L’artiste du mois | Eva Merlier

Il y a une vraie douceur qui se dégage des photographies d’Eva Merlier, une lumière qui effleure les peaux comme une poussière de fée. Ce qui ressort de ses portraits, majoritairement féminins, c’est la place donnée à la force de ses modèles, leur présence sans fard. Son projet Gang de Filles était visible lors de notre exposition Masque(s) en janvier 2018. Voici l’artiste du mois de novembre.

 

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Depuis quand t’y intéresses-tu ?

Je crée depuis toujours. Petite, je passais mon temps à dessiner. Je suis très introvertie donc créer c’est ma manière d’exister, ça me rassure, ça me permet de communiquer avec le monde… Plus récemment, je me suis trouvé une voix avec plus de sens : c’est presque devenu comme un combat à mener, mon appareil est comme une arme qui me permet de transmettre mes idées.

 

Est-ce que tu te souviens des premières oeuvres d’art que tu as aimées ?

Je me souviens que j’étais fascinée par le dadaïsme. En fait, j’aimais l’art qui sortais des codes établis. Après, j’ai eu d’autres inspirations plus classiques, comme Paolo Roversi. J’avais le portrait de Natalia Vodianova, probablement trouvé dans un Vogue, accroché au-dessus de mon lit. Mais je pense que l’oeuvre qui m’a vraiment fait un déclic, c’est le film « Bande de filles » de Celine Sciamma. C’est après l’avoir vu que j’ai commencé ma première série photo, que j’ai appelée Gang de filles en hommage. C’est ce film, mais aussi mon entourage, qui m’ont donné l’impulsion et l’envie de faire bouger les choses. J’ai toujours voulu faire de la photo, je pense que je n’osais pas à cause d’un manque de confiance en moi. Je prenais beaucoup de paysages en photo, des contre-jours… c’était beau mais un peu vide. Je manquais surtout d’experience, j’étais spectatrice du monde, et petit à petit je suis devenue actrice.

 

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Du coup, est-ce qu’on peut dire que tu fais clairement un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ?

Oui, bien sûr. Comme je disais tout à l’heure, c’est ma manière de communiquer, de donner mes idées au monde. C’est aussi une opportunité de faire porter la voix de plusieurs personnes. On est noyé-e-s dans des images de nos jours, les artistes doivent prendre conscience qu’avec certaines images, ils contribuent à véhiculer des stéréotypes, voire des discriminations.

 

Est-ce que tu dirais que ton choix du médium photographique est lié à ça ? Est-ce que tu as tenté d’autres moyens de créer ?

J’ai fait une prépa art et une école de graphisme donc j’ai essayé pas mal de choses. Je faisais de la peinture quand j’étais plus jeune. Mais je fais de la photo depuis super longtemps. Je ne me rappelle plus trop comment j’ai eu mon premier appareil, un petit compact numérique que je trimballais partout ! Pour mon premier grand voyage, mon père m’a offert son réflex argentique, et je ne l’ai plus quitté. J’ai choisi la photo pour l’échange qui se passe avec les modèles : c’est quelque chose qui me terrifie, et en même temps que j’adore. Enfin, ça me terrifie moins maintenant ! Ce que j’aime, c’est que ça me permet de rencontrer du monde, de créer des liens. C’est ça au final qui me permet de sortir complètement hors de ma zone de confort, c’est aussi là que la magie se créée.

 

 

Et comment rencontres-tu tes modèles justement ? Est-ce que tu utilises beaucoup les réseaux sociaux dans ce processus ?

Au début, j’ai commencé par mes amis. Ils sont ma principale source d’inspiration. Pour certains projets je démarche des inconnus, mais dans l’ensemble ce sont des personnes de mon entourage. Quand ce sont des inconnus, je préfère toujours prendre le temps qu’on se rencontre une première fois pour discuter de nos intentions. Les réseaux m’ont permis de rencontrer de très belles personnes.

 

Et que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer ton travail créatif ?

Les réseaux sociaux peuvent être une superbe source d’inspiration. C’est à chacun de choisir le contenu qu’il veut voir et de sortir des contenus lisses et vide de sens. L’avantage avec les réseaux, c’est que c’est toi qui décide. Ça peut mettre la pression aussi, au début en tout cas j’étais assez nerveuse de partager mon travail comme ça, mais au final j’ai dédramatisé et je me dis que c’est juste une plateforme !  C’est quand même cool de pouvoir exposer 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

 

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Est-ce que tu as des photographes, artistes qui t’inspirent, que tu voudrais citer ?

Comme je disais plus haut, Paolo Roversi, pour ces portraits. Récemment il a fait une série avec Rihanna qui m’a bluffée. Sur instagram, j’aime beaucoup Rosie Alice (rcafoster) et _portraitmami, que j’ai découvertes par la page girlgaze qui est trop bien, j’aime aussi laurencephilomene et nadine ijewere. Elles ont toutes une esthétique qui leur est propre et une démarche engagée.

Et bien sûr, les copines aldin_mirte, lesjouesrouges et mila.nijinsky! Elles ont aussi un univers vraiment personnel qui me fascine. Parfois, on peut faire une photo d’une même scène mais elle sera complètement différente. Comme quoi, être soi-même c’est vraiment la meilleure recette.

 

Est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Récemment j’ai constaté que le côté plastique dans mon travail me manquait, toutes ces images sur écran c’était devenu trop virtuel.  Je me suis remise au collage et j’ai pour projet d’auto-éditer des petits objets graphiques avec mes photos et des textes d’amies mais c’est encore top secret 😉

Sinon, on ouvre un concept store à Lyon avec ma copine, Sales Gosses Ink & More, qui sera un lieu hybride : à la fois salon de tatouage, galerie d’art, boutique de créateurs engagés et coffeeshop. Un lieu inclusive qui sera pour nous une nouvelle manière de partager nos valeurs. Vous pouvez nous suivre sur instagram et facebook !

 

 

Retrouvez Eva Merlier sur facebook, instagram et sur son site www.evamerlier.com !!

 

L’Artiste du mois | Romy Alizée

Romy Alizée est photographe. Dans ses images pleines de vie, dont une grande partie sont des autoportraits, elle explore sans artifices sa sexualité et le rapport à la nudité. Ce mois-ci, nous lui posons quelques questions !

 

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Qu’est-ce qui t’a amenée à la création artistique ?

C’est passé par plusieurs phases, plus jeune j’avais ce désir d’être vue, d’interpréter, je voulais être comédienne, j’ai fait des écoles pour ça et puis un beau jour j’ai pris mes premières photos. C’était quelque chose de totalement progressif, gamine, j’avais tout le temps la tête fourrée dans les magasines, mode, musique, et je découpais toutes les images pour en faire des journaux ou des collages sur mes murs. Un jour j’ai refait ma chambre d’images de mode jusqu’au plafond. Bref, j’aimais l’image, également beaucoup le cinéma. Mais j’avais zéro confiance en moi, même au lycée j’ai jamais osé rêver à faire une classe terminale option théâtre ou arts, donc j’ai attendu de passer par « actrice » ou « modèle » pour me familiariser à chaque fois avec la forme d’art, afin de me sentir prête à faire moi-même.

 

C’est intéressant que tu dises ça parce que justement je trouve qu’il y a un côté très assuré et brut dans tes photos, où ta confrontation à l’inévitable « male gaze » n’est pas dans un rapport de séduction un peu cliché. Ça doit être aussi du au fait que tu as eu du temps pour mûrir ce que tu voulais réellement montrer!

Certainement oui, je pense que ce n’est pas pour rien que j’ai attendu autant. Toute ma vie ma mère m’a répété d’être patiente, que seule la patience m’amènerait à ce que je veux, et elle avait raison. Pour ce qui est du male gaze et du côté assuré, effectivement, là dessus, j’ai totalement confiance en moi et en ce que je montre. Je ne me suis jamais sentie atteinte par les projections qu’on pouvait faire sur moi.

 

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Et en parlant d’image, de cinéma, quels ont été tes tous premiers coups de coeur artistiques?

En fait j’ai été envahie d’images de toute sorte gamine et ado mais sans avoir jamais les sources. J’étais abonnée à Vogue donc je voyais quand même de belles images, de mode certes, mais à cette époque c’était des séries photos assez dingues, puis au cinéma, un gros penchant pour les films de genre, les films un peu punk sur les bords. Concernant la photographie, j’y connaissais quasiment rien jusqu’à ce qu’un jour ma meilleure pote me file un bouquin de Nan Goldin. J’ai aimé et je me suis un peu intéressée au journal intime en photo. Mais même si j’ai commencé par ça, le journal intime, je pense pas que Goldin, Petersen and co soient les artistes qui m’aient le plus inspirée, les images que je produis sont le fruit de 29 ans de culture érotico-porno, de male gaze à tout va, de besoins d’héroines qui parlent et qui me sortent l’enfer où les femmes ne sont que des culs et des seins. Pour ça que j’ai surtout trouvé mes héroïne dans la musique avec Lydia Lunch, Kim Gordon, Kim Deal, Peaches…

 

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Tu as déjà été comédienne avant d’être photographe, mais est-ce que tu as tenté encore d’autre manières de créer ? Qu’est-ce qui te plaît particulièrement dans la photographie ?

J’ai un peu écrit aussi, par contre jamais dessiné ni peint. J’aime la photographie car c’est figé donc ça pose à priori des contraintes à la création, car je suis obligée de penser mon image, et en même temps une image figée permet de laisser libre cours à l’interprétation, à l’imagination. On peut fantasmer beaucoup à partir d’une image. Par rapport à ce que je fais, il y a une distance créée entre mes photos et les personnes qui les regardent, qui peuvent être étonnées excitées ou se demander quel est mon propos, dans un film, ce serait presque donner trop de clés. Une image ça reste et ça s’imprime dans la rétine.

Considères-tu tes photos comme étant intimement en lien avec tes convictions ? Comment ressens-tu ce croisement entre ton art et tes opinions politiques ?

Oui totalement. Non pas que je le décide réellement, mais je ne pourrais pas créer sans une forme d’engagement, peut-être un jour, qui sait, mais je transpire par tous les pores de ma peau ce que je lis/vois/écoute, et disons que j’ai beaucoup de choses à exprimer, et puis quand on parle de photo érotique, de porno, c’est presque en soit un acte politique que de le faire délibérément. Maintenant, quand je fais une image où je me mets en scène je pars de tout un tas de choses, de fantasmes ou de trucs qui peuvent me poser question et m’amener à réagir en photo. Je produis de façon assez spontanée, j’ai des tas d’idées, que je concrétise ou pas. Par ailleurs je ne suis pas surprise qu’on trouve mon travail audacieux car en ces temps modernes, même si la nudité et l’exposition de soi ont trouvé une place dans la vie de beaucoup de gens, le fait d’y prendre aussi position reste plus marginal. On le voit avec le travail de Deborah de Robertis par exemple.

 

 

Que penses-tu des réseaux sociaux en tant qu’outil pour montrer du travail ? Par exemple, par rapport à cette prise de position, trouves-tu qu’ils te limitent ou te libèrent ? Et de manière générale, que t’amènent-ils, ou t’enlèvent-ils ?

J’en ai une utilisation assez normale d’une personne qui fait de l’image. Instagram est un outil de diffusion dont je connais les limites, à savoir, la censure des images de nu, pour autant, j’ai arrêté de trouver ça chiant ou de me plaindre après une suppression d’image car je n’ai pas trouvé mieux pour faire de la communication (je trouve twitter horrible bien qu’on puisse y montrer de la pornographie). Je diffuse donc ce qui est possible, le reste, je le montre en expo ou dans des livres et c’est tant mieux, ça me permet de garder certaines images un peu secrètes. Je ne fais pas mes images en fonction des réseaux sociaux, ils n’interfèrent jamais dans mon processus de création. Ils ne sont que des outils et pour le coup j’ai déjà été publiée dans la presse ou été invitée à exposer via leur utilisation… Par contre, la profusion d’images disponibles rend le tout un peu moins séduisant qu’aux débuts d’instagram. Je ne poste quasiment plus de stories et ne like que peu souvent des images car je me trouve souvent sotte à passer tant de temps par jour les yeux sur mon écran.

 

Des photographes, artistes qui t’inspirent ?

Je suis plutôt inspirée par des femmes artistes autour de moi, des initiatives féministes, des discours militants, des trucs que je lis, que j’écoute. C’est plus mon quotidien très immergé dans les questions de féminisme, de sexualité, de genre qui m’inspire que des grands noms de la photographie ou de l’art, même si j’ai quelques références connues.

 

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Où est-ce qu’on peut voir tes photos exposées prochainement ?

Je sors mon premier livre « Furie » aux éditions Maria Inc. Il sera disponible le 18 avril à la super librairie Zeugma (Montreuil) lors d’une séance de signature un peu particulière. Pour les personnes qui ne pourront pas venir, le livre est disponible sur mariaincorporated.com. Également, j’expose une quinzaine d’images à la galerie Dièse22, dans une expo collective intitulée « Illusions Charnelles ». Le vernissage aura lieu le jeudi 12 avril et durera un mois. Après ça, je tournerai quelques petits films coquins.

Retrouvez Romy sur instagram @romixalizee et sur son site https://www.romyalizee.fr/ !

 

L’Artiste Du Mois : Marie Rouge

Dans les photographies de Marie Rouge la nuit queer parisienne côtoie la clameur des rues le jour. Portraitiste et reporter, son travail fait le pont entre les individu.e.s et la communauté dont elle parvient à capturer un je-ne-sais-quoi qui fait que parmi des milliers de photos on reconnaitrait son empreinte.

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’as amenée à la création ?

Au tout début, j’ai commencé la photographie assez instinctivement, car c’était l’un des premiers mediums que j’ai pu m’approprier, en empruntant l’appareil photo de mon père. Ensuite, cela a surtout été un moyen d’aller vers les autres, un moyen de rencontrer des gens qui m’intéressaient, ayant toujours été assez timide.

Tes premiers coups de coeur artistiques ?

J’ai forgé ma culture artistique en allant quotidiennement à la médiathèque de ma ville. J’ai eu un coup de cœur pour une exposition de Bettina Rheims organisée dans cette même médiathèque. J’aimais beaucoup ses mises en scène très travaillées à l’époque. Ensuite j’ai feuilleté à peu près tous les livres du rayon photo et je me souviens avoir eu un véritable coup de foudre en découvrant le travail intime et passionnant de Nan Goldin. Ses deux artistes m’ont donné envie d’en faire mon métier coûte que coûte.

Pourquoi la photographie ?

La photographie, c’est le médium avec lequel je réussis le plus à travailler de manière instinctive, sans trop conceptualiser au préalable. C’est une manière de travailler rapide et qui, étant assez auto critique, me permet de ne pas trop revenir rapidement sur mon travail toutes les cinq minutes. Un accouchement rapide et efficace, et qui laisse une belle place à la rencontre et à la collaboration.

SOCIETE-SEXUALITE
Marche Existrans, 2015
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Lors d’une soirée Wet for me, 2017

Est-ce que ta pratique artistique est engagée politiquement, et si oui de quelle façon ?

Oui et c’est surtout dans la représentation que ça s’opère : je m’attache à représenter le milieu lesbien/queer qui est pour le moment, par exemple très mal représenté à mon avis : soit par des personnes non concernées, d’une manière fantasmée ou carrément déprimante (cf : vous connaissez beaucoup de films lesbiens qui se terminent bien ?).

Quel est ton rapport à ce qu’on appelle « le monde de l’art » ? Est-ce qu’il y a des choses que tu aimerais voir changer ?

J’ai un peu « le cul entre deux chaises » en ce qui concerne le monde de l’art car j’expose peu et je varie entre commandes et travail plus personnel. J’ai donc un peu de difficultés à m’exprimer sur ce sujet car je n’ai pas encore vraiment l’impression d’en faire partie pour le moment. Cela dit, je trouve que ce monde de l’art gagnerait à se décloisonner un peu et à se politiser davantage, ce qui à mon avis, n’est pas vraiment aidé par « les lois du marché »…

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Comment transforment-ils la manière de montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer ?

J’ai un rapport très très proche aux réseaux sociaux car ils m’ont grandement permis de me faire connaître et de trouver du travail. C’est par ces réseaux que tout se passe pour moi, que l’on me contacte, ou que l’on me montre du soutien.. c’est donc assez vital pour moi. Je pense aussi qu’ils ont une influence sur ma manière de créer, notamment Instagram ou Tumblr, qui m’inspirent beaucoup et me permettent de créer des murs d’inspirations.

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Des photographes, artistes qui t’inspirent ?

Viviane Sassen, Pascal Pronnier, Maisie Cousins, Philip-Lorca diCorcia, Alec Soth, Mathieu Pernot, Rineke Dijkstra, Diane Arbus, Lucian Freud, Sian Davey…

Retrouvez Marie sur instagram @lesjouesrouges ou sur son site www.marierouge.fr !