Zaida Ben-Yusuf

Zaida Ben-Yusuf est une portraitiste qui a marqué l’Histoire de la photographie. Mondaine et aventureuse, elle est connue pour ses portraits d’intellectuels, artistes, politiciens Américains fin XIXe / début XXe. Une biographie illustrée par Manon Bauzil.

 

illustration de Manon Bauzil @bauz1992

Esther Zeghdda Ben Youseph Nathan, dite Zaida Ben-Yusuf, est née le 21 novembre 1869 à Londres. Son père, Mustapha, est d’origine Algérienne et exerce la profession de conférencier pour la Muslim Mission Society. Sa mère, Anna est une gouvernante d’origine Allemande. Ils ont ensemble quatre filles dont Zaida est l’aînée. Ils divorcent au début des années 1880.

Après s’être installée avec ses filles à Ramsgate pendant quelques temps, Anna décide d’émigrer aux Etats-Unis à la fin des années 80 en laissant la garde à Mustapha. Ce dernier reste à Londres et se remarie.

Anna ouvre une boutique de chapeaux à Boston. En 1895, quelques années après, Zaida la rejoint, émigrant aux Etats-Unis. Elle s’installe à New York et travaille également dans la chappelerie féminine, dans une boutique sur la Cinquième Avenue.

 

Autoportrait de Zaida Ben-Yusuf – publié dans Metropolitan Magazine en 1901

Elle commence à pratique la photographie comme un passe-temps, mais petit à petit, cet art prend de la place dans sa vie.
En 1896, quelques unes de ses photos sont publiées dans le magazine Cosmopolitan.

Peu après, elle expose à Londres au Quatrième Salon de la Photographie du Linked Ring, où elle rencontre le cofondateur de l’événement, George Davison. Ce dernier, qui est aussi l’auteur d’une rubrique mensuelle pour la revue « American Amateur Photographer », l’encourage à en faire sa carrière.

 

Elle ouvre alors au printemps 1987 un studio de portraitiste sur la 124e avenue à New York. Cela attire l’attention d’Alfred Stieglitz, un photographe, galeriste et marchand d’art réputé. Il publie certains de ses portraits dans sa revue «  Camera Notes » à deux reprises, en avril et en juillet.

En 1898, elle participe à plusieurs expositions : une exposition à Vienne sponsorisée par le Vienna Camera Club, le Salon Photographique de Philadelphie, ainsi que trois expositions à New York, dont la Foire Annuelle de la National Academy of Design. Pour cette dernière, elle prend également en charge la décoration du lieu. Son portrait de l’actrice Virginia Earle lui fait gagner la troisième place de la classe de « Portraits et Groupes ». Elle participe également à nouveau au Salon Photographique du Linked Ring à Londres.

 

Article dans « The Illustrated American », nov. 1898

En 1899, Zaida photographie le gouverneur de New York, Theodore Roosevelt. Dans la revue d’octobre de Photographic Times, Sadakichi Hartmann écrit un long article sur elle, la qualifiant de « puriste » et ne tarissant pas d’éloges : « Je doute qu’il y ait dans tous les Etats-Unis une représentante plus intéressante de la photographie de portrait ».

 

Portrait de Theodore Roosevelt

En 1900, Zaida participe à une exposition de femmes photographes Américaines à l’Exposition Universelle de Paris. L’exposition voyage à Saint-Petersbourg, Moscou et Washington DC.

Dans le numéro de septembre de Metropolitan Magazine, elle publie l’article « The New Photography – What It Has Done and Is Doing for Modern Portraiture » (« Ce que la nouvelle photographie a fait dans le passé et fait actuellement pour l’art moderne du portrait). Elle y parle de son engagement pour un « juste milieu » entre le radicalisme de certain.e.s photographe de beaux arts et la platitude de bon nombre de photographes commerciaux.

 

« L’odeur des Grenades », 1899

En novembre, elle publie dans le Saturday Evening Post six articles illustrés sur le sujet de la pratique de la photographie pour les amateurs.

En 1903, Zaida se rend au Japon par bateau. Elle voyage à Kobe, Nagasaki, Hong Kong, Kyoto et Tokyo. Là-bas, elle prend des photos, qu’elle publie à son retour dans le Saturday Evening Post dans quatre articles illustrés, « Le Japon à travers mon appareil photographique ». Ses images du Japon sont publiées dans plusieurs magazines dans les années qui suivent.

 

En septembre 1904, elle prend un poste de professeur de chapellerie dans le département des Arts Domestiques au Pratt Institute de Brooklyn. Elle quitte cette position en 1908.

Aux environs de 1912, Zaida Ben-Yusuf arrête la photographie. Elle vit alors à Paris.

 

À l’annonce de la Première Guerre Mondiale, elle fuit la France et retourne à New York. En 1919, elle fait une demande de naturalisation dans laquelle elle se décrit comme photographe, et prétend avoir dix ans de moins.

Elle s’oriente vers la mode, travaillant à New York dans le Reed Fashion Service, et donnant des conseils à des magasins sur leurs rayons de vêtements. Elle exerce le métier de styliste en chef à l’Association de Vente de Chapellerie.

En 1930, à l’âge de 60 ans, elle se marie avec un designer textile nommé Frederick J. Norris dont on sait peu de choses.

Malheureusement, trois ans plus tard, elle s’éteint dans un hôpital de Brooklyn des suites du maladie.

 

L’Histoire a effacé sa contribution à l’art de la photographie jusqu’à récemment. En 2008, à la Galerie Nationale de Portraits du Smithsonian Institute à Washington DC.

 

sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Zaida_Ben-Yusuf

https://clothbase.com/designers/Zaida-Ben-Yusuf

 


Si vous voulez écrire une biographie, n’hésitez pas !

 

# Prenez Ce Couteau cherche des biographies d’artistes minorisé.e.s du point de vue du genre. Cette partie ne concerne pas l’art contemporain.

 

# Les règles : documenter ce qu’on peut trouver de la vie et du parcours de l’artiste, de son enfance à sa mort. Le but est de faire connaître des artistes dont la mémoire a été réduite ou effacée, et de proposer une ressource centralisée pour avoir accès à une introduction aux travaux de ces artistes. Il n’y a pas de limite du nombre de mots/signes. Les sources doivent être fournies et seront notées en bas de texte.

 

# Avant d’écrire votre biographie, envoyez-nous un mail à prenezcecouteau@gmail.com pour nous dire sur qui vous comptez écrire. Cela permettra d’éviter les doublons, au cas où cette biographie a déjà été écrite ou est en cours d’écriture !

 

# Le collectif se chargera de relire le texte, de le mettre en page et de le poster sur le site

 

Jeanne Hébuterne

Jeanne Hébuterne est une peintre du début du XXe siècle, connue pour sa relation avec Amedeo Modigliani. On se souvient d’elle surtout au travers de ce rôle de muse et de sa fin tragique, mais elle était elle-même une artiste, et a laissé derrière elle de nombreuses oeuvres malgré sa mort précoce. Nous vous présentons son travail dans cette biographie illustrée par Manon Bauzil.

 

I/ L’enfance dessinée : 

 

par bauz1992

Jeanne Hébuterne naît le 6 avril 1898 dans une famille bourgeoise catholique à Meaux.

Très jeune, elle montre un certain talent pour le dessin, et ambitionne d’être artiste. Elle aime dessiner son quotidien, sa famille, ses habitudes d’enfant. On y entrevoit le caractère colérique de son père, ainsi que son éducation religieuse et stricte.

 

Cet intérêt pour l’art, c’est de famille : son frère André Hébuterne est lui-même peintre paysagiste.

La jeune fille étudie la peinture et le dessin à l’Académie Colarossi, dans le quartier de Montparnasse. En raison de sa peau très blanche et de ses cheveux roux foncé, ses amis la surnomment « noix de coco ». Elle sert de modèle pour certains peintres, comme Léonard Foujita.

 

II/ La rencontre amoureuse et la peinture :

 

Elle a 17 ans lorsqu’elle rencontre Amedeo Modigliani, qui a 14 ans de plus qu’elle. Venu d’Italie en 1906, il est passionné de peinture, et a un penchant pour la drogue et l’alcool.

Les parents de Jeanne voient cette relation d’un très mauvais oeil. La toxicomanie, l’âge et la situation financière du peintre sont pour eux des éléments négatifs, mais la cerise sur le gâteau, c’est qu’il est juif : s’en est trop pour cette famille catholique traditionnelle de la France antisémite du début du XXe. Quelques mois après la rencontre, Jeanne coupe les ponts avec ses parents, et décide d’emménager avec son amant.

 

Autoportrait, 1916

Amedeo utilise Jeanne pour donner un nouveau souffle à son art. Elle devient sa modèle favorite, et sa jeunesse et sa santé le raccrochent à la vie. Il y a de toute évidence une dynamique de pouvoir entre eux deux : Jeanne est impressionnée par lui, encore mineure et isolée de ses parents. Il a un ascendant sur elle.

 

portrait de Modigliani à la pipe

Ensemble, ils pratiquent la peinture et le dessin. Elle le dessine, il la peint. Elle refuse à présent de poser pour qui que ce soit d’autre. Pourtant, elle ne se reconnaît pas dans ses peintures : il peint ses yeux bleus alors qu’ils sont verts, son visage longiligne alors qu’il est ovale. Il cherche en elle la figure parfaite.

Ils vivent dans un appartement-atelier qui appartient à un mécène de Modigliani. Jeanne sort peu, elle peint ce qu’elle voit par la fenêtre.

 

Elle fait des autoportraits, se représentant elle-même, hors du regard de son amant. Ensemble, ils partagent aussi certains modèles – amis, peignant leur version respectives des visages et des corps.

 

Portrait du peintre Soutine

C’est une sorte de huis-clos amoureux et créatif, mais l’argent vient à manquer. Modigliani est dépensier, et l’alcool lui prend beaucoup de ses revenus. Il sait qu’il fait du mal à Jeanne. « Jeannette, tu es trop jolie pour moi et trop fraîche, et tu pleures des larmes de lait. Tu devrais rentrer chez tes parents, tu n’est pas faite pour moi. », lui écrit-il.

 

III/ La famille en morceaux

 

En mars 1918, le couple quitte Paris qui vient d’être bombardée par l’Allemagne. Ils se rendent dans le Sud, à Nice, leur voyage financé par le mécène de Modigliani. Jeanne y apprend qu’elle est enceinte. Elle renoue alors avec sa mère, qui descend dans le Sud pour vivre avec eux, et être présente pour la grossesse de sa fille.

 

 

La vieille dame au collier ou Portrait d’Eudoxie Hébuterne , 1919

Pendant quelques instants, l’esquisse d’une vie de famille se dessine. Jeanne l’illustre et se réjouit.

 

Mais la cohabitation entre Eudoxie, la mère de Jeanne réticente à leur union, et le peintre colérique, capricieux et alcoolique se passe mal. Il part s’installer à l’hôtel pour fuir sa compagne et sa belle-mère.

Le 29 novembre 1918, Jeanne accouche d’une petite fille, prénommée également Jeanne. Bien qu’Amadeo ne reconnaisse pas l’enfant en raison de problèmes de papiers, le couple est heureux de cette naissance. Cependant, ils peinent encore à gagner de l’argent. Ils décident de retourner à Paris à l’été 1919, et se remettent à peindre ensemble.

 

Femme au chapeau cloche, 1919

Mais leur relation tumultueuse et leurs problèmes financiers les embourbent et affectent leur quotidien. Ils prennent alors la difficile décision de placer leur fille chez une nourrice. Jeanne sombre dans la dépression.

 

IV/ Sans issue

 

Quelques mois après la naissance de ce premier enfant, Jeanne est à nouveau enceinte. Elle se peint poignardée, alitée. Sa santé mentale se dégrade.

 

À l’automne, Modigliani participe à des exposition à Paris et à Londres. Il rencontre enfin le début du succès qu’il cherche depuis si longtemps. Il promet à Jeanne une nouvelle vie avec leurs deux enfants, où ils se marieraient et s’installeraient en Italie.

Mais le destin décide autrement. Le peintre apprend qu’il a une méningite pulmonaire, ses jours sont comptés. Jeanne le dessine allongé, malade. Elle le veille, reste à ses côtés tandis qu’il délire et souffre.

 

Le 24 janvier 1920, il décède.

Jeanne, enceinte de huit mois, est désespérée. Ses parents, qui refusent de s’occuper de la dépouille de celui qu’ils surnomment « le petit juif », acceptent d’accueillir leur fille chez eux. Son frère André tente de la réconforter. Mais le 26 janvier, dans la nuit, alors que tout le monde dort, Jeanne se jette par la fenêtre du 5e étage.

 

10 ans après leur mort, les parents de Jeanne acceptent enfin que Jeanne soit inhumée aux côtés de Modigliani.

 

C’est en 1992, à la mort d’André Hébuterne, que les oeuvres de Jeanne sont découverts dans la cave de son appartement. On découvre alors que celle qui n’était vue que comme une muse était elle-même une artiste.

 

sources :

https://www.arte.tv/fr/videos/079434-001-A/l-amour-a-l-oeuvre-jeanne-hebuterne-et-amedeo-modigliani/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_H%C3%A9buterne

Julia Margaret Cameron

Julia Margaret Cameron est une photographe anglaise. Elle est l’une des premières personnes à avoir utilisé la photographie comme mise en scène et non comme image purement documentaire. Elle a commencé à photographier à l’âge de 48 ans.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

Julia Margaret Pattle est née le 11 juin 1815 à Calcutta, en Inde, qui est a l’époque colonisée par l’empire britannique. Son père est un fonctionnaire anglais et sa mère une aristocrate française.

Elle est éduquée entre la France et l’Angleterre avec ses six soeurs et son frère.

Malgré l’éducation rigide de leur classe sociale, les soeurs Pattle ont la réputation d’être extravagantes et aventureuses, un trait de personnalité que Julia gardera toute sa vie.

 

Après avoir terminé son éducation, Julia retourne en Inde en 1834. Elle y rencontre son mari Charles Hay Cameron, un juriste de vingt ans son aîné. Ensemble, ils s’installent à Calcutta.. C’est là qu’elle se lie d’amitié avec John Herschel, un pionnier de la photographie, qui aura une influence sur son amour pour cet art. Il a entre autre introduit les termes de « négatif » et « positif », a inventé le cyanotype et le chrysotype.

Lorsque Charles prend sa retraite en 1848, le couple et leurs six enfants déménagent en Angleterre et s’installent à Londres. La soeur de Julia, Sarah, y vit depuis des années et y organise des salons fréquentés par de nombreux artistes et écrivains, un cercle social auquel Julia se mêle. Elle fait ainsi connaissance avec des personnalités de l’époque, comme Dante Gabriel Rossetti ou John Ruskin. Julia peut laisser libre court à sa personnalité à la fois habitée par un certain anticonformisme et un désir de progrès social et par un attachement à la tradition, à la religion et à la famille.

Cette effervescence sociale prend fin en 1860, lorsque la famille déménage à Freshwater Bay. Même si elle a quelques ami-e-s à proximité, Julia se retrouve souvent seule, son mari et ses fils se rendant fréquemment en Inde pour s’occuper de la plantation de café familiale. Elle sombre alors dans une dépression.

 

C’est en 1863, à l’âge de 48 ans, que Julia commence à pratiquer la photographie. Cela part d’un cadeau fait par sa fille : un appareil photographique. Elle espère l’aider à remonter la pente, en lui écrivant ce mot avec le cadeau : « Tu aimeras peut-être, maman, tenter quelques photographies pendant ton séjour solitaire à Freshwater. »

 

Julia se lance alors avec passion dans cet art. Elle est aidée par ce que lui a appris John Herschel et par son ami photographe et peintre David Wilkie Wynfield, qui lui transmet sa technique pour avoir une faible profondeur de champ. Elle transforme son poulailler en un studio photo.

En janvier 1864, avec la technique du collodion, elle réalise sa première image : un portrait d’Annie Philpot, l’enfant d’habitants de Freshwater. C’est son « premier succès ». « J’étais transportée par la joie. J’ai couru dans toute la maison pour chercher des cadeaux pour cette enfant. J’avais le sentiment que c’était elle qui avait tout fait pour créer cette photographie. »

 

Annie

Par la suite, elle convainc certaines personnes de son entourage de poser pour elle, notamment des personnes célèbres de l’époque…

 

 

…mais aussi des parents et domestiques. Sa femme de chambre, Mary Hillier, est un de ses modèles préférés. Elle deviendra par la suite son assistante de photographie. On peut la voir sur les photographies ci-dessous :

 

 

Elle fait aussi souvent poser une certaine Mary Ryan, fille d’un mendiant qu’elle adoptera par la suite. Voici certaines photos où elle figure :

 

 

Un an après ses débuts photographiques, elle intègre la Photographic Society of London and Scotland.

Julia Margaret Cameron est résolument l’une des premières personnes à avoir détourné la photographie de son utilité purement documentaire pour faire des mises en scènes, de portraits oniriques et faire flirter l’image entre réalité et rêve.

« J’ai vu la beauté dans des lieux publics et je l’ai trouvée parmi les musiciens, dans les rues. Ma cuisinière était une mendiante et j’en ai fait une reine. Ma gouvernante vendait des lacets pour les chaussures à Charing Cross… Mon cocher volait des oeufs et était en prison. Maintenant, il est assis à une table dans le rôle de Cupidon. »

Parmi ses modèles féminins récurrents, on trouve notamment sa nièce Julia Jackson (qui deviendra la mère de Virginia Woolf), ainsi qu’Alice Liddell, qui est connue pour avoir inspiré le personnage d’Alice au Pays de Merveilles à Lewis Caroll.

 

Alice Liddell en Pomona

 

Son style est reconnaissable par ses effets de flou. « Qu’est-ce que la netteté ? » dit-elle « Qui peut dire quelle est la netteté juste et légitime ? ». La réputation de la photographe court dans son entourage, et elle ne manque pas de modèles, dont elle cherche à atteindre « la fenêtre de leur âme ». Malgré certaines critiques, elle maintient son style particulier. « Quand je mettais au point  et m’approchais de quelque chose qui, à mes yeux, était très beau, je m’arrêtais, au lieu de régler la lentille pour obtenir la netteté plus grande sur laquelle insistent tous les autres. »

 

 

Elle aime représenter des tableaux vivants, des scènes bibliques, de poèmes ou de pièces de théâtre. Elle prend aussi de belles photographies d’enfants.

 

 

« Mon inspiration, c’est d’ennoblir la Photographie en lui assurant le caractère et les usages du Grand Art, en combinant le réel et l’idéal, et en ne sacrifiant rien de la Vérité avec toute la dévotion possible à la Poésie et à la beauté. »

 

 

En 1875, elle déménage à nouveau dans les colonies britanniques pour s’installer à Ceylan (maintenant Sri Lanka). Elle continue à pratiquer la photographie, mais de manière moins prolifique. Peu d’images de cette période ont été conservées.

 

Jeune femme travailleuse sur une plantation à Ceylan

 

Elle meurt en 1879 et est inhumée à Ceylan, conformément à ses souhaits. Bien que son travail ait été relativement connu à son époque, il reste réservé à un petit cercle jusqu’en 1948, année où l’historien d’art spécialisé dans la photographie Helmut Gernsheim écrit un livre sur son travail. Dans les années 2000, des publications et rétrospectives lui ont été consacrées.

 

sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Julia_Margaret_Cameron

« femmes photographes – émancipation et performance (1850-1940) » de Federica Muzzarelli, éditions Hazan 2009

https://collections.vam.ac.uk/item/O81145/annie-photograph-cameron-julia-margaret/

Pan Yuliang

Pan Yuliang est une peintre chinoise ayant vécu une grande partie de sa vie en France. Elle est connue pour ses portraits de femmes nues et ses autoportraits.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

 

Pan Yuliang, née Chen Xiuqing, voit le jour le 14 juin 1895 à Yangzhou, une ville de la province de Jiangsu en Chine, dans un milieu modeste.

Elle perd ses parents tôt : son père lorsqu’elle a un an, et sa mère lorsqu’elle en a huit. Son oncle obtient alors sa garde, et la renomme Zhang Yuliang. Lorsqu’elle atteint l’âge de treize ans, il la vend à une maison close de la province d’Anhui, où elle est contrainte de travailler et de se destiner à une vie d’enfermement.

À l’âge de dix-huit ans, elle y rencontre Pan Zanhua, un riche fonctionnaire. Attaché à elle, il décide de racheter sa liberté et de la prendre en seconde épouse. Elle prend alors son nom, signant ses lettres du nom « Panzhangyuliang », qui deviendra Pan Yuliang.

Ensemble, ils déménagent à Shangai.

Leur voisin est peintre et cela suscite l’intérêt de la jeune femme, qui apprend avec lui les rudiments de cet art.

Un ami de son mari, Liu Haisu, remarque son talent. Directeur de Shanghai Meizhuan, l’école d’art de Shangai, il l’encourage à y rentrer. Elle y est admise en 1918, faisant d’elle la première femme à être élève de cet établissement.

Cette école, très réputée, enseigne des techniques occidentales, notamment le dessin d’après modèle vivant. Elle en sort diplômée en 1921.

À cette époque, le nu est un sujet tabou en Chine, mais cela intéresse beaucoup Pan Yuliang. Elle se rend dans des bains publics pour dessiner, et fait des autoportraits nus. Cela lui crée une réputation de rebelle, qui n’est pas très bien vue.

À la sortie de l’école, elle gagne un concours de l’institut franco-chinois de Lyon. Soutenue financièrement par son mari, elle entre alors aux Beaux-Arts de Lyon, puis aux Beaux-Arts de Paris en 1923.

 

Autoportrait, 1924

 

En 1925, elle obtient la bourse du prix de Rome, ce qui lui permet d’aller y étudier. En Italie, elle se perfectionne en sculpture et en peinture à l’huile, et y gagne à nouveau un prix lors de l’Exposition Romaine d’Art International.

 

Cardinal, 1926

 

En 1928, Liu Haisu l’invite à revenir en Chine pour enseigner à Shanghai Meizhuan.

 

My Family, 1931

 

Entre 1929 et 1936, elle expose cinq fois. Elle obtient un poste de professeur à l’Université nationale de Nanjing. Ses oeuvres ont du succès, mais sont aussi sévèrement critiquées par des officiels du gouvernement chinois et par des critiques d’art réactionnaires en raison des nus.

 

Printemps, 1930

 

Nu à l’éventail, 1931

Rebutée par cet accueil, en 1937, Pan quitte Shanghai et s’installe définitivement à Paris.

 

Autoportrait, 1939

 

Femme allongée, 1940
Trois femmes, 1940
Écoute, 1940

Durant les années qui suivent, elles crée énormément d’oeuvres. Peintures à l’huile, sculptures, dessins… elle est exposée en France, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon. L’Etat français lui achète des oeuvres. Elle participe à plusieurs Salons parisiens et remporte des prix. Ses sujets de prédilections sont les autoportraits, les natures mortes, et les portraits de femmes. Elle reste attachée aux nus.

 

À l’aise, 1941

 

Nu semi-allongé, 1941

 

Femme à la robe bleue, 1942

 

La poupée, 1942

 

Fleurs et fruits, 1943

 

Bouquet de chrysanthèmes roses, 1943

 

Nu avec un chat, 1943

 

Deux chats, 1944

 

Elle est élue présidente de l’Association d’Art Chinois en France en 1945.

 

Autoportrait, 1946

 

Autoportrait, 1945

 

Elle entretient une correspondance avec son mari et sa famille restée en Chine. Durant la grande famine et la révolution culturelle chinoise, elle est leur premier soutien financier. Fortement attachée à son indépendance, elle n’est représentée par aucune galerie d’art et malgré son succès, elle a du mal à s’en sortir matériellement.

 

Femme assise devant la fenêtre, 1946

 

Aux Courses, 1946

 

Pivoines et masque, 1946

 

On ne sait pas exactement pourquoi elle n’est pas rentrée en Chine, un souhait qu’elle a exprimé plusieurs fois dans sa correspondance. Il est possible qu’elle en ait été empêchée en raison des tensions politiques.

 

Autoportrait, 1949

 

Durant les années 50 et 60, elle pratique beaucoup le dessin à l’encre, avec un trait marqué.

 

Beautés après le bain, 1955

 

Nu au tulipes, 1966

 

Femme allaitant, 1958
Danse des éventails, 1955
Récital familial, 1957

 

Portrait d’une dame, 1972

 

Danse des masques, 1955

 

Les dernières années de sa vie sont marquées par le dénuement ainsi qu’une certaine solitude. Elle est cependant invitée à exposer par le Musée Cernuschi, et plutôt que d’accepter une exposition personnelle, elle propose également les oeuvres de trois autre femmes artistes chinoises vivant en France. L’exposition « Quatre artistes chinoises contemporaines » est montrée du 26 mars au 30 avril 1977.

Elle meurt quelques mois plus tard à l’été 1977 à Paris, laissant des milliers d’oeuvres. Quelques unes sont trouvables au Musée Cernuschi et au Musée d’Art Moderne à Paris, mais la grande majorité se situe en Chine au Musée provincial de l’Anhui à Hefei, où a grandi son mari.

 

Autoportrait, 1951

 

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Pan_Yuliang

https://www.bm-lyon.fr/nos-blogs/le-fonds-chinois/ses-documents-et-ressources/ressources-359/presentation-de-l-institut-franco-chinois-de-lyon-1921-1946/les-etudes-suivies/article/pan-yuliang-1894-1977

http://www.villavassilieff.net/?Pan-Yuliang-un-voyage-vers-le-silence

https://awarewomenartists.com/artiste/pan-yuliang/

Ana Mendieta

Ana Mendieta est une artiste cubaine américaine. Ses performances crues et poétiques mêlent le corps à la nature.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

Ana Mendieta est née le 18 novembre 1948 à La Havane à Cuba dans une famille unie de la classe moyenne impliquée dans des mouvements politiques.

En 1961 a lieu la révolution cubaine. Craignant le régime de Fidel Castro, ses parents envoient Ana et sa soeur Raquelin, âgées respectivement de 12 et 14 ans, aux Etats-Unis par le biais de l’Opération Peter Pan. Cette opération, créée par une alliance entre l’Eglise Catholique et la CIA, s’est déroulée entre 1960 et 1962. Elle a permis à des enfants dont les parents étaient contre le régime de Fidel Castro d’émigrer aux Etats-Unis. En tout, plus de 14000 enfants ont été placés dans 35 Etats.

Grâce à une procuration signée par leurs parents, les soeurs Mendieta ne sont pas été séparées.

Cette expérience de l’exil marque profondément Ana Mendieta. Elle vit mal la séparation avec ses parents, et de plus, loin de sa vie relativement aisée à Cuba au sein d’une famille bien insérée socialement, elle subit des discriminations aux Etats-Unis, recevant non seulement des insultes racistes, mais également des insultes qui l’hypersexualisent. Elle devient alors extrêmement consciente du croisement entre sexisme et racisme et de la manière dont cela définit sa vie.

Ana et Raquelin passent leurs deux premières années aux Etats-Unis à déménager, passant par un orphelinat, des foyers et des maisons d’accueil.

Cette période n’est pas plaisante pour les deux soeurs. Ana se sent déracinée, sans repères. Mais au lycée, elle se passionne de plus en plus pour l’art, et cela devient une force positive dans sa vie. Elle est une bonne élève, et après l’obtention de son diplôme, elle décide d’étudier l’art à l’Université de l’Iowa.

En 1966, sa mère et son petit frère émigrent également aux Etats-Unis, retrouvant Ana et Raquelin. Leur père ne les rejoindra qu’en 1979 après avoir passé 18 ans en prison pour son implication dans le Débarquement de la baie des Cochons.

À l’Université, Ana commence par s’intéresser à la peinture. Ses oeuvres sont colorées et présentent toujours un personnage centré dans la toile. Mais elle se sent rapidement limitée par la bidimensionnalité et l’immobilité de ce médium, et se dirige petit à petit vers la performance et expérimente beaucoup avec son propre corps. « Le moment décisif a été en 1972, quand j’ai réalisé que mes peintures n’étaient pas assez réelles par rapport à ce que je veux que l’image véhicule, et quand je dis réel je veux dire que je voulais que mes images aient du pouvoir, qu’elles soient magiques. »

En 1972, avec « facial cosmetic variations », elle s’amuse à manipuler son apparence.

 

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C’est aussi en 1972 qu’elle produit la vidéo « Untitled (Death of a Chicken) », introduisant des éléments qu’on retrouvera souvent dans ses futures oeuvres : le sang, le lait, l’eau, la nudité. Elle tient un poulet qui se vide de son sang, le répandant sur son corps nu.

 

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En mars 1973, une étudiante est violée et tuée sur le campus. Profondément choquée, Ana décide de créer une performance. Elle dit à ses camarades de classe de venir chez elle un soir. Elle a laissé la porte entrouverte et elle les attend dans l’obscurité, dans la position dans laquelle la victime a été retrouvée (selon les descriptions dans les journaux de l’époque), immobile et ensanglantée. « Ils se sont assis et ont commencé à en parler. Je n’ai pas bougé. Je suis restée dans cette position pendant à peu près une heure. Ça les a vraiment secoués. » En 1980, à nouveau interrogée sur cette performance, elle commente « je pense que mon travail a toujours été comme ça – une réponse personnelle à une situation… Je ne me voit pas aborder un tel problème de manière théorique ».

Elle met à nouveau en image les suites d’un viol en se prenant en photo dans la nature, nue, ensanglantée et allongée sur le ventre.

Nous avons choisi de ne pas diffuser ces images dans l’article car elles sont choquantes pour les victimes de viol, mais vous pouvez les voir en cliquant ici et ici.

Dans la vidéo « Untitled (People Looking at Blood, Moffitt) » elle filme des passants qui marchent près d’une grosse flaque de sang qu’elle a répandu sur le trottoir en bas de son immeuble, guettant leur réaction.

 

 

Dans la vidéo « Sweating Blood », elle filme sa tête en gros plan tandis que lentement, un assistant verse du sang sur elle à l’aide d’une seringue, maculant petit à petit ses cheveux et son visage.

 

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Le sang a une très grande importance dans le travail d’Ana Mendieta. Elle dit le considérer comme sacré, et qu’il est pour elle une force positive. Les travaux cités ci-dessus, que l’on peut considérer comme violents ou choquants, ne sont pas justifiés ou défendus à tout prix par l’artiste. Elle dit elle même qu’elle ne sait pas si cette manière de faire était une bonne ou une mauvaise réponse à ces actes de violence et ces crimes, mais que c’était ce qu’elle avait envie de faire, ce qu’elle ressentait en elle. Son oeuvre se compose beaucoup par une sorte d’instinct, de force qui n’est pas nécessairement rationnelle ou sujet à être décortiquée froidement.

C’est cette même année, en 1973, qu’elle commence ses « siluetas ». Les siluetas explorent la relation entre le corps et la nature, la vie et la mort, l’absence et la présence.

Dans une de ses premières siluetas, « Untitled (Image from Yagul) », Ana est allongée sur le sol d’une manière rigide qui fait penser à un cadavre, au milieu des pierres, dans un ancien tombeau peu profond. Son corps est recouvert de fleurs blanches, comme une nouvelle vie qui naît de la mort. Cette photographie est prise lors d’un voyage à Mexico.

 

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Voici diverses siluetas, parfois il y a un corps, parfois l’empreinte d’un corps, qui ne fait qu’un avec la nature.

 

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Avec la vidéo « Untitled (Burial Pyramid) », on retrouve cette notion du corps qui ne fait qu’un avec la terre. Dans cette vidéo, l’artiste est recouverte de pierre, allongée nue dans la terre. Petit à petit, sa respiration se fait de plus en plus forte, bousculant les pierres et les faisant tomber, puis elle se calme à nouveau, et le corps redevient similaire à celui d’une personne qui dort ou à un cadavre, se mêlant à l’immobilité des pierres.

 

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Le rapport au temps qui passe est aussi exprimé par l’éphémérité des siluetas dans certaines vidéos ou photographies, comme celle ci :

 

 

L’océan remplit la silhouette fleurie et la fait disparaître, comme un corps qui se mêle à la nature, disparaît sans la perturber.

Durant ce travail sur les siluetas, qui durera plusieurs années, Ana Mendieta explore les quatre éléments, eau terre air et feu. Elle se penche aussi sur ses origines latines-américaines en se rendant fréquemment à Mexico (où sont filmées et photographiées beaucoup de siluetas), et en s’intéressant de plus en plus aux rituels afrodescendants de l’Amérique Latine, avec les « Fetish Series » par exemple. Elle se réfère aussi souvent aux Santerias.

 

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Ayant déménagé à New York après son diplôme, elle intègre la A.I.R. Gallery (Artists In Residence Inc.), qui est la première galerie destinée aux femmes aux Etats-Unis. Cela lui permet de rencontrer d’autres femmes artistes, cependant après deux ans d’implication et d’engagement, elle conclut que « le féminisme américain tel qu’il est en ce moment est essentiellement un mouvement blanc de classe moyenne ».

C’est à la A.I.R. Gallery qu’elle rencontre son futur mari, Carl Andre, qui fait partie d’une table ronde ayant pour sujet « Comment l’art des femmes a-t-il affecté les comportements sociaux des hommes artistes ? ».

Dans « Untitled (Black Venus) », créé en Iowa, elle se réfère à une légende Cubaine sur une femme autochtone qui a résisté à la colonisation. L’intérieur de la silueta, composé de poudre à canon, est par la suite embrasé.

 

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En 1981, Ana retourne à Cuba pour la première fois depuis son départ. Elle renoue avec des membres de sa famille et se plonge dans les paysages qui ont tant marqué son enfance. Elle se rend dans les grottes de Jaruco, et y fait une série de sculptures sur les murs de ces grottes, à qui elle donne le nom de déesses cubaines.

 

De retour aux Etats-Unis, elle crée la silueta « Ochun ». On assiste ici à une nouveauté. D’habitude, la silueta est une ligne continue fermée, mais dans cette vidéo tournée sur la plage à Miami, elle est ouverte face à la mer qui sépare Cuba des Etats-Unis, laissant passer l’eau des pieds à la tête, comme un chemin entre les deux terres.

 

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En 1983, Ana Mendieta reçoit le Prix de Rome de l’Académie Américaine in Rome, ce qui lui permet d’y faire une résidence.

Elle se met ensuite à travailler sur la figure du totem, sculptant des silhouettes dans des morceaux de bois verticaux.

 

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Sa vie se termine brusquement en 1985 à l’âge de 36 ans. Suite à une dispute avec son mari Carl Andre, elle fait une chute du 34e étage de son immeuble new-yorkais le 8 septembre 1985. Le seul témoin auditif est un gardien d’immeuble qui a entendu une femme crier « non, non, non ! » Au téléphone avec 911, Carl Andre dit « Ma femme est une artiste, et je suis un artiste, et nous avons eu une dispute à propos du fait que je sois plus, euh, exposé au public qu’elle. Et elle est allée dans la chambre, et je l’ai suivie et elle est passée par la fenêtre. » (Ces propos sont rapportés par le New York Times en février 88.) Il est accusé du meurtre et jugé, mais acquitté en 1988 en raison d’un manquement de preuves. Son avocat décrit la mort d’Ana Mendieta comme « un accident ou un suicide » et lors de la défense il suggère même que cela pourrait être en rapport avec la magie noire et le chamanisme qu’elle pratiquait. À l’époque de sa mort, la carrière d’Ana Mendieta était florissante, elle ne montrait pas de signes extérieurs de dépression ou d’état suicidaire, et son mari était réputé pour être une personne violente. Son entourage ne croit pas à l’accident ou au suicide.

L’oeuvre riche et puissante d’Ana Mendieta a été reconnue à sa juste valeur surtout après sa mort. Si vous avez la possibilité de vous rendre à Paris, vous pouvez voir l’exposition « Ana Mendieta – Le temps et l’histoire me recouvrent » jusqu’au 27 janvier 2019 au musée du Jeu de Paume.

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Ana_Mendieta

https://blogs.uoregon.edu/anamendieta/2015/02/20/siluetas-series-1973-78/

https://www.tate.org.uk/art/artworks/mendieta-blood-feathers-t12916

 

Beatrix Potter

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

Helen Beatrix Potter naît le 28 juillet 1866 à Londres, dans une famille de la grande bourgeoisie.

Son petit frère Walter naît en 1872.

Son père, Rupert, est avocat et photographe amateur, et sa mère est femme au foyer. Rupert sensibilise ses enfants à l’art en leur faisant découvrir des oeuvres d’art, notamment celles de son ami Sir John Everett Millais, dont le tableau « Ophélie » fascine Beatrix. Les amis de Rupert fréquentent souvent la maison et encouragent la petite fille dans sa passion pour l’art.

Élevée par une gouvernante, Annie, qui n’a que quelques années de plus qu’elle, Beatrix n’a pas beaucoup de contact avec l’extérieur. Cela la pousse à nouer des relations d’affection avec des animaux, notamment son lapin Peter Piper et son chien. Elle a aussi un hérisson et une chauve-souris domestiqués !

Ses parents sont intéressés par la nature et emmènent souvent les enfants à la campagne, ce qui éveille l’intérêt de Beatrix. Elle dessine avec un grand détail la flore et la faune qu’elle voit. « La nature, à l’exception de l’air et de l’eau, est faite de couleurs. Des couleurs que bon nombre d’entre nous prenons comme acquises, au point de passer à côté. Heureusement que j’ai l’oeil ! »

En grandissant, elle se passionne pour la mycologie (l’étude des champignons). Elle dessine avec passion les champignons qu’elle récolte, les disséquant, faisant preuve d’une grande précision. Son oncle, qui est chimiste, remarque son talent et la pousse à présenter ses travaux aux jardins botaniques royaux de Kew, mais c’est en vain : en plus de la misogynie des hommes scientifiques, le milieu n’accepte pas qu’elle n’ait pas fait d’études, la considérant comme amateure malgré la qualité évidente de ses dessins.

 

 

Déçue par ce rejet, Beatrix s’évade de plus en plus dans son imagination, qui a toujours été très intense. Elle a maintenu une amitié avec son ancienne gouvernante Annie, qui est mère de famille, et elle écrit souvent des lettres amusantes à ses enfants. Si elle n’a pas de talent particulier pour dessiner les gens, elle amuse beaucoup en illustrant les lettres de petits animaux qui courent sur la page. C’est dans ces courriers qu’elle commence à raconter des histoires aux enfants ayant pour protagonistes des lapins, inspirées du lapin qu’elle a eu étant enfant, Peter Piper. Elle crée en 1983 les aventures de Pierre Lapin pour le fils aîné d’Annie, Noel, qui est souvent malade.

 

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Lettre de Beatrix Potter à Noel Moore, 4 Septembre 1893

 

Les aventures de Pierre Lapin raconte l’histoire d’une famille de lapins. Pierre Lapin est un enfant turbulent qui, désobéissant à sa mère, décide d’aller dans le jardin d’un humain, Mr McGregor, malgré l’interdiction et le fait que son père ait fini dans une tourte cuisinée par ce dernier. Après une série de péripéties durant laquelle il mange des salades dans le jardin, et parvient à échapper de peu à Mr McGregor, il parvient à retourner auprès de sa mère.

Elle cherche une maison d’édition pour le publier, en vain, pendant sept ans. Elle décide alors de l’imprimer à 250 exemplaires avec ses propres moyens en 1900. Les illustrations y sont en noir et blanc.

 

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La couverture de la première édition

 

Le livre marche bien dans son entourage. Un ami de la famille, Hardwicke Rawnsley, qui apprécie particulièrement l’oeuvre, décide de faire un nouveau tour des maisons d’édition londoniennes pour lui donner une nouvelle chance. Frederick Warne & Co., l’un des éditeurs qui lui avait refusé son manuscrit quelques années plus tôt, accepte de le publier contre des illustrations en couleur.

Les aventures de Pierre Lapin connaissent un succès immédiat. Le livre est tiré à des milliers d’exemplaires.

 

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La couverture du livre en couleurs, publié par F. Warne & Co

 

 

Beatrix noue une amitié plus étroite avec Norman Warne, l’un des trois fils de Frederick Warne qui travaillent à la maison d’édition. Petit à petit, ils tombent amoureux. À cette époque, elle est célibataire, âgée de 35 ans et vit toujours chez ses parents, ce qui est aussi le cas de Norman. Ils font des projets d’avenir pour les prochaines histoires qu’elle écrira. Ensemble, ils publient Le Conte de Jeannot Lapin et Deux Vilaines Souris.

 

 

Les parents de Beatrix voient cette relation d’un mauvais oeil, car Norman est d’une classe sociale inférieure à Beatrix. Cette dernière est ennuyée et les considère comme hypocrites, car ils reprochent à Norman d’être commerçant, ce qui était le métier des deux paires de grand-parents de Beatrix ! En tant que femme célibataire, elle s’occupe beaucoup de ses vieux parents, fait le ménage et tient la maison en ordre, ce qui les arrange bien. Ils ont du mal à vouloir la laisser partir.

Beatrix, businesswoman avant l’heure, a des idées de produits dérivés de Pierre Lapin : une poupée, un papier peint, un livre de coloriage pour enfants. Elle partage avec son compagnon ses idées et les met en oeuvre.

En 1905, lorsque Norman lui écrit une lettre lui demandant sa main, Beatrix est enchantée. Elle parvient à convaincre ses parents, qui acceptent les fiançailles mais demandent que cela reste secret.

Peu après, Beatrix se rend chez son oncle au Pays de Galles. Avant de partir, elle tente de joindre Norman mais n’y parvient pas : on lui dit qu’il est malade.

Sans plus s’inquiéter, elle part en voyage. Malheureusement, de retour de Manchester pour un déplacement professionnel, Norman est extrêmement souffrant. Il décède à l’âge de 37 ans d’une anémie pernicieuse (certaines personnes disent qu’il avait une leucémie non diagnostiquée à l’époque).

De retour à Londres, Beatrix ne se rend pas à l’enterrement. Terrassée par le deuil, elle passe un moment à dessiner la chambre dans laquelle est mort Norman. Elle passe également beaucoup de temps avec la soeur de Norman, Millie, à qui elle offre une aquarelle d’un champ d’orge peint la veille de sa mort. « J’essaie de penser aux gerbes d’or, et aux récoltes. Sa vie n’a pas été longue, mais elle a été remplie, utile et heureuse. »

Beatrix quitte tout de même le domicile familial à Londres pour s’installer dans un cottage, Hill Top, acheté avec le petit héritage d’une tante et les royalties de ses livres. Elle vit désormais à Near Sawrey, dans le Lake District. Les locataires de la maison, des fermiers, acceptent de rester pour s’occuper de la ferme en attendant qu’elle apprenne les techniques d’élevage.

Elle apprécie son indépendance. Ce quotidien lui permet d’observer encore mieux les animaux qui l’entourent, et de relater la vie campagnarde. Ses histoires s’en ressentent, comme celle de Madame Trotte-Menu, qui raconte l’histoire d’une souris campagnarde (contrairement aux souris urbaines de Deux Vilaines Souris) ou encore Gingembre et Girofle, qui évoque la tenue d’un magasin dans un petit village. Elle publie de nombreux ouvrages, toujours à la maison d’édition Frederick Warne & Co.

 

 

 

Un notaire de Lake District, William Heelis, l’aide dans la gestion de sa propriété. Ils entretiennent une relation amicale proche pendant des années et en 1912, il la demande en mariage. Beatrix accepte mais ne le dit pas tout de suite à ses parents : de nouveau, il s’agit d’un homme de classe inférieure. Ils se marient en octobre 1913 à Londres et s’installent ensemble dans une nouvelle maison, en gardant Hill Top comme maison des fermiers et atelier artistique.

Après son mariage, elle écrit de moins en moins, et se passionne pour l’élevage de mouton Herdwick, formant un duo avec Tom Sorey, qui est berger. Elle achète plusieurs fermes et obtient une très bonne réputation d’éleveuse, gagnant plusieurs prix de concours de race Herdwick, et étant parfois juge dans ces concours.

 

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Sa vision s’empire en vieillissant, ce qui la handicape davantage pour peindre.

En 1942, elle est la première femme à être élue présidente de l’association des éleveurs de la race Herdwick.

Malheureusement, elle meurt d’une pneumonie et de problèmes au coeur avant de pouvoir prendre ses fonctions, le 22 décembre 1943.

Elle confie à Tom Sorey l’endroit où elle veut que ses cendres soient dispersées. Le lieu précis est tenu secret.

 

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Beatrix_Potter

https://en.wikipedia.org/wiki/Beatrix_Potter

https://www.awesomestories.com/asset/view/ASHES-and-LEGACY-Miss-Potter

 

 

Aloïse Corbaz

Aloïse Corbaz est une artiste Suisse autodidacte. Diagnostiquée schizophrène à l’âge de 32 ans, elle a commencé à peindre et dessiner lors de son internement dans un hôpital psychiatrique. Nous avons choisi d’écrire sa biographie pour la journée mondiale des maladies mentales, le 10 octobre.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Aloïse Corbaz est née en Suisse, à Lausanne, le 28 juin 1886. Elle est la septième d’une fratrie de huit enfants. Son père est employé des postes, et sa mère, d’origine paysanne, décède alors qu’Aloïse entre tout juste dans l’adolescence. Sa soeur aînée Marguerite endosse alors le rôle maternel avec autorité. Toute jeune, Aloïse a pour ambition de devenir cantatrice, et elle suit des cours de chant qui révèlent une belle voix. Elle s’inscrit à l’école professionnelle de couture de Lausanne, et obtient son baccalauréat à l’âge de 18 ans.

Elle entretient alors une relation passionnée avec le frère de son voisin, un prêtre défroqué étudiant de la faculté de Théologie libre de Lausanne. Cette relation est jugée scandaleuse, et Marguerite la pousse à rompre. L’étudiant est expulsé de la faculté, leur correspondance est détruite.

Aloïse est envoyée par sa soeur en Allemagne, où elle exerce l’activité de préceptrice. Elle passe par Leipzig, Berlin, puis enfin Potsdam. C’est dans cette ville qu’elle fait la rencontre du chapelain de l’empereur Guillaume II, qui l’engage comme gouvernante de ses filles. Elle travaille au château de Sans-Souci et fréquente la cour, dont les fastueuses activités l’impressionnent.

En 1913, lors d’une défilé, elle aperçoit Guillaume II. Elle se construit alors un fantasme autour de cet homme inatteignable et en devient follement amoureuse, et chante parfois pour lui dans sa chapelle privée le dimanche.

Son état de santé commence à se détériorer. Peu avant la déclaration de la Première Guerre Mondiale, elle retourne en Suisse. Elle développe alors de forts sentiments pacifistes, anti-militaristes, et s’éprend du pasteur Gabriel Chamorel, un fervent défenseur de la paix. Son comportement est jugé de plus en plus délirant, et en 1918, sa famille décide de la faire interner à l’hôpital de Cery.

Aloïse commence alors à écrire et dessiner sur les supports de petit format en papier qu’elle trouve ici et là. Elle supporte mal l’enfermement, comme en témoigne une lettre envoyée à son père. Diagnostiquée schizophrène, elle a des accès de violence qui alternent avec une agitation érotique et un besoin d’isolement. Elle ne parle plus, s’enfermant dans un mutisme qui durera dix ans. Au bout d’un an d’internement, elle ne montre aucun signe d’amélioration.

 

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fait entre 1917 et 1924 // Inscriptions
En haut à gauche: «Le sacre de / Marie-Louise et Napoléon / par Pie VII»; en haut à droite: «lulu / Materdolorosa». Au verso, le long du bord latéral gauche: «Libération de l’humanité par / Lulu libre de sortir / […]»; sur le reste de la surface, de haut en bas: «Un astre s’est-il levé en elle / en joyaux de la tiare universelle / un seigneur resplendissant / de lumière qui a étendu / le ciel comme un / tapis de palais de la Paix / à la Haie comme le nom l’indique».

En 1920, elle est transférée à un nouvel établissement : l’asile de la Rosière, à Gimel.

Sa pratique du dessin, d’abord faite en cachette à l’aide de matériaux et de supports improvisés, l’aide à aller mieux. Ses sujets de prédilection sont le couple amoureux, l’opéra et ses souvenirs de la cour impériale allemande.

 

 

Le psychiatre Hans Steck repère ses oeuvres et l’encourage, lui fournissant du matériel. Il demande à ce que ses dessins soient gardés avec soin, ce qui était rare à l’époque (les dessins de « fous » étant la plupart du temps jetés).

À partir des années 1930, l’état psychologique d’Aloïse se stabilise. Elle a trouvé une routine qui lui convient : le matin, elle repasse le linge des patients, une activité ritualisée qu’elle affectionne, et l’après-midi, elle s’adonne à la peinture et au dessin. Petit à petit, elle reprend la parole, s’exprimant de manière cryptique.

 

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Tsarine – entre 1924 et 1941

 

Aloïse aime utiliser ses matériaux jusqu’au bout et improviser des supports insolites. Elle crée sur des supports de matière et de dimensions variées, comme des papiers d’emballage ou des journaux qu’elle coud parfois entre pour obtenir un plus grand format. Souvent, elle remplit entièrement la feuille, recto verso. Elle utilise parfois des fleurs du jardin de l’hôpital pour obtenir un jus coloré, et utilise ses crayons jusqu’à la fin, allant jusqu’à piler les mines pour en faire une pâte à l’aide de sa salive, dessinant avec ses doigts.

 

 

En 1941, une étudiante en médecine de 25 ans, Jacqueline Forel, découvre l’oeuvre d’Aloïse en prenant des cours avec le professeur Steck, qui montre souvent des oeuvres de patient-es à ses élèves. Elle décide de la rencontrer. Au début, il est difficile d’établir un contact, mais petit à petit, les deux femmes deviennent amies. Aloïse la surnomme « l’ange Forel ». Jacqueline fait une thèse de médecine sur son oeuvre « Aloïse ou la peinture magique d’une schizophrène ». Son rapport privilégié avec l’artiste lui permet d’obtenir des clefs d’interprétation de ses peintures que personne n’avait obtenues. Elle peint ce qu’elle appelle « le monde naturel ancien d’autrefois », c’est-à-dire le monde qu’elle a connu avant son hospitalisation. Ce monde est virevoltant, coloré, romancé. Comme nous en informe le dossier de presse de l’exposition « Aloïse Corbaz, en constellation », qui a eu lieu au Musée d’Art Moderne de Lille Métropole en 2015, « Aloïse donne aux couleurs une forte charge symbolique. Le rouge qui domine dans les compositions représente l’amour et la puissance. Les personnages symbolisant le pouvoir sont vêtus de rouge et les couples entourés de fleurs écarlates. À l’opposé, les bruns, violets ou verts foncés sont des couleurs sans vie. Le jaune est signe de perfection et le vert caractérise la vie spirituelle. Les personnages aux yeux verts représentent des personnages mythiques, tandis que ceux qui ont les yeux bleus symbolisent le monde du théâtre. »

 

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Couchés dans la toge à Napoléon, 5e période : 1960-1963

 

En 1946, Jacqueline apprend que Jean Dubuffet, célèbre artiste français, s’intéresse de près à l’art des malades mentaux. Elle décide alors de le rencontrer pour lui montrer des dessins d’Aloïse. Jean Dubuffet est immédiatement séduit par son oeuvre. Il en ajoute à sa collection, et rend plusieurs fois visite à Aloïse, avec qui il noue une amitié. Elle commence alors à obtenir une certaine reconnaissance dans les milieux artistiques. En 1948, Jean Dubuffet présente son travail au Foyer de l’Art Brut. André Breton achète certaines oeuvres.

 

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Sans Titre, 1948

 

En 1951, elle peint son oeuvre maîtresse, Le Cloisonné de Théâtre, et la remet à Jacqueline. Cette oeuvre de 10 mètres de long décrit une histoire proche de la vie de l’artiste, divisée en plusieurs actes comme une pièce de théâtre. On y découvre sa vie amoureuse et sentimentale. L’oeuvre est truffée de références à des personnalités qu’elle admire, comme Napoléon ou l’impératrice Sissi. On y trouve également des clins d’oeil à Van Gogh ou Beethoven.

 

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Le Cloisonné de Théâtre (source de l’image)

 

 

À la fin des années 50 et au début des années 60, ses oeuvres sont montrées dans plusieurs expositions, notamment à Paris. Elle est invitée par le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne à participer à l’exposition « Femmes suisses peintres et sculpteurs » en 1963.

 

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Abbé Bovet, entre 1960 et 1963

 

Mais cette notoriété se révèle être un doux poison pour Aloïse. Repérée par les pouvoirs publics, elle est placée sous le contrôle d’une ergothérapeute pour améliorer son oeuvre et la rendre plus lucrative. Dépossédée de son cocon créatif, elle ne dessins plus qu’au stylo-feutre. Jacqueline remarque que ses dessins ont perdu leur vivacité.

Peu de temps après, le 5 avril 1964, Aloïse Corbaz s’éteint.

 

Sources :

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2015/02/LaM-Aloise-Corbaz-en-constellation-Dossier-de-Presse.pdf

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2010/12/Aloise-Corbaz.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alo%C3%AFse_Corbaz

 

Nina Simone

Nina Simone a sans conteste marqué son temps tant par ses talents de pianiste et de chanteuse que pour son activisme pour les droits civiques. Pourtant, elle n’aurait pas eu le même destin si elle avait pu être la concertiste de musique classique qu’elle souhaitait devenir.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Le petit prodige

Eunice Kathleen Waymon, née en 1933 (en pleine ségrégation raciale) à Tryon en Caroline du Nord, dans une famille noire américaine pieuse et populaire de 8 enfants. Sa mère Mary Kate Waymon fait des ménages et est une personnalité religieuse importante dans la région, son père John Divine, coiffeur et barbier, est un homme ambitieux et positif pour qui tout est possible. Dotée d’une fine oreille musicale, Eunice commence le piano très tôt, à 3 ans. À 4 ans, elle peut jouer d’oreille les cantiques d’ouverture des prêches dominicaux. À 5 ans, elle devient la pianiste attitrée de la chapelle méthodiste de Tryon. Elle y expérimente le sens du rythme, le pouvoir hypnotique et mystique de la musique. Elle côtoie le monde invisible des forces de la musique qui accompagne les expériences spirituelles d’origine africaine refaçonnées par les esclaves subsaharien.ne.s déporté.e.s. Considérée comme un don des cieux, Eunice devient l’espoir de la communauté noire de la ville : on décèle en elle un génie musical. Il sera repéré par Mrs Miller, une fidèle qui vient chaque dimanche l’écouter à l’église. Cette dernière la présenta au professeur de piano Muriel Massinovitch et s’engagea à payer pendant un an ses cours que sa famille ne pouvait financer. Pour elle, c’aurait été un scandale qu’avec un tel talent elle ne prenne pas de leçon de piano classique. Avec Mme Massinovitch, Eunice découvre un monde qui jusque-là lui était inconnu et inaccessible : le monde des Blanc.he.s. Tous les samedis, pour se rendre chez sa professeure, elle devait traverser les voies ferrées qui sépare le monde des Blancs et des Noirs durant la ségrégation. Comme dit bell hooks[1], la voie ferrée matérialise la marginalité des communautés noires, représente la ligne de couleur. Au-delà de cette ligne, un autre monde où les Noir.e.s sont autorisé.e.s à y entrer seulement pour être domestiques, concierges ou prostituées. Le talent exceptionnel d’Eunice lui donna un certain privilège. Dans cette grande maison raffinée et élégante, elle y découvre Bach qui l’émerveille : « Bach m’a fait vouer ma vie à la musique. Une fois que j’ai eu assimilé sa démarche musicale, je n’ai eu qu’un désir. Mon vœu était limpide pour une enfant : devenir concertiste classique. » écrit-elle dans ses Mémoires. Son univers musical fera ainsi le pont entre Bach, la musique classique occidentale et le gospel, les spirituals, le blues. Mme Massinovitch, surnommée « Miss Mazzy » par Eunice, deviendra sa deuxième maman, « sa mère blanche », trouvant chez elle l’affection, la tendresse des baisers qu’elle n’avait pas avec sa mère accaparée notamment par sa carrière de pasteure. La pudeur de Mary Kate empêche leur rapprochement mais elle espère un grand avenir pour sa fille. Selon elle, elle deviendra « la première concertiste classique noire en Amérique », un souhait qui faisait réagir Nina Simone : « Que l’ambition de maman soit liée à la race ne manquait pas d’ironie, elle qui avait passé sa vie à oublier la réalité de sa couleur ».

Eunice aura un rythme draconien pour atteindre la perfection. Ses journées étaient vouées au piano. Entre ses 6 et 11 ans, elle passa de trois heures de piano par jour à sept heures, tout ceci en poursuivant sa scolarité, les dimanches à accompagner les cultes, les veillées religieuses… Miss Massinovitch se chargera de lever des fonds pour lui obtenir une instruction de qualité créant le fonds Eunice Waymon. Beaucoup de pression sur les petites épaules de cette enfant, elle porte les espoirs de sa communauté et d’une ville où Noirs et Blancs se sont unis pour son destin. Toutes et tous, à priori, pensaient qu’une petite fille noire pouvait devenir concertiste de musique classique dans les États-Unis des années 40 gangrénés par un racisme systémique et endémique. De plus, au sein de sa famille, Eunice a été éduquée dans l’idée que pour évoluer dans la société il fallait travailler dur, pas d’autre choix. Protégée jusque-là des tensions raciales, son talent lui donnant le relatif privilège d’être validée par la société blanche, Eunice en sera pourtant témoin lors du récital qu’elle fut invitée à donner à l’hôtel de ville de Tryon devant les hauts dignitaires et les représentants de sa communauté. On voulait voir « le petit prodige » pour qui on a donné de l’argent, voir ses progrès et constater qu’une fillette noire de surcroit était sur le chemin d’une carrière de concertiste classique. Elle vient d’avoir 10 ans. Lors du récital, un couple de Blancs demande à ses parents de leur céder leurs sièges qui se trouvent tout devant. Mary Kate Waymon et John Divine obtempèrent. Eunice exigea que ses parents puissent reprendre leurs places sous peine d’écourter le concert. Elle montra un trait de son caractère jusque là insoupçonné. « Subitement, le monde m’est apparu sous un jour différent et plus rien n’a été simple » écrira-t-elle à propos de cet épisode.

À 11 ans, tout son temps libre est consacré au piano. Eunice aura passé une enfance isolée pour atteindre son rêve de concertiste. C’est au lycée Allen, en pensionnat, qu’elle connut l’amitié, l’insouciance de la jeunesse. Elle continue cependant à rythmer ses journées par un entrainement assidu au piano. Elle sortira major de sa promotion. Miss Massinovitch décida par la suite qu’elle devra passer le concours d’entrée de l’Institut Curtis à Philadelphie, l’une des meilleures écoles de musique classique du pays. Elle se préparera durant l’été dans les classes préparatoires de la Julliard School à New York financé par le fonds. Sa famille part s’installer avec elle à la Big Apple. Eunice sacrifiera son amour de ses années lycée. Edney. Pour poursuivre son destin. Qui ne va pas être celui qu’elle espérait parce qu’un matin elle reçoit les résultats du concours : Recalée. « Je n’en suis toujours pas revenue et je n’en reviendrai jamais. Toutes ces années pour rien. C’est comme si mes professeurs, ma communauté, mes parents m’avaient trahie ». Personne ne l’avait prévenue qu’elle pourrait échouer du seul fait qu’elle soit noire. Personne.

Installée à Philadelphie avec sa famille, longtemps son objectif a été de repasser l’examen d’entrée, que finalement elle ne repassera jamais. Les derniers deniers du fonds lui permirent de payer ses premiers cours particuliers chez Vladimir Sokhaloff qui aurait été son professeur au Curtis. Elle travaille dans un cabinet de photo qu’elle quitte rapidement pour un job mieux payé, celui d’accompagner au piano les cours particuliers d’Arlene Smith ce qui lui permit de connaitre tous les airs à la mode. Quand elle finit par avoir son petit studio, elle se met à son compte et récupère des élèves d’Arlene Smith proposant des tarifs plus attrayants. Ceci lui permit de payer son loyer, ses cours et de donner une partie à ses parents. Son quotidien se limitait à travailler. Elle consultera un psychanalyste, le Dr Gerry Weiss, pendant un an. Une initiative plutôt originale et radicale pour une jeune noire campagnarde des années 40, élevée au culte baptiste. Elle souffrait des nombreux sacrifices (enfance, vie sociale et intime) qu’elle avait dû endurer et qu’elle doit encore endurer pour atteindre son objectif. Et elle ne savait pas vivre autrement. C’est comme ça qu’elle a été éduquée. La fille de la pasteure bien sous tous rapports, « le petit prodige » n’était pas encore sorti de sa coquille.

Sa rencontre avec Faith Jackson, prostituée et figure majeure de Philadelphie, est la source de nouvelles aventures. Les origines de leur rencontre sont floues. Un été, elle l’invite à l’accompagner à Atlantic City, ville du jeu, parce que là-bas « les hommes y dépensent de l’argent en vacances ». Elle accepte sans rien dire à ses parents. Elle sut que certains bars d’Atlantic City payaient leur pianiste 90 dollars la semaine, beaucoup plus que les cours particuliers qu’elle donnait à Philadelphie. Ayant besoin d’argent, elle accepte un boulot décroché par un agent au Midtown Bar & Grill, un bar crasseux. « J’étais avant tout pianiste. Je suis devenue chanteuse uniquement parce qu’il fallait que je gagne de l’argent. J’étais programmée pour devenir une star du piano classique, mais j’ai dû accepter un boulot dans un night-club. À peine arrivée, on m’a demandé si je chantais. J’ai dit « non » mais on a exigé que je chante si je voulais garder ce job. Alors j’ai chanté. C’est comme ça que j’ai entamé ma carrière dans le show-business ». Elle concoctait un savant mélange entre la musique classique, la pop, la variété, les spirituals, ce qui la constituait en somme. Au fil des étés où elle se produisit au Midtown, elle se fit son petit public de fans. On commençait à parler de cette jeune artiste qui jouait une musique unique. Elle attira un public d’ordinaire pas habitué au lieu : des bobos, des beatniks parmi eux Ted Axelrod, un passionné de jazz. C’est lui, qui lui fit connaître I Loves You Porgy de l’opéra Porgy and Bess qui est une chanson-phare de son répertoire et un de ses premiers succès.

 

 

Eunice prendra le pseudonyme de Nina Simone pour cacher à sa mère qu’elle pratique la « musique du diable » (c’est-à-dire une musique non religieuse) : Nina pour ni ña, surnom que lui aurait donné un ex petit-ami et Simone pour Simone Signoret, actrice française qu’elle admirait. C’est ainsi que naquit Nina Simone.

Elle finira par avouer à ses parents qu’elle joue dans des bars pour pouvoir financer ses études. Sa mère reste silencieuse, comme à son habitude. Son père l’a prévient des dangers du music business (elle en fera les frais comme beaucoup d’artistes noir.e.s américain.e.s de l’époque) lui rappelant les espoirs mis en elle et les dons que Dieu lui avait donné. Elle arrêta de donner des cours pour tenter sa chance à Philadelphie. Pendant un moment, elle s’est consacrée à ses cours chez Sokhaloff, ses contrats dans des pubs à Philadelphie et ses étés à Atlantic City. Jerry Fields, un agent new-yorkais, fit le déplacement à Atlantic City suivant la rumeur d’une perle rare qui s’y cachait dans un bar sans prétention. Une rencontre décisive pour Nina Simone dans sa nouvelle carrière de chanteuse. Il lui décrocha un contrat signé avec Syd Nathan (surnommé Little Caesar pour ses pratiques mafieuses) qui la privera de millions de dollars des années plus tard. Elle enregistre son premier album Little Girl Blue, qui est pour l’essentiel son répertoire interprété au Midtown Bar & Grill, en une journée.

– Après l’enregistrement de cet album, elle se purgea d’avoir enregistré de la variété en jouant du Beethoven non-stop durant trois jours.

“To be young, gifted and black”

I Loves You Porgy lui assure un succès populaire. On remarque son caractère unique. À partir de 1959, sa carrière était lancée. Tout le monde se l’arrache. Elle signe chez Colpix un contrat de 10 albums. Cette même année elle se produit au Town Hall, haut lieu de la musique classique, une fierté pour elle, mais dans la presse on se contente de la ranger dans la catégorie « jazz » parce que noire. Elle en fera les frais tout au long de sa carrière. Sa musique pourtant brasse une myriade de genres dont le classique.

Installée à New York, au Greenwich Village, sur les conseils de Jerry Fields depuis le succès de I Loves You Porgy, Nina Simone côtoie une scène artistique bouillonnante. Elle y rencontre les grands noms de l’intelligentsia noire : James Baldwin, Lorraine Hansberry, Langston Hughes, LeRoi Jones. À leurs côtés, elle poursuit une éducation politique et culturelle : elle découvre l’histoire de l’esclavage transatlantique, le panafricanisme, l’histoire de l’Afrique. Lorraine Hansberry lui apprend l’histoire des grandes civilisations africaines alors que l’Europe était encore dans « les ténèbres de l’ignorance ». Elle lui parle de l’Egypte, du royaume de Dahomey, du Ku Klux Klan, des lynchages. Nina Simone découvrait l’histoire de son peuple. Elle apprendra dans une expérience mystique que ses ancêtres venaient de l’ancien royaume de Dahomey, le Ghana. Elle vient d’une grande lignée, lui disait James Baldwin et elle se devait de défendre sa négritude, sa culture, son héritage depuis la traversée du Bateau. James Baldwin et Langston Hughes l’instruisirent sur les enjeux de la lutte des droits civiques. C’est Lorraine Hansberry qui la poussa à l’action : « Les droits civiques ne représentent qu’une partie de la grande lutte des classes et du combat pour l’intégration raciale. Tu es impliquée malgré toi, du simple fait que tu es noire » lui fit-elle remarquer. Jusque-là élevée dans l’ignorance des oppressions systémiques qui touchaient sa communauté, Nina Simone déconstruit alors ce qu’elle avait appris depuis son plus jeune âge auprès de ses professeurs, l’Église, sa mère, les Blancs. « Chez les Waymon on vivait sa vie du mieux possible, comme si admettre l’existence du racisme était en soi une forme de défaite » note-t-elle.

Au cours de ses tournées, Nina Simone avait rencontré au Basin Street East Club (NY) son deuxième mari Andrew Stroud, un détective de police, une figure connue et crainte de Harlem. Un soir, dans un petit club de Harlem, ils célèbrent leurs fiançailles. Andy de mauvaise humeur se met à boire. Beaucoup. Tandis que Nina, elle, est joyeuse, veut faire savoir à toute la salle qu’elle est fiancée. Un fan lui donne un bout de papier qu’elle glisse dans sa poche. Andy voit rouge. Cette nuit, il la bat et la viole. Elle décide de prendre l’avis de deux psychiatres pour savoir si elle l’épouse. L’un lui dit « de ne pas épouser Andy », l’autre évoque un « accès de folie passager ». Il réussit à l’amadouer, à la reconquérir : il lui promet une stabilité, une vie de famille, un futur réconfortant, elle qui était toujours en tournée. Ils se marièrent en 1961. Ils eurent leur unique enfant Lisa Celeste Stroud en 1962. Ils s’installèrent à Mount Vernon. Nina Simone abandonna petit à petit son rêve de concertiste, elle devait à présent subvenir aux besoins de sa famille et de ses employés. Andrew Stroud, époux, père de famille, manager, chef d’entreprise, contrôlait tous les aspects de sa vie. Après deux ans mariage, ils n’avaient déjà plus de vie de couple. Andy était accaparé par le business florissant de la société qu’il avait créé au nom de sa femme. Nina était dépendante de lui. Il s’occupait de tous les contrats, elle ne connaissait rien. Elle ne savait pas le montant de sa fortune, n’avait pas de compte bancaire à son nom. Si elle avait besoin d’argent, il fallait qu’elle lui demande. Elle devait se soumettre au rythme effréné qu’il lui imposait. Il lui disait qu’il fallait profiter de son succès pour gagner encore plus. Il avait inscrit sur le tableau noir de leur cuisine « Un jour, ma Nina sera une grosse noire pleine de fric ! ».

Pour Andy, l’engagement de Nina n’était pas bon pour le business. Son éducation politique avait pour toile de fond la mort de Medgar Evers, elle apprit à la radio l’attentat de Birmingham et les évènements qui suivirent dont une bande de jeunes Blancs qui fait tomber un Noir de son vélo et le tabasse jusqu’à la mort. Elle est rongée par la violence : « Je voulais sortir dans la rue et tuer quelqu’un, je ne savais pas qui, mais quelqu’un dont j’étais sûre qu’il s’opposait à ce que mon peuple obtienne justice pour la première fois en trois siècles. » Le 15 septembre 1963 (le jour de l’attentat de Birmingham), elle se consacre corps et âme à la lutte pour les droits civiques « pour que les Noirs obtiennent justice, liberté et égalité devant la loi, et ce jusqu’à la victoire finale ». On sait ô combien que aujourd’hui, encore, la victoire n’est pas atteinte… Ce jour-là, elle composa Mississipi Goddam. Cette chanson marque publiquement son entrée dans la lutte. Elle devient très vite la figure du Mouvement et l’égérie d’une génération de militant.e.s noir.e.s. Mariée à un homme qui la contrôle, poursuivie par le remords de n’être pas devenue l’artiste qu’elle aurait voulu être, Nina Simone voyait dans le Mouvement un champ d’action dont elle était la maitresse. Elle criait vengeance face au jury blanc du Curtis. Elle criait vengeance pour sa famille qui s’est trimée au labeur, se soumettant à un système qui les opprimait.

 

 

Sa musique dont les racines restaient le classique, le blues, le folk se teintait de plus en plus de protest songs, cherchait de plus en plus ses racines africaines et dans le répertoire de compositeurs européens comme Brecht ou Kurt Weill.

Depuis la controverse suscitée par Mississipi Goddam et la radicalité de ses positions, elle est la cible du gouvernement, surveillée par la CIA. Surveillance qui allait s’amplifier puisqu’elle allait côtoyer Miriam Makeba, figure de l’anti-apartheid, et son compagnon Stokely Carmichael. Pour Nina Simone, une révolution noire était inévitable. Elle se disait non non-violente, si elle le pouvait, elle prendrait les armes. Les Blancs qui sont au pouvoir ne lâcheront pas leurs privilèges aisément, cela ne pourra se faire pacifiquement. Elle était d’accord avec l’idéologie des Black Panthers, prônait un État noir. Mais c’est avant tout par sa musique qu’elle prit les armes: Strange Fruit, Four Women, To be young, gifted and black (en hommage à Lorraine Hansberry), Backlash Blues, I wish I would know how it feels to be free… Elle nous laissa un héritage intemporel.

Pendant ces années, durant les tournées, elle souffrait de crises d’hallucination. Son état mental empirait. Andy ne voyait pas que sa femme était entrée dans une profonde dépression nerveuse accentuée par le rythme soutenu des tournées et des enregistrements. Elle avait l’impression d’être prise pour une vache à lait. De plus, elle ne pouvait vivre pleinement son engagement du à ses obligations professionnelles : « J’étais différente. Je n’avais pas le soutien d’une communauté, j’étais une vedette et je devais aller partout où on me réclamait. Je n’avais pas de port d’attache (…) où recharger mes batteries. (…) J’étais riche et célèbre, mais je n’étais pas libre. (…) Je devais m’organiser des mois, voire des années à l’avance. Ce combat était le mien, mais ma carrière m’en tenait éloignée. Je me sentais seule au sein du Mouvement, comme partout ailleurs. » Une remise en cause douloureuse car le mouvement lui avait donné l’impression d’avoir une place. D’avoir une mission. Chanter, continuer à enregistrer, tourner, monter sur scène voilà le seul champ d’action qu’on lui accordait.

À propos de l’assassinat de Martin Luther King, elle déclara : « Il était devenu trop puissant, tu sais, ils ne pouvaient plus le laisser vivre. Le peuple avait finalement entendu son message, et ils devaient le faire taire. Tu sais, ils peuvent essayer de me tuer – je sais qu’ils le veulent – mais je ne me tairai pas, pas question ! Je n’ai pas peur d’eux. Ils pensent que nous tuer nous arrêtera, mais même si je meurs, quelqu’un d’autre reprendra le flambeau et leur dira la vérité. Je suis blessée, tu comprends. (…) Ils ont tué Martin, ils l’ont abattu comme un chien. C’est trop dur, parfois c’est vraiment trop dur ! ». Elle composa Why ? (The King of Love is Dead) et lui rendit hommage en l’interprétant à un concert à Westbury.

Dans les années 70, elle est au top de ses performances scéniques mais déçue par l’échec du Mouvement, de plus en plus fatiguée psychiquement, elle avait besoin de prendre du repos, du recul sur tous les aspects de sa vie. Andy refuse encore une fois de plus prétextant la pression des maisons de disques, les contrats déjà signés, l’argent qu’ils perdraient. Elle n’en peut plus, elle décide de partir un moment à la Barbade, ce qui marqua le début de sa période d’errance et leur séparation.

À son retour aux États-Unis, elle apprend qu’elle est poursuivie par le fisc pour des impôts impayés. Elle retourne alors à la Barbade, a une relation avec le premier ministre Errol Barrow. Miriam Makeba lui propose de venir avec elle au Libéria, de « retourner à la maison ». N’ayant aucune attache, poursuivie par le fisc, elle part s’installer au Libéria avec sa fille Lisa. « Tous mes amis avaient quitté le Mouvement, étaient en exil ou avaient été assassinés. J’étais perdue et amère. Très amère. J’imaginais que quelqu’un allait surgir à chaque instant pour m’enlever et me tuer. Le FBI avait un dossier sur moi. Quand le mouvement pour les droits civiques est mort, il n’y avait plus de raison pour moi de rester. »

– En mai 1974 lors du Human Kindness Day à Washington, 100 000 personnes viennent lui rendre hommage pour son investissement dans un combat désormais réprimé. Elle reçut une distinction honorifique pour sa « contribution à l’humanité ». Sa mère réalisa pour la première fois l’impact qu’a eu sa fille. Sur une photo, elles s’étreignent, grand sourire aux lèvres. Mary Kate a dû être fière ce jour-là. Nina Simone vivait un de ses derniers grands moments aux États-Unis.

 

De « Première concertiste classique noire » à « High Priestess of Soul »

« Andy était parti et le mouvement m’avait aussi laissée tombée, j’étais paumée comme une écolière séduite et abandonnée » écrit-elle dans ses Mémoires. Les dernières années de sa vie furent en effet marquées par d’incessants voyages à la Barbade, au Libéria, à Trinidad, en Europe : Suisse, Pays-Bas, pour finir en France. Elle ne vivra plus aux États-Unis qu’elle surnommait les « United Snakes of America ». À Paris, elle tente de reprendre sa carrière dans les années 80 en se produisant tous les soirs dans un petit club les Trois Maillets, comme à ses débuts. Sa santé mentale et psychique s’aggrave : elle souffre de bipolarité et de dépression. Ses apparitions sur scène sont à la fois tragiques et grandioses, une des plus marquantes : celle au festival de Montreux en 1978. Elle finira par prendre du lithium qui abimera son corps déjà usé par le piano. La fin de sa vie est marquée par des scandales causés par sa maladie comme en 1995 où elle tire sur un adolescent parce qu’il fait trop de bruit à la piscine.

À la fin de sa vie, à Carry-le-Rouet, elle veut juste jouer Bach, Debussy, Ravel face à la plage. Elle veut renouer avec ses premières passions, sa vérité. Sa grande carrière de chanteuse ne l’a jamais pleinement comblé. Quand elle reçoit un diplôme honorifique par l’Institut Curtis, elle est heureuse comme une enfant et exige qu’on l’appelle désormais Dr Nina Simone. On voyait la teneur de ses ambitions. La concertiste Céline Gorier-Bernard dira à propos de son album Piano ! : « Elle joue magnifiquement bien du piano. Elle a le niveau d’une concertiste classique. Ça éclate sur ce disque. Il y a beaucoup de nuances, beaucoup de précision dans le toucher, dans le son, elle ne joue absolument pas comme une pianiste de jazz. En réalité, jamais elle n’évoque un jeu jazz. Ni dans les rythmes, ni dans le son, ni dans le caractère. Pas même dans des albums live dits jazz comme ceux enregistrés au Village Gate ou à Newport. Nina Simone chante du jazz mais quand elle joue, elle ne s’accompagne pas pour ce qu’elle chante ; elle joue un morceau classique derrière. Au mieux, et s’il le faut, elle joue quelques accords jazz puis repart aussitôt sur sa ligne classique. Nina Simone n’a jamais quitté la musique classique, elle n’est jamais allée dans le jazz. Même dans les purs morceaux blues, car elle ne joue qu’à travers sa sensibilité classique. Elle utilise un panel de figures (enchaînement de notes et rythmiques très courtes) qu’on ne trouve que dans la musique classique mais jamais dans le jazz. »

Nina Simone avait le don de communiquer, de posséder, de transcender un public, de transfigurer les âmes. Dans sa vie, des épisodes qu’on dit « irrationnels » peuvent attester de ses dons. A-t-elle payé le prix de sa vie pour ces dons ? Un album qu’elle enregistre avec Phillips en 1967 lui fait hériter du titre de « High Priestess of Soul ». Un titre qu’elle rejetait puisqu’on la cantonnait, encore une fois, à un genre : la soul. Mais elle ne l’a pas détesté selon sa fille.

« Je n’ai pas eu la vie que je voulais, comme je la voulais. Mais je mourrai quand je le désirerai. ». Comme beaucoup de génies, Eunice a sacrifié sa vie à son destin. Celui d’être Nina Simone. Malgré elle. Elle a sacrifié son enfance pour atteindre un rêve qu’elle n’atteindra pas dans une Amérique foncièrement raciste. Ce qui la brisa à jamais. Son frère dit qu’ils jouaient parfois ensemble à la poupée parce qu’elle n’a pas eu l’occasion de le faire. Elle était une femme noire à la peau foncée et elle a dû rebondir, elle a improvisé en devenant Nina Simone. A tenté de trouver sa liberté dans cette figure. Mais elle se sentait souvent incomprise, surtout par son public. Fatiguée parfois d’être Nina Simone, elle redevenait Eunice, cette petite fille de Tryon. Blue.

Elle avait décidé qu’elle mourrait à 70 ans « parce qu’après ce n’est que de la douleur », Nina Simone s’est éteinte le 21 avril 2003 d’un cancer qui s’était généralisé.

I wish I knew how / It would feel to be free / I wish I could break / All the chains holdin’ me / I wish I could say / All the things that I should say / Say ’em loud, say ’em clear / For the whole ’round world to hear

 

 

Une biographie écrite par Marie-Julie Chalu

 

[1] bell hooks s’écrit qu’avec des minuscules car ce qui est important pour elle dans son œuvre ce n’est pas ce qu’elle est mais la « substance de ses écrits ». Elle est une intellectuelle et féministe africaine-américaine.

 

Sources :

Nina Simone: une vie, biographie de David Brun-Lambert, 368 p., 2005

Nina Simone (1933-2003), Une Vie Une Œuvre, émission France Culture, 2014

What Happened, Miss Simone ?, film documentaire de Liz Garbus, 2015

Nina Simone, page Wikipédia

Berthe Morisot, une artiste indépendante et à l’avant-garde

Berthe Morisot était, selon son épitaphe « La femme d’Eugène Manet ». Mais en réalité, elle était beaucoup plus que seulement la femme d’un peintre. Berthe Morisot était elle-même une peintre. Plus précisément, elle était la fondatrice de l’impressionnisme. Elle réussissait à capter les instants du quotidien des personnes qui l’entouraient et à les retranscrire dans des peintures lumineuses et pleines de vie.

 

berthe morisot
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841, à Bourges, en France dans une famille bourgeoise. Elle fait partie d’une famille de quatre enfants, trois filles et un garçon. Durant leur éducation, les sœurs Morisot ont appris le piano et le dessin. Leurs premiers professeurs sont les peintres Geoffroy-Alphonse Chocarne et Joseph Guichard. Ce dernier reconnaitra le talent émergeant de Berthe et de sa sœur Edma, et leur promettra une carrière de peintre. Les jeunes filles se sont rendues régulièrement au Louvre pour copier les chefs-d’œuvre qu’elles voyaient. Lors de ces séances de peintures, elles rencontrèrent en 1859 le peintre Henri Fantin-Latour, qui deviendra un ami de Berthe Morisot. Le grand artiste Jean-Baptiste Corot que Berthe rencontrera grâce à son professeur Joseph Guichard, aura une influence importante sur son style. En 1864, Berthe et Edma exposent pour la première fois au Salon des Beaux-Arts où Berthe propose des paysages. Les petites expositions s’enchaîneront durant toute la décennie.

 

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Le Berceau, 1873

 

La famille Morisot organisait régulièrement chez eux, des soirées, fréquentées par de nombreux artistes et personnes cultivées de la bourgeoise. Les sœurs Morisot rencontrent ainsi écrivains, poètes et peintres, en particulier Émile Zola, Charles Baudelaire, Charles-François Daubigny, Édouard Manet. Berthe a posé de nombreuses fois pour ce dernier, qui a été son professeur et surtout son ami. Ainsi, Berthe Morisot a fréquenté énormément les frères Manet, Édouard et Eugène. Malgré l’influence d’Édouard, Berthe réussira à affirmer, avec le temps, son originalité et à trouver son propre style. Elle se découvrit un vif intérêt pour l’impressionnisme.

 

 

En 1874, Berthe Morisot et ses amis peintres (Monet, Renoir, Pissarro et Degas) fondent la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs qui a pour but de permettre aux impressionnistes d’exposer librement sans passer par le salon officiel organisé par l’Académie des Beaux-arts. Au printemps, la première exposition impressionniste est organisée à Paris. Berthe Morisot, pour l’époque avait un comportement en marge des normes, car d’une part elle était une femme peintre (les œuvres de femmes étaient interdites au Musée des Beaux-Arts), d’autre part elle exposait dans un groupe d’artistes constitué que d’hommes. Ainsi, elle dut faire face aux commentaires désobligeants des critiques d’art de l’époque qui ne comprenaient pas l’impressionnisme et trouvait très osé qu’une femme expose ses toiles parmi un groupe d’hommes. De ce fait, le critique d’art Albert Wolf écrivit dans Le Figaro : « Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire. »

 

 

 

En décembre de 1874, Berthe épouse le peintre Eugène Manet et leur fille, Julie naît quatre ans plus tard en 1878. Dans les années 1880, elle entretiendra des relations amicales avec de nombreux artistes, les recevant chaque jeudi dans sa maison de Paris. Écrivains et peintres se côtoyaient tels que Degas, Caillebotte, Monet, Pissarro, Renoir ou encore Mallarmé.

 

 

Son art se fait connaître et elle sera invitée à participer à une exposition à Bruxelles en 1887. Enfin, en 1892, elle organise sa première exposition personnelle à la galerie Boussod et Valadon à Paris. Elle eut du succès, mais ce bonheur fut éclipsé par le décès de son mari. Berthe Morisot contracte en février 1895 une maladie pulmonaire et décède le 2 mars à l’âge de 54 ans à Paris.

Son style était au contraire des usages de son temps et de son milieu. Le Musée National des beaux-arts de Québec commente le travail de l’artiste : elle peignait « (…) d’après des modèles (qui) lui permet (tait) en effet d’explorer plusieurs thématiques de la vie moderne, telle que l’intimité de la vie bourgeoise de l’époque, le goût de la villégiature et des jardins, l’importance de la mode, le travail domestique féminin, tout en brouillant les frontières entre intérieur/extérieur, privé/public ou fini/non fini ». Durant toute sa vie, elle a réalisé de nombreux portraits, en particulier de sa fille, Julie.

 

 

Une exposition itinérante mettant à l’honneur Berthe Morisot, débutera en juin 2018 par le Musée national des beaux-arts du Québec, puis la Fondation Barnes à Philadelphie, ensuite le Dallas Museum of Art de Dallas et enfin le Musée d’Orsay à Paris. Cette rétrospective a pour but de sortir l’Art de Berthe Morisot de l’oubli et lui rendre sa place de figure fondatrice du courant impressionniste.

 

Lisa Van Campenhout

 

Bibliographie :

Bromont en Art (2018). La peintre impressionniste Berthe Morisot de l’oubli.
https://www.bromontenart.ca/fr/nouvelles-artistiques-en-bref/sortir-la-peintre-impressionniste-berthe-morisot-de-oubli

France Inter. 92017) Une femme chez les impressionnistes.
https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-26-mars-2017

Musée National des beaux-arts de Québec. (2018) Berthe Morisot, femme impressionniste, https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256

Rivage de Bohème. (2018) Berthe Morisot.
http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/berthe-morisot.html

 

Petrona Viera

Petrona Viera est une peintre uruguayenne malentendante qui a fait partie du mouvement artistique El Planismo. Elle est surtout connue pour ses tableaux représentant des scènes de jeux d’enfants.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

María Petrona Viera Garino est née le 24 mars 1895 à Montevideo. Son père est un homme politique qui sera plus tard président de l’Uruguay, et sa mère est femme au foyer qui s’occupe de leurs onze enfants.

À l’âge de deux ans, Petrona souffre d’une méningite qui cause chez elle la perte de l’audition. À cette époque, il n’y a pas d’école ou d’enseignement prévu pour les enfants sourd-es, mais grâce à leurs moyens financiers, ses parents emploient une enseignante qui lui apprend la langue des signes et à lire sur les lèvres. Petit à petit, Petrona est capable de communiquer un peu avec sa famille. Elle apprend également les rudiments de la lecture et de l’écriture, mais sans pouvoir aller très loin.

L’enfant montre tôt un intérêt pour l’art, et est encouragée par sa famille qui la poussent à étudier le dessin et la peinture.

À l’âge de vingt ans, elle prend des leçons avec le peintre catalan Vicente Puig. Cela dure deux ans, puis il part à l’étranger, et c’est à ce moment qu’elle rencontre Guillermo Laborde, un professeur qui lui fait connaître El Planismo. Mouvement de peinture uruguayen, El Planismo met en exergue la bidimensionalité de l’image, en « aplatissant » la perspective. Les couleurs utilisées sont lumineuses et il n’y a quasiment pas de clair obscur ; les personnages et le paysage sont traités de la même manière, et il y a peu de détails. En gros, la couleur a une très grande importance dans ces peintures, beaucoup plus que l’ombre, la lumière, la perspective ou les détails.

 

 

Contrairement aux autres peintres du mouvement, qui peignent majoritairement des paysages, Petrona adopte un angle plus intime en représentant la vie quotidienne qui l’entoure, comme les enfants qui jouent ou étudient, ses soeurs en train de coudre ou de cueillir des fruits. On ressent beaucoup sa position d’observatrice extérieure : il est rare que les personnes soient face à elle, et elles sont souvent en groupe. On peut voir cela comme sa manière d’exprimer sa place en tant que personne malentendante parmi les entendants. Il est aussi intéressant de noter que lorsqu’elle fait des portraits où l’on distingue les traits du visage, généralement le sujet regarde vers l’extérieur.

 

 

En 1923, elle expose pour la première fois à Montevideo, et est très bien reçue par les critiques. Suite à ce premier événement, elle enchaîne les expositions, exposant à l’étranger : Buenos Aires en 1931 et Paris en 1938.

 

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Autoportrait

 

Guillermo Laborde est l’un de ses seuls amis. Sa mort en 1940 l’affecte beaucoup. Suite à ce décès, son travail prend une nouvelle direction. Elle peint davantage de paysages, de fleurs, s’éloignent des sujets humain-es. Elle apprend aussi la gravure avec un nouveau professeur, Guillermo Rodrìguez.

À la fin des années 50, Petrona sort moins de chez elle. Elle continue à faire des estampes et à peindre, dans des formats plus petits, et avec une technique tendant vers l’abstraction.

 

 

En 1959, sa soeur Luisa, de qui elle est très proche, meurt d’un cancer. Peu après, Petrona tombe également malade, mais elle n’en informe personne. Ce n’est que quand elle ne peut plus le cacher qu’elle se rend chez le médecin. C’est aussi un cancer. Elle est opérée dans l’urgence. De retour chez elle, elle détruit une partie de son oeuvre et classe le reste. Elle dessine un autoportrait avant sa seconde opération.

 

petrona autoportrait
Autoportrait

Après l’opération, elle en dessine un autre plus enjoué (malheureusement nous n’avons pas d’image de celui-ci).

Elle meurt six mois plus tard, le 4 octobre 1960, à l’âge de 65 ans.

 

Sources :

http://www.cultura-sorda.org/petrona-viera/
https://ukdhm.org/petrona-viera-may-1895-oct-1960-deaf-artist-uraquay/
https://es.wikipedia.org/wiki/Petrona_Viera