représentées comme des objets sexuels. Une femme enceinte est vue comme déjà prise, elle n’est pas en vente. »

 

 

Alice Neel reste fidèle à ses engagements politiques en participant à la manifestation de 1968 devant le Whitney Museum, qui déplore l’absence d’artistes femmes et d’artistes Afro Américain-es dans l’exposition « The 1930s : Painting and Sculpture in America ». Elle est également présente et actives lors de nombreuses actions en 1971 : en janvier, elle fait partie d’un groupe de 19 femmes qui exigent une session à l’une des réunions hebdomadaires de l’Alliance des Artistes Figuratifs de New York, qui a toujours été composée uniquement d’hommes ; en mai, elle se joint à une manifestation contre l’exposition « Contemporary Black Artists in America » (Artistes Contemporains Noirs en Amérique), qui est vivement critiquée par les artistes car jugée mal faite ; en septembre, elle participe également à une manifestation devant le Whitney Museum organisée par la Black Emergency Cultural Coalition et Artists and Writers Protest Against the War in Vietnam, qui reproche à la librairie du musée de refuser de vendre leur livre sur la mutinerie de la prison d’Attica. Elle est aussi signataire de pétitions féministes exigeant une place aux femmes dans le monde de l’art.

En 1973, elle reçoit une bourse de 7500$ du Fond National pour les Arts. Elle participe à de nombreuses expositions consacrées aux femmes artistes.

 

 

Capture d_écran 2018-05-09 à 13.37.19
Carmen et Judy, 1972

 

En 1974, le Whitney Museum présente sa première rétrospective. Cette événement majeur, dont Alice est très fière, a cependant un goût doux-amer : ses peintures étant considérées comme ringardes par les conservateurs du musée en charge de l’art contemporain, c’est Elke Solomon, conservatrice des oeuvres imprimées, qui se charge de l’organiser. Le résultat ne rend pas complètement justice à l’oeuvre rayonnante de l’artiste, comme on peut le voir avec ces critiques : Lawrence Alloway, chroniqueur à The Nation, parle d’une exposition mal ficelée, desservie par l’incohérence du choix des oeuvres, tandis qu’Alloway, un ami qui est le mari de Sylvia Sleigh (une autre peindre figurative), se dit choqué par la manière dont on traite le travail d’Alice – l’exposition donne une place bien trop importante aux peintures des dix dernières années, omettant des oeuvres majeures, et le catalogue est une brochure de huit pages.

 

alice-neel-self-portrait-1980
Autoportrait, 1980

 

Dans les années 80, sa santé décline. Isabetta, sa fille qui a été élevée à Cuba et avec qui elle a probablement perdu contact (on a peu d’information à ce sujet), se suicide en 1982 à l’âge de 54 ans.
Malgré la vieillesse, Alice reste active et occupée jusqu’au bout. Aidée par ses fils, elle participe à des expositions et à des publications, reçoit des bourses, fréquente et peint des ami-es. En février 1984, on lui diagnostique un cancer du colon avancé. Elle répond malgré tout présente à l’invitation de « The Tonight Show » à une interview télévisuelle avec Johnny Carson en avril. En juillet, elle subit une chimiothérapie qui l’affaiblit beaucoup, mais elle ne cesse pas de peindre.

Elle décède le 13 octobre 1984 dans son appartement new-yorkais, entourée de sa famille.

Le 7 février 1985, une cérémonie commémorative en son honneur est organisée au Whitney Museum.

 

Sources :

https://mydailyartdisplay.wordpress.com/2016/10/21/alice-neel-part-5-sam-brody-the-new-man-in-her-life-family-portraits-and-he-said-she-said/

http://www.aliceneel.com/biography/

https://en.wikipedia.org/wiki/Alice_Neel

Catalogue de l’exposition « Alice Neel, Peintre de la vie moderne« , Fondation Vincent Van Gogh Arles, publié en 2017

 

Ceija Stojka

Ceija Stojka est une artiste Rom autrichienne. Peintre, dessinatrice, écrivaine et musicienne, elle a commencé à créer vers l’âge de 55 ans. Son oeuvre représente notamment son expérience en camp de concentration, ayant été déportée avec sa famille à l’âge de dix ans. Elle est une figure majeure de la lutte pour la reconnaissance du génocide des Tsiganes.

 

ceija_stojka 1
illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

 

Ceija Stojka est née le 23 mai 1933 à Kraubath, en Autriche. Cinquième des six enfants de Karl Wackar Horvath et de Maria Sidonie Rigo Stojka, elle porte le nom de sa mère, conformément à la loi rom. Elle passe une petite enfance très heureuse en roulotte. Ses parents, issus de la lignée des lovara, sont marchands de chevaux, et passent l’été à sillonner la campagne, et l’hiver à Vienne.

 

ceija 1
« Voyage d’été dans un champ de tournesols », 1996, 65×50 cm, acrylique sur carton

 

Texte écrit au dos du tableau :

Maman dit
Les champs de tournesols
C’est pour nos
enfants Wakkar (mon père)
Une joyeuse occupation
Wakkar dit à Sidi
notre maman
Regarde Sidi où sont
les deux petits
Ossi et Ceija on ne les voit pas
Où sont donc mes enfants
Sidi appelle-les donc
Et déjà ils les appellent tous
Ossi Ceija Où êtes-vous
Mais moi et Ossi rampons
sous une
grosse et grande feuille
de tournesol et pensions
Le souvenir de mon gentil
petit frère Ossi
Je le vois devant moi accroupi
avec juste sa culotte
de peau noire
Sous les fleurs de tournesol
ses petites jambes
brunes les pieds nus sur
la terre brune
Quelque part en Basse- Autriche
près de Vienne.

 

En 1938 et 1939, avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, les lois du Reich sont appliquées, dont la « lutte contre le fléau tsigane » mise en place par Himmler. Cela implique une recension et un enregistrement par les services de police, une interdiction des mariages mixtes, une interdiction pour les enfants d’aller à l’école et pour les adultes d’aller à l’armée, ainsi qu’une soumission à un impôt spécial. Beaucoup de personnes sont déportées dans des camps de travail. Sous la pression des préjugés anti-roms, la famille Stojka se sédentarise et vit à Vienne, en transformant la roulotte en cabane de bois. Le père, Karl, et les soeurs aînées, Kathi et Mitzi, travaillent à l’usine.

« Avant, quand on roulait, les vieux chantaient et racontaient des histoires et brusquement ça a basculé… Rien ne nous était plus permis, on n’avait plus le droit de faire du feu et personne ne te donnait plus rien. On sentait qu’on était devenus indésirables… C’est pour ça qu’on est allés à Vienne, dans la grande ville où mon père avait des amis, des gadjé. Trouver un bidon de lait ou des oeufs ou de la farine, c’était pas facile pour la Maman. Pour ne pas nous faire remarquer, mon père a transformé la roulotte en une maison en bois. Mais bientôt un barbelé a été posé tout autour et on n’avait plus le droit de sortir. On vivait tout le temps dans la peur, la perte, les changements. Il fallait toujours être sur le qui-vive pour qu’en cas de rafle, on puisse vite tout ramasser, partir en courant et nous cacher sous un arbre ou dans un tas de feuilles. Et puis, ils ont arrêté mon père et l’ont envoyé à Dachau. »

 

ceija 2
« Sans Titre », 15.3.2003, 70×100 cm, Acrylique sur papier

 

En 1941, Karl est en effet arrêté et déporté au camp de concentration de Dachau, puis à Mauthausen. La mère, Sidonie dite Sidi, se cache avec ses six enfants. Karl meurt en 1942 au Centre de mise à mort du Château de Hartheim en Haute-Autriche. Sidi demande à obtenir ses cendres et elles lui sont envoyées par la poste. Elle les conservera soigneusement jusqu’à sa propre déportation.

Le 29 janvier 1943, un décret annonce que toutes les familles de Tsiganes doivent être déportées dans une section du camp d’Auschwitz. Le 3 mars, Ceija et sa famille sont arrêté-es et enfermé-es à la prison viennoise de Rossauer Lände.

 

ceija 4
« Sans Titre », 1994, acrylique sur carton, 70×100 cm

 

Texte écrit au dos du tableau :

Tu penses
que tu
ne m’échapperas pas
Je t’ai trouvée
Hi hi hi
Ceija Stojka

 

Iels sont ensuite déporté-es à Auschwitz-Birkenau. « Deux fois j’ai été devant les fours crématoires, une fois pendant deux jours et deux nuits, et une fois une journée entière. La deuxième fois, on était prêts. On voulait seulement que ça aille vite. Et ma mère l’a si bien dit : « Là-bas, ta grand-mère t’attend, et ton père, tout ton peuple. Ils sont déjà prêts pour nous accueillir. Ici on est seuls. Votre père n’est pas avec vous. » Elle nous ôtait la peur. On était déçus quand on nous a ramenés, parce qu’on était sûrs que ça allait arriver. »

 

ceija 5
« Épouillage, 1944, Auschwitz. La vérité nue. Dans ce baquet de fer-blanc la poudre caustique », 6.3.2005. Encre sur papier, 24×32 cm

 

Le dernier de la fratrie, Ossi, meurt à sept ans du typhus.

En 1944, Ceija, sa soeur Kathi et leur mère sont envoyées au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück où Mitzi avait déjà été déportée un ou deux mois plus tôt. Les garçons, Karli et Hansi, sont envoyés au camp de Buchenwald. « Tout nous était interdit dans cette société, sauf de mourir. Et c’était à nous de savoir ce qu’on allait en faire de ce peu de vie, si on allait mourir ou lutter. »

 

 

Sidonie et Ceija sont envoyées en 1945 au camp de concentration de Bergen Belsen. Les autres soeurs, Kathi et Mitzi, sont envoyées dans deux autres camps. « Quand on est arrivées là-bas, derrière ces barbelés tout neufs, qui scintillaient au soleil, les morts, c’est la première chose qu’on a vue. Ils étaient ouverts de haut en bas, vidés, il n’y avait que les côtes et la peau, toutes es entrailles manquaient, ça veut dire qu’on les avait déchirés et qu’on avait mangé l’intérieur. Il y avait tellement de cadavres, tellement… J’étais toujours assise entre les morts, c’était le seul endroit vraiment calme. On était à l’abri du vent. La Maman savait très bien où j’étais. Quand elle était fatiguée, elle venait et me prenait par la main. Pour dormir, elle rassemblait toujours un petit tas de la poussière fine qu’elle posait sous ma hanche. Ou alors on se couchait en croissant de lune, moi sur ses pieds et elle sur les miens… Mais ce qui était bien – c’était déjà le printemps, et la nature était en plein travail – c’est que sous les baraques, au bord des planches, l’herbe poussait. Vert clair ! Si haute ! Comme du lait, avec des pieds blancs ! Et j’ai dit « Mama, dik so barilas kate ! Regarde ce qu’il y a là ! » « Nevi tschar ! Gadi schai chas ! De l’herbe fraîche ! Elle est pour nous ! » Moi et le Burli on mangeait ça comme du sucre. On mangeait aussi des lacets de cuir. Quand il n’y a plus rien, tu manges tout, aussi des vieux chiffons ! Et quand on trouvait une ceinture ou une chaussure, ça c’était la belle vie !… »

 

ceija 9
« Je meurs de faim », 1995, technique mixte sur carton, 100×70 cm

 

Le 15 avril, les troupes anglaises libèrent le camp de Bergen Belsen. « Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats qui nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts. Et comme ils pleuraient et criaient ! Et c’était à nous des les consoler ! Au fond, ils nous ont manqué après la Libération, les morts. C’étaient nos protecteurs et ils étaient des êtres humains. Des gens qu’on avait connus. Et on n’était pas seuls parce qu’il y avait tellement d’âmes qui virevoltaient tout autour. Toujours, quand je reviens à Bergen-Belsen, c’est comme une fête ! Les morts volent dans un bruissement d’ailes. Ils sortent, ils remuent, je le sens, ils chantent, et le ciel est rempli d’oiseaux. »

 

ceija 10
« 1945, Bergen-Belsen », 1994, Acrylique et peinture argentée sur papier cartonné, 70×100 cm

 

Texte au dos du tableau :

Un SS avec
ruse
se camouflait
dans des habits
de prisonnier

 

Ceija et sa mère rentrent à pied en Autriche, mettant quatre mois à rejoindre Vienne. Par miracle, Kathi, Mitzi, Karli et Hansi ont toustes survécu. La famille met plusieurs mois à se rassembler.
Pendant quelques temps, la famille est logée dans un appartement abandonné par des nazis en fuite, mais les propriétaires rentrent et iels doivent le quitter. Leur statut de victimes de guerre n’est pas pris en compte. Iels reprennent leur vie de marchands ambulants de chevaux.

 

ceija
« Sans Titre », 1995, Acrylique et sable sur papier cartonné, 69,5×99,5 cm

 

Texte au dos du tableau :

 Il y avait des bruns et
des blonds parmi
les frères et soeurs
de maman Sidi
Maman aimait son Neusiedl
am See
et regardait fièrement son
frère Garli qui vient
de pêcher un poisson
Sidi ma maman était très
attachée
à ses parents et à ses soeurs
Sidi ma maman aimait
la vie des Romano
Elle était une femme
Romni de tout son coeur et
son âme
à cet endroit à cette époque
maman
avait 30 ans et tous ses…
vivaient encore
Elle est plus qu’heureuse
cette femme cette Tsigane
En voyant ses frères et soeurs
aller et venir à Neusiedl
am See
Mon grand-père Bedakk
et la mamie appelée Purrhi
oui ils étaient fiers
avec raison de leurs filles
Maman la première née
le 19.6 née
avec la fierté du grand 
Tsigane Bedakk
Ma mamie lui offrit encore
5 autres filles
une plus mignonne que
les autres maman puis vinrent
Mala. Rossa. Gredi. Hili.
et Schoffi. les gars Peppi
Garli
Galrli était l’aînée Peppi
le retardataire tous nés
à Jos près de Neusiedl am
See. Et où sont leurs cadavres
Personne ne le sait Ils sont
tous passés dans la machine
à exterminer d’Adolf Hitler

 

En 1949, Ceija donne naissance à un fils, Hojda, et en 1951 à une fille, Silvia. En 1955, elle accueille un troisième enfant, Jano. Ensemble, iels vivent à Vienne. Ceija gagne de l’argent en vendant des tissus de porte à porte, puis en 1959 elle obtient le permis pour exercer le métier de marchande de tapis sur les marchés.
Le 11 octobre 1979, son fils Jano meurt d’une overdose.

En 1985, son frère Karl revient des Etats-Unis, où il est allé vivre en 1968. Il commence à peindre son expérience des camps, et exposera dans les années 90. L’année suivante, Ceija rencontre Karin Berger, une documentariste autrichienne qui cherche à rassembler des témoignages de Roms pour un livre sur les femmes en camps de concentration. Karin l’incite à témoigner et l’aide à retranscrire ses manuscrits.
En 1988, à 55 ans, elle publie « Nous vivons cachés – souvenirs d’une Romni » – qui recevra le prix Bruno Kreisky pour le livre politique en 1993. Pour la première fois, elle chante en public ses propres compositions et des chansons traditionnelles lovera.
C’est aussi cette année-là qu’elle commence à peindre et à dessiner de manière autodidacte sur divers supports : papier, carton fin, toile. Elle expose pour la première fois à Vienne en 1991. Son travaille pictural évoque deux moments de sa vie diamétralement opposés : les années heureuses de son enfance, dans la nature, les champs, avec la roulotte ; puis son vécu en camp, représenté de manière crue et sans épargner aucun détail. Souvent, des poèmes sont écrits au dos des oeuvres. Sa manière de peindre est difficile à retranscrire en image, parce qu’elle utilise beaucoup de matière et de relief, des couleurs incroyablement vives, et parfois du sable ou de la peinture pailletée.
Son premier livre, « Voyageurs sur ce monde. De la vie d’une Romni », sort en 1992. Elle devient alors la porte-parole autrichienne de la lutte pour la reconnaissance du génocide des Roms et des Sintis, et contre la discrimination en Autriche et en Europe dont iels sont encore victimes.
Entre 1996 et 2009, ses oeuvres sont exposées dans de nombreux endroits : en Allemagne au Mémorial de Ravensbrück et à Kiel, en Autriche au Musée Juif de Vienne, et aux Etats-Unis avec l’exposition itinérante « Live-Danse-Paint, Works by Romani Artist Ceija Stojka », qui a été montrée en Californie, dans l’Oregon et dans le Vermont. Elle fait aussi des conférences au Japon, en Angleterre et en Allemagne.
Côté musique, elle sort en 2001 l’album « J’ai fait un rêve », dont elle a écrit et composé sept titres. Son fils Hojda l’accompagne à la guitare.
Elle a également reçu plusieurs Prix et Médailles pour son oeuvre humanitaire et artistique.
Karin Berger a fait deux films avec Ceija Stojka : les documentaires « Ceija Stojka, Portrait d’une romni » (1999), et « Sous les planches, l’herbe est plus verte » (2005), pour lequel les deux femmes reçoivent le prix du documentaire de la télévision autrichienne.
« Quand tu es seule, alors ça t’enveloppe. Parfois, la douleur tourne à la mélancolie. D’abord il y a la douleur, et puis ça devient si triste que j’ai envie de pleurer. Mais après, je sens l’union avec mon peuple, même si on a été tellement séparés. Il faut que tu imagines, on était un peuple qu’on a toujours et toujours considéré comme les méchants. Les migrants, les Tsiganes, qui volent, qui mentent, qui puent, ce sont des sorcières qui jettent des sorts, et je ne sais quoi d’autre encore qu’on a dit sur nous. Mais en réalité, il y avait chez nous une vie de famille où un rien suffisait au bonheur de chacun. »
Ceija Stojka meurt le 28 janvier 2013 suite à une longue maladie.

 

ceija 11
« Sans Titre », 18.4.1999, Acrylique sur panneau de bois aggloméré, 60×50 cm

 

Ces dernières années, les oeuvres de Ceija Stojka ont continué à être exposées, et son travail à être honoré. En France, « Je rêve que je vis, Libérée de Bergen-Belsen » a été publié en 2016 (éditions Isabelle Sauvage). Quinze de ses oeuvres ont été visibles pour la première fois en France également en 2016, à Belfort, dans le cadre de l’exposition « Retour sur l’abîme, l’art à l’épreuve du génocide ». En 2017, une exposition monographique est organisée à la Friche Belle de Mai à Marseille. En 2018, ses poèmes sont publiés aux éditions Bruno Doucey, et son livre « Nous vivons cachés, souvenirs d’une Romni entre les mondes » aux éditions Isabelle Sauvage. Une grande exposition de ses oeuvres est présentée à La Maison Rouge à Paris.

 

– Cette exposition est encore visible jusqu’au 20 mai 2018 !

– Le film « Ceija Stojka, Portrait d’une romni » sera projeté à Paris au Mémorial de la Shoah le jeudi 5 avril.

 

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Ceija_Stojka
« Ceija Stojka – Une artiste rom dans le siècle », catalogue de l’exposition à La Maison Rouge, FAGE éditions
Livret de l’exposition à La Maison Rouge
Les images sont tirées du catalogue de l’exposition

 

Amrita Sher-Gil

Amrita Sher-Gil est une éminente peintre indo-hongroise. Son style de peinture a été influencé à la fois par son éducation européenne – ayant étudié à Florence et aux Beaux Arts de Paris – et par sa culture indienne.

amrita-sher-gilcoul2
illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Amrita Sher-Gil est née à l’hiver 1913 à Budapest, en Hongrie. Sa mère, Marie-Antoinette, juive hongroise, est une musicienne classique issue d’une famille bourgeoise, et son père, Umrao, premier fils d’une famille aristocrate sikh, est un érudit en sanskrit et persan. Sa petite soeur Indira naît un peu plus d’un an plus tard.

La famille souhaite retourner en Inde – où se sont rencontrés les parents – mais la Première Guerre Mondiale qui éclate les contraint à rester en Hongrie. Des difficultés financières les poussent à s’installer chez la grand-mère d’Amrita, en banlieue de Budapest. Là-bas, les enfants jouent avec leur cousin Victor, et Amrita montre un intérêt pour le dessin dès l’âge de cinq ans.

Après la guerre, en 1921, la famille décide de retourner quitter la Hongrie pour se rendre en Inde, passant par Bombay, Delhi puis Lahore, avant de s’installer à Simla, au Nord du pays. Une fois installé-es dans leur grande maison, Marie-Antoinette se consacre à l’éducation musicale de ses filles, qui apprennent toutes deux le piano et le violon. La passion d’Amrita pour le dessin ne se tarissant pas, sa mère engage un professeur qui la pousse encore plus à approfondir son travail.

En 1923, la famille fait la connaissance d’un sculpteur italien et Marie-Antoinette, qui parle italien couramment, décide d’emmener ses filles à Florence pour les exposer à l’art de la Renaissance et à la langue italienne. Là-bas, Amrita fréquente une école d’art dirigée par des catholiques, où elle manque d’être expulsée pour avoir dessiné un nu. Elle n’apprécie pas du tout cette école et pour diverses raisons, cinq mois après leur arrivée en Italie, Marie-Antoinette retourne en Inde avec ses filles.

À Simla, Amrita est à nouveau envoyée dans une école tenue par des soeurs, ce qu’elle supporte mal. Elle écrit alors à son père une lettre lui disant qu’elle est athée, mais la lettre est interceptée par la Soeur Supérieure, ce qui lui vaut d’être renvoyée.

Amrita passe son adolescence à être encouragée dans son art par ses proches. Suite à divers conseils d’artistes et d’amis, l’idée de la faire étudier à Paris se concrétise de plus en plus. Ses parents sont un peu réticents à l’idée de retourner dans cette Europe qu’ils ont quittée, mais en 1929, la décision est prise : ils quittent l’Inde pour la France afin de donner à Amrita toutes les chances de percer en tant qu’artiste.

Amrita a donc 16 ans à son arrivée à Paris. Sa famille emménage près des Champs-Elysées. Elle profite au maximum de tout ce que la ville a à lui offrir artistiquement, et se met à apprendre le français. Elle peut alors se mêler à la vie sociale parisienne dans le Quartier Latin, se créant un cercle d’ami-es artistes et intellectuel-les.

Elle rentre dans l’école des Beaux Arts de Paris. Entre 1930 et 1932, elle peint plus de 60 toiles, en majorité des portraits et des auto-portraits à l’huile. En 1932, elle est la première peintre asiatique à être exposée au Grand Salon, avec sa peinture « Jeunes Filles ». Son style est alors influencé par Gauguin, Picasso, Suzanne Valadon…

amrita-sher-gil-jeunes-femmes-193
Jeunes filles, 1932

Au lieu de s’intéresser au glamour parisien, Amrita préfère parfois peindre ses « dessous sordides ». Dans sa peinture de 1933 « La modèle professionnelle », elle choisit une modèle vieillissante qui souffrait de tuberculose, faisant ressortir sa tristesse et sa maladie.

 

Durant ses études aux Beaux Arts, Amrita est en collocation avec son amie Marie Louise Chasseny et a une vie sociale très développée. Alors qu’elle est de passage en Hongrie, où elle retourne régulièrement, une rumeur enfle : elle serait dans une relation lesbienne avec Marie Louise, influencée par l’ambiance parisienne sulfureuse. Les deux jeunes femmes nient cela, et Amrita se justifie auprès de sa mère dans une lettre : « (…) je n’ai jamais eu de relation amoureuse avec Marie Louise, et je n’en aurai jamais. (…) Je confesse que je pense autant que toi aux désavantages des relations avec les hommes (…) Mais comme j’ai besoin de soulager ma sexualité physiquement d’une manière ou d’une autre (…) je pensais commencer une relation avec une femme si l’opportunité se présente ». Cette opportunité arrive peu après sous la forme d’Edith Lang, une pianiste qui devient l’amante d’Amrita.

Inquiète pour sa fille, Marie-Antoinette décide de lui chercher un mari. Elle le trouve rapidement : Yusuf Ali Khan est le fils de riches nobles indiens, il est cultivé et bien élevé. Amrita est convaincue et accepte de se fiancer, mais le jeune homme se révèle infidèle.

Amrita entretient aussi une relation étroite avec son cousin Victor, dont elle a toujours été très proche. Elle lui écrit des lettres lui racontant sa vie à Paris, et leur relation est presque amoureuse, ce que les parents d’Amrita n’apprécient pas. Les fiançailles avec Yusuf sont rompues. En 1934, elle décide de retourner en Inde et fait un détour par la Hongrie pour voir Victor ; mais ce dernier fréquente une autre femme. Là-bas, Amrita découvre être enceinte. Elle ignore l’identité du père. Elle avorte clandestinement (un avortement probablement exécuté par son cousin, qui étudie la médecine) et tombe très malade, ce qui la fait passer plus d’un mois à l’hôpital.

En août 1934, Amrita écrit à ses parents qu’elle souhaite retourner en Inde, car elle a l’impression que cela servirait à son développement artistique. Son père tente de l’en dissuader, arguant que son comportement « immoral » à Paris pourrait ternir la réputation des Sher-Gil. Cependant, la décision d’Amrita est prise, et elle retourne en Inde en décembre 1934 accompagnée de ses parents, qui retournent s’installer à Simla.

Ce retour en Inde marque profondément la peinture d’Amrita. Elle s’immerge dans la culture indienne et se met à porter exclusivement des saris. En Europe, son style était très influencé par la peinture occidentale, mais en Inde elle commence à se passionner pour les cultures artistiques indiennes : la peinture Pahari, la peinture Moghole, les fresques des grottes d’Ajantâ… Les couleurs qu’elle utilise sont plus vives et chaudes, ses personnages plus sombres et plus délimités par d’épaisses lignes. Elle se met à peindre les personnes de l’Inde rurale avec empathie, et en particulier les femmes, retranscrivant leurs émotions, leur ennui, leur isolation. « C’est leur sincérité, leur noblesse et leur dignité qui m’attire… ce sont ces personnes que je souhaite représenter ».

 

À l’été 1935, Amrita s’entend mieux avec ses parents et elle retourne vivre à Simla avec eux. Puis en 1936, elle se rend à Saraya chez d’autres membres de sa famille, où elle peint notamment son oncle. C’est cette année-là que son travail commence à être bien reconnu : elle gagne deux prix et plusieurs articles de presse lui sont consacrés. En novembre, elle expose à Bombay. C’est un grand succès, qui l’aide artistiquement et dans sa carrière, mais malheureusement – comme beaucoup d’artistes à cette époque et encore aujourd’hui – cela ne lui permet pas de gagner beaucoup d’argent.

Après cette exposition, elle voyage avec un ami artiste – qui a aussi exposé à Bombay – dans l’Inde du Sud, ce qui la marque beaucoup. La dernière étape du voyage est à Cochin, où elle découvre les fresques du Palace Matancherri. Elle écrit à son père « J’ai vu beaucoup de fresques admirables à Cochin… assez différentes en style, mais égalant parfois en qualité les fresques d’Ajantâ. Il y avait beaucoup de représentations de scènes érotiques, et même du processus de la naissance chez les humains et chez les animaux. »

Après ce voyage, Amrita expose à Allahabad puis à Lahore. Les expositions ont beaucoup de succès, elle est acclamée par les critiques et ce personnage de femme peintre suscite la curiosité, mais malheureusement le succès financier n’est toujours pas au rendez-vous.

En 1938, Amrita commence à penser au mariage. Elle a 25 ans et craint de finir « vieille fille ». Elle repense à Victor, qui est toujours en train d’étudier à médecine en Hongrie, et à qui elle se sent destinée. Par lettres, ils décident qu’elle ira en Hongrie le temps qu’il finisse ses études, mais Amrita insiste pour qu’ils reviennent en Inde par la suite, arguant qu’elle ne parvient pas à peindre autre part. Cette nouvelle ne passe pas très bien auprès des parents d’Amrita : pour une raison inconnue, Marie-Antoinette n’apprécie pas Victor, quand à Umrao, il s’oppose à ce mariage parce que Victor est le cousin germain d’Amrita – en Inde, le mariage entre personnes du même sang n’est pas accepté. Mais ils finissent par accepter le désir de leur fille, et Amrita part en juin 1938 pour la Hongrie.

Malheureusement, la guerre se prépare et Victor est appelé au devoir militaire à Kiskunhalas, au Sud de la Hongrie. Lors d’un week-end de congé, il revient à Budapest, où le mariage est fait : une cérémonie civile simple. Le jour suivant, Victor retourne à Kiskunhalas. Heureusement, il est assigné au corps médical et n’est donc pas envoyé au front. Amrita le rejoint peu après. Dans le village, elle fait des croquis et peint des paysages, et ils vivent chichement sur la paye de Victor. En 1939, la situation politique s’empire grandement et les frontières pouvant être fermées à tout moment, le couple quitte la Hongrie précipitamment, avec l’aide financière de membres de leur famille.

amrita-sher-gil-two-girls-1939
Two girls, 1939

De retour en Inde, à Saraya, Amrita traverse une période difficile. Elle ne parvient toujours pas à gagner sa vie avec sa peinture, et la scène artistique semble ralentie, voire stoppée, par la guerre en Europe. Victor trouve un travail de médecin, mais leur situation financière n’est pas au beau fixe. La santé mentale d’Amrita se dégrade, et son mari et elle s’éloignent un peu. Mais elle continue à peindre.

À l’été 1941, le couple décide de se changer les idées en déménageant à Lahore. Cela améliore le quotidien d’Amrita, qui découvre que la vie artistique y est plus active qu’à Saraya. Leur nouvel appartement est agréable, et Victor a du travail. Ils commencent à avoir une vie sociale développée, invitant des ami-es chez eux, organisant des soirées.

Fin octobre, Amrita décide d’organiser une exposition de ses oeuvres au hall de la Ligue Littéraire de Punjab pour mi-décembre. Elle est épanouie et se met à peindre de nouveaux tableaux avec enthousiasme.

Mais malheureusement, le 3 décembre, Amrita se sent mal et passe la journée au lit. Victor tente de la soigner en vain… Elle tombe dans le coma.

D’autres médecins sont appelés, mais c’est trop tard : elle meurt le 5 décembre 1941, à l’âge de 28 ans.

Les causes de ce décès ne sont pas identifiées, mais des hypothèses ont été élaborées : peut-être est-elle morte d’un avortement fait par son mari, ou d’une septicémie. La mère d’Amrita, quant à elle, accuse Victor de l’avoir tuée. Ayant toujours été fragile psychologiquement, elle est hantée par cette mort, et se suicidera en 1948.

L’oeuvre d’Amrita Sher-Gil est un trésor du patrimoine Indien. Elle a influencé des générations d’artistes après elle, et ses peintures sont exposées au Musée de Lahore et à la Galerie Nationale d’Art Moderne à New Dehli. Le centre culturel Indien à Budapest porte son nom. Le fils de sa soeur, Vivan Sundaram, est un artiste contemporain renommé, et il entretient la mémoire de sa tante notamment à travers son art.

sources :

123 – 4