Anne-Marie Du Boccage

Anne-Marie Du Boccage, Lepage de son vrai nom, est une femme de lettres importante du XVIIIeme siècle. Elle fait partie de ces femmes artistes dont l’oeuvre a été assez reconnue de son vivant, mais qui a peu à peu été effacée des mémoires. Dans son domaine, on retient aujourd’hui surtout les noms de ses contemporains masculins.

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illustration : Manon Bauzil // retrouvez-la sur instagram : @bauz1992

Elle voit le jour en 1710, à Rouen au siècle des lumières, du commerce triangulaire et de la « petite aire glaciaire » porteuse de misères. Elle évolue dans cette époque charnière, et connaitra la Première République dans les dernières années de sa vie. Elle n’est pas ce trublion de la révolution, dont on fantasme les courages et la transgression. L’histoire a fini par la cantonner à son rôle de salonnière, si bien que son fantôme nous apparaît aujourd’hui sous des formes consensuelles, et ne laisse pas facilement transparaître cette force et cette volonté d’affronter les interdits et de s’imposer dans un milieu d’hommes. Elle ne fait pas partie des « philosophes » de la Révolution, mais participe largement à la diffusion de la culture, et fait connaître l’Europe à ses contemporains par ses traductions et ses lettres de voyages.

Son succès crée des polémiques à cause de son statut de femme mais celles-ci paraissent bien fades face à la reconnaissance qu’elle connait de la majorité de ses contemporains. Les poèmes en son honneur, sont nombreux, et on retrouve parmi ses admirateurs Voltaire et Fontenelle. Toutefois les critiques aiment comparer les autrices entres elles et leurs œuvres sont toujours considérées comme une catégorie « féminine » à part, même lorsqu’elles ne se dissocient pas des grands genres. Leurs réceptions ne valent jamais complètement celles des hommes.

Issue de la grande bourgeoisie Rouennaise elle bénéficie d’une bonne éducation au couvent Parisien de l’Assomption. Elle se marie à 17 ans avec Pierre-Joseph Le Fiquet Du Bocage et l’histoire raconte qu’elle connu un mariage heureux. Le secret de ce couple, semble résider dans leurs passions communes pour les belles lettres et les arts. Tous deux recherchent la compagnie des gens d’esprits. Anne-Marie, écrira qu’elle voit en son mari « une source de jouissance intellectuelle ». Homme de lettre également, à l’origine de bons nombres de traductions de romans anglais de l’époque, il vit dans l’ombre de sa femme, et ne témoigne aucun intérêt pour la vie mondaine.

En 1733, le couple s’installe à Paris, et ne s’entoure que d’amis proches. Anne-Marie continue ses études, et personne encore ne se doute de ses talents. Studieuse et acharnée elle reste discrète sur ses écrits, consciente de la maturité qui lui manque alors.

Ce n’est qu’en 1746 qu’elle se fera connaître, avec un poème, en remportant le prix alternatif entre les sciences et les belles lettres de l’Académie de Rouen. A cette époque, les concours sont gratuits, ouverts au publique et anonyme (nom, rang, profession, sexe) Le nom du gagnant n’est révélé qu’après la décision finale du jury. Les conditions du concours permettent à certaines femmes, de voir leurs œuvres accueillies au même titre que celles de leurs concurrents masculins. Ce type de victoire n’est pas un cas isolé. Toutefois les femmes restent en sous-nombre et gagnent principalement dans la catégorie qui leur est réservée et qui fait partie de leur éducation : la poésie.

A la suite de cette réussite, elle utilise, intelligemment, son ami Cideville comme petit piston auprès de Voltaire et Fontenelle. Cideville leur envoie le fameux poème. Voltaire est conquis par celle qu’il appellera, la  » Sappho de Normandie ». Il fait suivre à son tour le poème à Mme De Pompadour qui est fière de cette auteure qui  » rend son sexe si glorieux ».

Son succès se répand comme une trainée de poudre, et peu à peu son salon se remplit de grands noms. Lorsqu’elle atteint la cinquantaine, il est l’un des plus éminents. On y croise aussi bien, Voltaire, Benjamin Franklin, Diderot, Carlo Goldoni, Fontenelle, Marivaux, que des Mathématiciens, des savants, artistes ou des ambassadeurs étrangers.

Ami du couple depuis leur début parisien, Charles Collé, réticent au succès de l’auteure, confiera dans son journal :
« Je ne l’eusse jamais soupçonnée, de faire des vers. Je n’avais aperçu en cette dame aucune prétention au bel esprit ; personne ne se doutait de sa veine »

Madame Du Bocage est consciente de ce double jeu. Comme beaucoup de femmes éduquées de cette époque elle flirte et s’emmure entre deux mondes : celui du savoir et celui de la bonne société.  » Les bienséances de l’ignorance » comme dira Fontenelle.

Les témoignages des personnes l’ayant rencontrée, du côté de ses détracteurs comme de ses admirateurs, s’accordent pour la décrire comme une personnalité modeste, simple, fidèle en amitié et débordante de bonheur. Outre certaines qualités admirables de sa personnalité, et celles inévitables qu’impose le masque d’une bonne maîtresse de maison, on découvre dans certains de ses écrits, où elle évoque sa jeunesse, une dimension plus lucide et mélancolique de son caractère :  » Je m’amusais même plus difficilement dans mes jeunes ans qu’à présent. »,  » Au milieu des dissipations, vous le savez, les êtres réfléchissants ne jouissent guères »,  » (..) combien mes idées étaient quelques fois noires à 20 ans.  »

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En 1749 elle s’attaque à un genre réservé essentiellement aux hommes, le théâtre, et écrit sa première tragédie  » Les Amazones ». La pièce sera jouée à la Comédie-Francaise le 24 juillet de la même année. Bien qu’il y ait déjà eu d’autres femmes dramaturges avant elle, elle est attendue au tournant par le public, et la première déclenche un scandale. Baculard D’Arnaud, également auteur de théâtre, écrira : « On peut nommer cette pièce les Menstrues de Melpomène. (…) Qu’elle se contente de régner au lit, et qu’elle nous laisse le théâtre ! ». Mais la pièce n’en est pas moins un triomphe. Le spectacle fait salle comble, et se produit une dizaine de fois ce qui est assez rare comme performance à l’époque.

La pièce parle d’une société de femmes guerrières, Les Amazones.
Le pouvoir est partagé simultanément entre deux reines. Les Amazones passent le plus clair de leur temps à faire la guerre. Pendant que l’une des reines est au combat, l’autre veille sur le royaume. Pour elles la liberté est le refus de la domination masculine. Le mariage est banni, les larmes interdites. Les Amazones sont indifférentes aux apparences et à la séduction.
Après leur capture du fils du roi d’Athènes, Thésée, leur société est menacée. Car la reine Orithie, et Antioppe, l’héritière du Trône, tombent amoureuse de l’ennemi, et remettent alors en question leurs lois et leurs coutumes. Ce dilemme cornélien entre l’amour, la raison et le devoir peut donner lieu à une lecture féministe très intéressante.

Anne Marie Du Bocage jouit d’un certain succès à l’étranger. Elle voyage en Angleterre, en Hollande, mais aussi en Italie, où elle sera accueillie par le pape Benoît XIV en personne ( après la parution de « La Colombiade », son ode au « nouveau monde » et à Christophe Colomb, texte colonisateur qui nous provoque quelques hauts-le-cœur aujourd’hui ). Elle sera admise à l’Académie des Arcades de Rome, comme Emilie Du Châtelet avant elle. Certaines de ses œuvres seront traduites et éditées en italien, allemand, espagnol et anglais.

En 1758, c’est au tour de l’Académie de Lyon, de la compter parmi ses associés, et enfin en 1765 l’Académie de Rouen.

À 91 ans, ultime hommage, le Directeur du Lycée des Arts fait tenir une séance publique pour le couronnement de son buste.

Elle meurt en 1802, à l’âge de 93 ans, à Paris.

Sources utilisées :
« Forma Venus, Arte Minervz » sur l’oeuvre d’Anne-Marie Du Bocage (1710-1802)
Sous la direction de Francois Bessire et Martine Reid
« Une femme de lettres au XVIIIeme siècle
Anne-Marie Du Boccage »
Grace Gill-Mark