L’artiste du mois | Tabita Rezaire

Tabita Rezaire est une artiste française d’origine guyanaise/danoise qui travaille en ce moment à Cayenne (Guyane). Elle se décrit comme une âme incarnée en agent de guérison. Dans ses œuvres (vidéos, performances, collages, installations etc.), elle s’intéresse à la décolonialité des technologies et appelle à la guérison collective.  

 

« The Internet is exploitative, exclusionary, classist, patriarchal, racist, homophobic, transphobic, fatphobic, coercive and manipulative. We need to decolonise and heal our technologies. Healing is resistance. » – (Internet exploite, est exclusif, classiste, patriarcal, raciste, homophobe, transphobe, grossophobe, coercitif et manipulateur. Nous devons décoloniser et soigner nos technologies. Guérir c’est résister.[1])

Tabita Rezaire

 

Entretien de Tabita Rezaire avec Marie-Julie Chalu

 

 

Je t’ai découvert lors du cycle Afrocyberféminismes[2] tenu à Paris à la Gaité Lyrique où tu as proposé une performance intitulée Lubricate Coil Engine – Decolonial Supplication (Lubrifier le moteur – une supplication décoloniale). J’y ai exploré ce que tu appelles le « digital healing activism » qu’on pourrait traduire en français par un activisme digital de la guérison, comment  es-tu arrivée à t’engager dans cet activisme ?

 

Dans cette offrande, je partage des histoires et technologies d’information et de communication. Comment être connecté ? À soi-même, aux autres, à la terre, à l’univers ?

Je pense que ce sont les questions qui m’animent dans mes profondeurs.

 

Je suis partie du diagnostic de notre déconnection collective. Pourquoi/comment en est-on arrivé à ce sentiment d’isolation générale, de peur de l’autre, de non respect de nos écosystèmes, ancêtres et descendances, d’exploitation et oppression institutionnalisées ? Et comment ces mécanismes d’aliénation se manifestent au niveau individuel, dans nos corps, dans nos cœurs ?

 

On porte tous en nous les traumatismes des histoires, des territoires, des lignées des temps passés, à quoi s’ajoutent nos propres expériences. Il y a encore pas si longtemps, j’étais une boule de feu, impulsive, colérique, proie aux addictions, j’en voulais à la terre entière. Quand tu comprends les rouages du monde contemporain, tu ne peux qu’avoir le seum. La colère est un puissant carburant mais si tu fais pas attention elle te ronge de l’intérieur. J’étais plus capable de discuter sans m’écrier au blantriarcat ceci et cela. J’étais épuisée, je ne faisais que pleurer.

À ce moment là, j’ai commencé le yoga Kemetic et ma pratique avec une sangoma (guérisseuse traditionnelle), j’ai compris l’importance de la guérison. Pas comme un refuge mais comme une nécessité d’action politique : c’est prendre la responsabilité de ses traumas pour ne pas les reprendre et les reproduire. Quand tu commences ce chemin, tu peux guider d’autres dans leur propres parcours de guérison. C’est devenu ma mission.

Puis comprendre les relations entre la science et la spiritualité, les technologies de guérison, de communication, la physique quantique, les lois cosmiques c’est juste trop deep.

 

Deep Down Tidal (2017), Tabita Rezaire

 

Tu procures du soin notamment par le biais du yoga, une pratique spirituelle décoloniale et anticoloniale qui a beaucoup été récupérée. Qu’est-ce que le yoga kemetic et kundalini que tu pratiques ?

 

Toute technologie peut être utilisée en faveur ou en défaveur de l’harmonie.

Je pense qu’il y a une mauvaise compréhension de ce qu’est le yoga. Le yoga – mot qui veut dire unir – est une technologie qui permet d’unir notre réalité matérielle et finie (notre corps-esprit-émotions-circonstances) avec notre identité infinie (notre âme qui nous lie à la source). Ce qui selon la philosophie yogique (et beaucoup d’autres pratiques spirituelles) est le but de l’expérience humaine. Pour cela il y a autant de chemins qu’il n’y a d’expériences de vie. Le yoga est simplement un ensemble de savoirs et de pratiques parmi d’autres qui permettent cette union. Il y a traditionnellement plusieurs écoles de yoga, certains yogas se reposent essentiellement sur la pratique de la méditation, de la dévotion, du son, de la répétition, de la visualisation, et d’autres sur la maitrise du corps… C’est ce dernier qui est pratiqué essentiellement en Occident mais en vrai le yoga n’est pas forcement lié à des postures physiques. On pourrait dire que les religions du livre sont des yoga de la dévotion (dévotion à Jésus, Allah, YHWH …).

 

Le Kundalini Yoga fait partie de ces 22 voies traditionnelles du Yoga de l’Inde précoloniale.

C’est le yoga de la conscience et c’est par l’éveil et la maitrise de l’énergie de la Kundalini – énergie créatrice en chacun de nous – que cette pratique amène à prendre conscience et faire l’expérience de son infinité.

 

Le Yoga Kemetic est l’héritier d’une autre lignée, il est ancré dans les sciences et cosmogonies de l’ancienne Egypte. C’est une technologie Africaine d’union du monde matériel et spirituel, qui repose sur le souffle, la géométrie du corps et le lien avec les ancêtres – appelés Neteru en Egypte ancienne. Dans les années 70, des égyptologues noirs, inspirés par les recherches de Cheikh Anta Diop, ont réinterprété certains travaux et y ont trouvé une pratique spirituelle qui s’apparente au yoga. À partir de ça, ils ont créé le Kemetic Yoga, avec l’idée d’avoir une pratique spirituelle plus en résonnance avec la communauté noire car à l’époque (aujourd’hui encore mais ça change) le yoga était majoritairement pratiqué par les blancs.

C’est ce coté politique du Kemetic Yoga et son lien avec la spiritualité Africaine qui m’a touché, c’est le premier yoga où j’ai senti wowwww, j’ai besoin de ça dans ma vie. Le Kundalini après m’a permis de plonger plus profondément dans la philosophie yogique traditionnelle.

Ces deux pratiques m’ont vraiment fait comprendre la nécessité de la pratique spirituelle dans le combat politique.

 

Une pratique décoloniale du soin ou de la thérapie nous replace en lien avec la lignée de nos ancêtres. Je pense notamment à comment on a pu perdre les rituels de soin des cheveux afro crépus. Tu appelles à un équilibre mind-body-spirit-technology (esprit-corps-âme-technologie), pourquoi y incorporer la technologie/les technologies ?

 

La technologie est fondamentale, mais ça dépend de ce que tu appelles technologie. Pour moi le corps, l’esprit et l’âme sont des technologies. Selon le dictionnaire de mon MacBook, une technologie c’est l’application de savoir scientifique à une fin pratique. Le litige dans cette définition ce sont les termes ‘savoir scientifique’. Selon la colonialité, seul ce qui découle de la rationalité de la modernité peut être qualifié de scientifique. Si l’on se détourne de l’autorité occidentale et qu’on autorise d’autres cultures des sciences à co-exister, tout à coup le champs de ce que peut être une technologie s’étend considérablement. Et là une plante, la surface de l’eau, la communication avec les ancêtres, des symboles, les mouvements, les coiffures peuvent devenir des technologies si leurs utilisations suivent un protocole précis pour permettre un résultat spécifique.

 

 

Il n’est pas anodin que tu mettes ton propre corps en scène dans ton travail. Cela participe à un processus de guérison pour toi ?

 

C’est sûr. C’est mon chemin et mes questionnements politiques, intellectuels, spirituels qui nourrissent mon travail. Dans mes vidéos de ces dernières années on voit clairement les évolutions, comment d’un discours politique enragé on passe à une dimension spirituelle. J’avais besoin de comprendre d’où venait mon malaise, ma colère, la honte de mon corps.  J’ai compris que c’était en partie les conséquences des systèmes d’oppression. Comprendre la colonialité politiquement, puis corporellement, émotionnellement, ses effets dans mes cellules, dans mes amours, dans mes pleurs, m’a forcé à chercher des remèdes. Je cherchais qui j’étais, les complexités, fardeaux et privilèges de mes lignées ancestrales, et pour ca j’ai eu besoin de m’exposer, de montrer/sublimer ma honte, mes peurs, mes peines, les accueillir, tisser des liens avec elles pour pouvoir les accepter puis les transformer. J’ai fini par trouver qui je suis derrière les circonstances de l’espace-temps – une partie unique de l’infini, avec sa mission singulière et sa contribution particulière dans la mission de l’univers. Un résidu sonore de la vibration primordiale qui a donné naissance au monde. Voilà je suis un chant qui s’harmonise petit à petit.

 

Premium Connect, 2017, Tabita Rezaire

 

Dans ton travail, les dichotomies « Nord » / « Sud », corps/esprit, nature/technologie, civilisé/sauvage héritées de la modernité occidentale sont éclatées. On apprend par exemple que les systèmes de divination Ifa de la tradition Yoruba seraient à l’origine du système binaire utile aux systèmes d’information comme Internet. Les sources de nos connections sont violentes mais présentées comme progressives, neutres et universelles. Dans quelle mesure, tu interroges la notion de « colonialité du pouvoir[3] » dans tes œuvres ?

 

La colonialité du pouvoir c’est l’héritage omniprésent du colonialisme qui a imprégné nos sociétés postcoloniales sur les plans sociaux, politiques, économiques et culturels. Notamment à travers les hiérarchies entre les personnes – les races, les genres, les ethnicités, les classes sociales, les sexualités, les morphologies, les capacités physiques et neurologiques -, entre les cultures et les systèmes de connaissances.

Comme je m’intéresse à la technologie, je me suis mise à chercher les relations entre nos technologies et l’histoire coloniale. Comment nos outils d’information et de communication sont-ils contaminés par la colonialité ? Nos technologies électroniques sont-elles des outils de résistance ou de nouvelles formes d’oppression ? Réaliser l’impact de l’histoire coloniale dans tous les champs de la vie : comment on apprend, mange, aime, donne, pense, travaille, fait l’amour, construit nos villes et nos familles, comprend le monde, est d’une grande violence.

Il y a eu une décolonisation des territoires (sur le plan légal) mais la décolonisation mentale, sociale, historique reste encore à faire.

 

Dans ma vidéo Premium Connect je partage une autre généalogie des sciences informatiques. Les recherches en éthnomathématiques attribuent la naissance des mathématiques binaires (qui sont le fondement des sciences informatiques) au système divinatoire Yoruba. Il y aurait eu une migration de savoirs –notamment du protocole binaire du système de divination Ifa- depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’empire Moor puis l’Europe, et cette transmission aurait contribué au développement du code binaire nécessaire à tous nos circuits digitaux.

 

Il est crucial et urgent que nous fouillons nos mémoires, nos corps, nos histoires, nos technologies pour les défaire de la matrice (néo)coloniale.

 

Dans « Le Ventre des femmes », Françoise Vergès parle de comment la colonialité du pouvoir attaque les femmes racisées et spécialement les femmes noires concernant par exemple la santé reproductive. Dans ton travail également on retrouve ces réflexions, avec l’importance de soigner l’utérus, les sexualités, le plaisir féminin. En quoi cela s’articule avec le soin de nos technologies ?

 

L’utérus est une technologie. Une des plus anciennes, la première imprimante 3D !

C’est une matrice créatrice. Le pouvoir de la Création primordiale se retrouve dans nos utérus avec la responsabilité qui va avec. Comment créer? avec quelles intentions ? mais pas seulement la vie, c’est de là que l’on donne aussi naissance à nos rêves, nos manifestations, nos communautés, nos mondes ? Quand nos matrices utérines, nos bassins de création sont traumatisés, exploités, abusés, tout ce qui en sort, que ce soit la vie même ou nos rêves sont aussi brisés. Il faut guérir nos bassins créateurs pour guérir nos mondes.

 

Peu importe où on se trouve sur le spectre du genre, on a tous un centre énergétique à ce niveau-là qui régule notre pouvoir de création. C’est donc notre responsabilité à tous d’entamer ce processus de guérison. Après il est vrai que les femmes racisées ont historiquement et institutionnellement subis énormément de violences sexuelles et médicales. Ma vidéo Sugar Walls Teardom s’inspire de l’histoire de la gynécologie moderne qui crédite le docteur Marion Sims comme le père fondateur de la gynécologie alors que ses découvertes sont dues à des expériences chirurgicales qu’il faisait sur des femmes africaines esclavagisées dans sa plantation médicale pendant l’esclavage. Beaucoup n’ont pas survécu aux tortures du Dr. Sims. Ce sont elles qui devraient être reconnues et commémorées comme les mères de la gynécologie. On retrouve dans toute l’histoire de la médecine occidentale des expériences sur les femmes noires : le développement de la pilule, les stérilisations forcées ou les Hella Cells – les premières cellules immortelles volées dans le col de l’utérus de l’Afro-Américaine Henrietta Lacks.

 

 

Dans ta vidéo Hoetep Blessings, tu célèbres le pouvoir du c*nt, la féminité noire en reprenant le terme hoe. J’ai pensé à la vidéo How to be a bitch de Princess Nokia ou d’une latinx qui répond aux questions de Jesse Lee Peterson durant la Slutwalk, toutes les deux sont des femmes racisées qui se réapproprient les termes de bitch, slut. Est-ce que les personnes minorisées ne sont pas les pirates des codes et algorithmes racistes et sexistes ?  

 

Le pouvoir des mots.

Les mots sont une arme tant pour blesser que pour guérir.

Bitch, slut, hoe, pussy… pareil en français avec pute, salope, con, chatte … ces expressions utilisées comme insultes alors qu’elles sont liées au féminin sont des dispositifs de la colonialité pour conditionner le subconscient de la population et ancrer la honte du féminin dans le discours et l’inconscient collectif. C’est pareil avec la race, les Français ont peur de dire le mot noir, car inconsciemment ils pensent que c’est une insulte. Le langage influence les opinions et avec, les comportements.

 

Se réapproprier les mots, leurs mouvements, leurs sons, leurs sens, c’est s’émanciper du poids du langage, du poids du monde. Les personnes minorisées sont peut-être plus sensibles aux effets des mots, car elles savent que les mots prennent au cœur, et font mal. Alors les mots deviennent un outil de défense, de résistance. La poésie et la musique ont toujours été au centre des révolutions, des chants guerriers des millénaires passés aux incantations intemporelles.

 

Le son a un immense pouvoir créateur. Les fréquences sonores modifient nos ondes cérébrales et peuvent changer notre état de conscience et modifier la matière. C’est pourquoi beaucoup de spiritualités utilisent les technologies sonores ; l’industrie militaire aussi avec les armes acoustiques mais pour d’autres raisons.

 

Peux-tu nous parler de la NTU Tech Health Agency que tu as créé en Afrique du Sud ?

 

NTU c’est ma famille avec Bogosi Sekhukhuni et Nolan Dennis Oswald. On a commencé à travailler ensemble en 2015 avec l’idée de construire notre propre serveur et d’avoir un réseau de partage sécurisé sur le Deep Web. On a toujours notre serveur et depuis on s’investit dans ce qui relie la technologie et les philosophies Africaines. On travaille par exemple avec les plantes enthéogènes utilisées dans la spiritualité Sud-Africaine et le potentiel de l’énergie libre. NTU c’est une rencontre d’âmes, un espace de partage, d’inspiration, de soutien. La famille quoi.

 

Comment s’est passée ta première exposition solo Exotic Trade ?

 

Ca va bientôt faire 2 ans, beaucoup de choses ont changé. Ces œuvres m’ont transformées, ou plutôt c’est à travers elles que je me suis métamorphosée.

Créer c’est comme donner naissance. Faire naitre des œuvres demande d’aller au plus profond de soi, de se confronter au pire de soi pour y trouver le meilleur. On ne revient pas indemne de cette descente. On en ressort écorché, transformé, purgé. Voilà, peut-être que cette exposition, enfin ce que j’ai traversé pour la mettre au monde, aura été comme une préparation à la renaissance. Pour renaitre, il faut savoir mourir. Pour vivre, il faut apprendre à mourir. À chaque respiration. De l’autre côté des angoisses, du stress, des doutes de soi, des vulnérabilités, des colères, des attentes, des déceptions, des rêves, des peurs, se mettre à nu en partageant son travail, son cœur, son âme, est d’une grande beauté. Je suis pleine de gratitude.

C’est mon parcours de guérison que j’ai partagé.

Ces œuvres ont maintenant leurs propres vies, elles ont beaucoup voyagé et continuent leurs parcours de cœur en cœur autour du monde. Je n’ai pas arrêté ces dernières années alors maintenant après m’être vidée, j’essaie de me ressourcer, d’honorer mon cycle de création. Je suis en gestation pour pouvoir donner naissance aux prochaines visions. Ce n’est pas toujours facile de respecter son rythme de création dans ce milieu. Je réfléchis à d’autre façon de donner. J’apprends à recevoir. J’attends. J’écoute.

As-tu des actualités ?

 

Je prépare un nouveau film sur les vestiges de technologies célestes d’un point de vue scientifique, archéologique et métaphysique. Je finis le tournage le mois prochain au Sénégal et en Gambie.

J’essaie aussi de monter un centre d’études et de pratiques lunaires.

Sinon beaucoup d’expos, d’offrandes, de partage-travail prévus un peu partout dans le monde.

Mon intention pour 2019 c’est d’apprendre à valoriser l’équilibre, alors si je le manifeste ça sera ma plus belle actualité.

 

 

Retrouvez Tabita Rezaire sur son site et sur sa chaîne viméo !

 

 

[1] Les traductions sont de Marie-Julie Chalu.

[2] « Afrocyberféminismes est un projet de recherche qui questionne les enjeux contemporains posés par les technologies numériques au regard de l’Afrique et de ses diasporas en explorant la place du genre et de la race. » (source : afrocyberfeminismes.org). Le cycle s’est tenu de février à juillet 2018 à la Gaité Lyrique (Paris) et a été organisé par Oulimata Gueye et Marie Lechner.

[3] La colonialité du pouvoir reproduit les structures de pouvoir basées sur la race entre autres.

 

 

L’artiste du Mois | Tarek Lakhrissi

Poète, performeur, artiste visuel, Tarek Lakhrissi développe une pratique artistique protéiforme qui porte sur le langage, l’identité et les affects. Il a réalisé de manière autodidacte son premier film diaspora/situations, un documentaire qui interroge les identités diasporiques queer. Il est en ce moment en résidence à La Galerie, Centre d’art contemporain à Noisy-Le-Sec où il va présenter sa première exposition personnelle Caméléon Club dont le vernissage est le 1er février.

 

photographie de Charly Gosp

 

Quel est ton rapport au monde de l’art contemporain ? En quoi tu pourrais le rapprocher de la notion de transfuge[i] ?

La notion de transfuge est importante quand tu remets en perspective tout ton parcours. Je pense que c’est l’une des choses les plus compliquées quand tu es un jeune artiste et que tu arrives dans le milieu de l’art contemporain. Tu as très peu d’interlocuteurs pour interroger ta place, questionner tes prises de positions et comment tu peux stratégiquement arriver à tes ambitions. Sans se compromettre ou se censurer. C’est une expérience qui peut être isolante. Je crois que je suis arrivé à un endroit maintenant où j’arrive très facilement à dire ce que j’ai envie de faire tout en gardant une forme de liberté. Je suis ma propre matière. Et le transfuge, c’est un peu comme être un caméléon : tu t’adaptes, tu prends une nouvelle peau et un jour, tu découvres que tu parles d’une autre manière. Il y a quelque chose de l’ordre de la métamorphose. Cela m’inspire beaucoup, et cela me rend très fier de mon héritage.

Pour revenir à ta question, c’est quelque chose que j’apprends en ce moment et à laquelle je n’ai pas tout à fait de réponses. Je suis très observateur, et évoluer dans ce milieu suppose plusieurs types de négociations. Mais cela m’intéresse parce que c’est justement compliqué. J’ai envie de faire ça depuis longtemps mais j’ai pris du temps à l’assumer. Surtout quand, comme moi, tu n’as pas fait d’écoles d’art et que parfois ton profil n’est pas forcément le bienvenu ou qu’il est trop atypique. Le monde de l’art contemporain est un monstre capitaliste et élitiste.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à la création ?

J’en fais depuis que je suis tout petit. J’ai toujours dessiné et le rapport à l’image m’a toujours intéressé notamment à travers la télévision. Je me souviens m’être toujours demandé comment un journal télévisé ou un film étaient construits. Et tout ce qui était de l’ordre du bizarre m’inspirait. Je me suis toujours considéré comme weird. J’ai découvert plusieurs lectures au collège qui ont développé un sens de l’écriture chez moi. J’avais très tôt l’envie de me sentir représenté dans cet « océan de tropes blancs ». Avec l’écriture, tu accèdes à une forme de créativité qui te permet de créer de nouveaux mondes, de nouvelles façons de penser, de mettre en place des fantasmes et les réaliser, de créer une sorte de nouvelle technologie de soi. Je me rappelle que petit j’avais beaucoup d’imagination, je jouais avec des peluches, des figurines à qui j’apportais énormément de vie, de personnalités. Je passais des heures et des heures à leur construire une narration et les mettre en relation. Je faisais la même chose dans la petite ferme de mon oncle, j’inventais des noms à tous les animaux. Je réalise que la mise en scène que ce soit dans le film ou l’art contemporain m’a toujours intéressé. Par défaut, je suis toujours resté dans le milieu de la littérature, de l’écrit et de la parole en poursuivant des études à l’université en littérature et en études théâtrales et étant libraire pendant six ans. Je suis heureux que ce soit quelque chose de présent dans mon processus de création. Quand j’étais à l’université, j’étudiais beaucoup le théâtre, et je réalisais que j’avais envie d’aller plus loin et pas simplement étudier. C’est à Montréal que j’ai fait mes premières lectures publiques, que j’ai commencé mon premier documentaire diaspora/situations, né en réaction à la série Strolling de Cecile Emeke. J’ai aussi été encouragé à poursuivre une écriture expérimentale par Jean-Simon Desrochers à l’Université de Montréal. Cela a été un déclic.

 

Diaspora Situations

Diaspora Situations

Diaspora Situations

 

D’ailleurs ta création est tant poétique, visuelle qu’inspirée par des références théoriques, ce qui reflète ton parcours.

Pour moi, la recherche est une part centrale de mon processus de création.  Cela vient peut être de mon côté chercheur contrarié. Par exemple j’ai réalisé une vidéo basée sur le témoignage d’une jeune danseuse arabe de hip-hop, Imane, lors de ma résidence à la Galerie, à Noisy-Le-Sec (93). Elle est très charismatique et sûre d’elle. Ce qui m’a beaucoup marqué dans son discours, c’est qu’elle n’a que seize ans et a déjà une notion très précise d’elle même et du succès. Cela permet de réfléchir à la notion de « succès », sur ce que cela veut dire, notamment dans une société capitaliste et libérale et surtout quand tu es une personne de couleur. L’histoire n’a pas été écrite pour que nous ayons une place successful. D’où la puissance radicale de dire aujourd’hui « Je suis le/la meilleur.e et je vais réussir ». J’ai commencé à regarder des vidéos d’Oprah Winfrey où elle donne justement des conseils pour réussir en face d’une assemblée de jeunes femmes noires diplômées et j’aimais l’idée d’associer les deux discours. Un peu aussi pour souligner l’importance des apports des femmes noires et de couleur dans la pensée révolutionnaire. Il y a quelque chose de puissant dans un discours performatif, où l’on se persuade d’être le meilleur.  José Esteban Muñoz[ii], qui revient beaucoup dans mes travaux, est important pour moi parce qu’il a cette particularité d’être un scholar (universitaire) mais il écrit de manière sensible, poétique. Par exemple, il peut commencer par une anecdote dans un bar queer où il voit Vaginal Davis réaliser une performance, il décrit ses émotions lors du show et va ensuite développer tout un discours  politique et philosophique autour d’elle et de sa pratique. Ce type de glissement est très inspirant pour ma pratique. Cela m’intéresse beaucoup de justement multiplier les médiums : poésie, image, recherche, performance, workshops (ateliers), et passer mon temps à glisser de l’un à l’autre pour essayer de trouver la meilleure manière d’exprimer une idée. Ne plus créer des hiérarchies, et éviter la spécialisation.

 

Qu’est-ce qui selon toi caractérise ta langue poétique ?

Je suis assez persuadé d’avoir des visions. À certains moments de ma vie, j’en ai eu de très précises. La poésie arrive un peu comme ça. Cela arrive comme un flux de pensées, c’est-à-dire j’ai une phrase comme « J’ai traversé Gibraltar / Ta gueule pour voir ». C’est une association de deux phrases qui veulent à priori rien dire, mais à partir de ces deux propositions j’aime imaginer toute une narration autour de Gibraltar, autour de cette personne qui va dire « Ta gueule ». Et revenir à une forme de glissement. Et ensuite y rajouter une référence à Aya Nakamura ou Björk par exemple. Si je peux la caractériser, c’est une langue en métamorphose permanente, dans l’ordre du lâcher-prise et qui serait bâtarde. Les phrases interviennent dans ces moments où je médite. L’intérêt se manifeste dans ma capacité à leur donner de l’espace. À partir de là, je prends mon téléphone, j’ouvre l’application Notes, et un texte défile. Oui, je dirai une métamorphose de la langue qui ne se contente plus de dire ce qu’il y a à dire mais plutôt de passer par des biais, des chemins étranges et intuitifs – proches de formes de transes.

 

I don’t understand what you are saying but I love you (2018)

I don’t understand what you are saying but I love you (2018)

 

Comment tu caractérises ta langue poétique se retrouve, j’ai l’impression, dans ce que j’ai vu dans ta performance Blouse Bleue. Il y a lors de la performance des associations de références auxquelles on n’aurait pas pensé mais qui font ta narration du monde et dans lesquelles on est invité en tant que spectateur.trice à y mettre du sens ou pas.

Pour moi, la performance c’est le moment où tu te confrontes de manière directe à l’autre, dans un cadre précis tout en traversant un seuil. J’aime l’aspect participatif, prendre au sérieux le public et lui donner de la place. Les pièces de théâtre qui m’ont le plus intéressés sont celles où les metteurs en scène offre une liberté dans l’expérience. Comment ton corps est interpellé, quelles émotions se diffusent. Je pense que l’une des expériences les plus transformatrices est la pièce Einstein on the Beach de Robert Wilson. Elle t’offre une expérience du mystérieux qui est encore très difficile à décrire.

Quand j’écris des textes, j’essaie toujours d’être dans une sorte de partage qui peut être empowering (empuissant), autant pour moi que pour la personne avec qui je partage le texte ou la performance. Un ancien enseignant me disait récemment que mon écriture était comme une colère douce. J’ai beaucoup aimé cette description parce que ça rejoint aussi beaucoup notre génération. Oui, on est très en colère mais parfois on essaie de trouver des manières d’appréhender cette colère autrement. La colère est un sentiment  moteur et nourrissant, mais c’est aussi un feu et j’aime être précisément entre ces deux tensions. Et voir ce qui explose, apparaît.

 

Tu as mené justement un atelier « A love note about rage » à Bétonsalon. Lors de tes ateliers, y a-t-il une volonté d’utopie collective ? La question de la transmission est également importante et comment on fait communauté ?

Oui, et aussi, cela rejoint la performance, à quel endroit tu donnes la place à une autre personne. Ça suppose un immense travail d’écoute. C’est beaucoup plus compliqué de connecter avec une personne avec qui tu n’aurais a priori rien à partager. Mais, pour moi, c’est justement là où il y a des formes de vie qui se créent. On est plus de plus en plus renfermés sur nous-même à cause des violences extérieures et des réseaux sociaux qui nous rendent obsessionnels. On est un peu tous en crise permanente. Et pour moi, une exposition, une performance, un atelier, font partie des derniers endroits où tu peux proposer un espace à partager. Quand tout le monde joue le jeu, un truc magique se passe, il y a des circulations d’énergie, des partages de compétences et d’expériences, et un sens du « commun » s’installe. Et je pense que cela nous permet ensuite d’avoir un rapport au monde beaucoup plus nuancé et plus ancré.

 

C’est un espace de guérison également ?

Qui est évidemment éphémère. Et aussi un espace de confrontation, le healing (remède, guérison) va aussi intervenir par des conversations difficiles. C’est une transformation nécessaire, mais qui passe aussi par des formes de violences.

 

A love note about rage (atelier)

A love note about rage (atelier)

 

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux et à Internet de manière générale dans ta pratique artistique ?

Ce que j’aime beaucoup avec Internet c’est que tu peux te retrouver à te spécialiser dans un sujet absurde dont tu n’as absolument pas besoin. Si tu veux en savoir un peu plus sur quelque chose que tu ne sais pas, tu googles et tu trouves une solution. Je pense que les réseaux sociaux ont aussi permis de circuler des informations jusque là plutôt secrètes ou underground. Ce qui a permit à plusieurs de créer des « communautés de goût » et il y a une puissance radicale dans ce type de glissement dans notre société. Internet, c’est un accès ample à l’information mais aussi une dystopie. À la base, c’était fait pour rassembler les gens et c’est finalement l’inverse qui se passe.

 

Je ne sais pas si tu connais justement le travail de Tabita Rezaire qui interroge le caractère occidentalo-centré, raciste, sexiste, homophobe, des fondements d’Internet. Internet renforce en fait les inégalités qu’il prétend dissoudre.

Exactement. J’aime beaucoup le travail de Tabita Rezaire, je trouve que c’est une des artistes les plus intéressantes en ce moment de sa génération. J’aime beaucoup notre génération parce qu’on est assez habiles avec Internet, grâce à un smartphone par exemple, un accès assez facile à des informations. Internet représente quelque chose d’effrayant et de fascinant dans cette capacité d’avoir accès à tout et à rien en même temps, comme isole aussi. Cela crée une uniformisation des références, des manières de s’habiller, de parler. Instagram en est un grand exemple : on passe son temps à se mettre en scène, à se surveiller les uns les autres et poster des selfies, ou du food porn. C’est un excellent outil de pouvoir, et finalement, tout devient une forme de panoptique. Black Mirror n’est pas si éloigné de nos réalités.

 

C’est quoi ton rapport aux memes ?

C’est génial. Dans les communautés de couleur et queer, c’est hyper important les memes. Je suis beaucoup BestofGrindr et aussi ceux sur la culture astrologique. Pour les questions féministes et antiracistes, le meme est idéal : il permet d’aborder des questions radicales mais avec de l’humour.

 

Quels ont été tes premiers coups de cœur artistiques durant ton enfance et/ou ton adolescence ?

Je regardais beaucoup de clips vidéo quand j’étais petit. J’ai vraiment grandi avec les clips vidéos, j’étais inspiré par les clips de RnB : TLC, Aaliyah, Janet Jackson… On avait le cable et parfois accès à MTV. Aujourd’hui, je regarde encore beaucoup de clips vidéo pour entrer dans l’univers d’un artiste. Oui, je commencerais par cette culture clip qui s’est trouvée augmentée avec YouTube et Internet. Sinon la télévision m’a énormément marqué : les effets spéciaux dans les films, la Trilogie du samedi soir sur M6, les séries surnaturelles m’ont aidé à développer un imaginaire qui me sert beaucoup aujourd’hui et aussi à embrasser une forme de weirdness. Adolescent, je fréquentais beaucoup la bibliothèque où je passais des heures, j’allais aussi au petit cinéma d’arts et d’essais de la ville. Tout cela à contribuer à me créer une culture visuelle et esthétique : je découvrais Egon Schiele et les surréalistes, les films de Fassbinder, Woody Allen ou encore Spike Lee…

 

Dans ton exposition, tu travailles autour de la science-fiction.  Et je voulais la mettre en lien avec un concept qui t’est cher la « désidentification » créé par Muñoz. Est-ce que la science-fiction peut permettre la désidentifiction ?

Oui, cela permet à partir du moment où tu peux te projeter dans un monde, un temps imaginaire, où tu crées de nouveaux codes et de nouvelles manières de penser. Je suis tombé récemment sur cette phrase dont je ne me rappelle plus l’auteur : « Il est plus facile de penser à la fin du monde, qu’à la fin du capitalisme » (rires). C’est tellement vrai. Avec la science-fiction, tu peux réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui et le décontextualiser, y intégrer, insuffler des virus qui vont être critiques sur ce qu’on appelle les questions raciales, sexuelles… Dans le cadre de mon exposition personnelle Caméléon Club, je réalise un film tourné principalement qu’avec des personnes de couleur, Out of the Blue. Tout se passe dans un huis clos, dans un cinéma. Ce qui m’intéresse dans l’anticipation, c’est que tu peux vraiment tout te permettre d’un point de vue esthétique et narratif. J’ai écrit des choses complètement malades, je suis même arrivé à parler de grand remplacement. Et donc intégrer une théorie d’extrême droite (qui a été à la source de la tuerie de Charlottesville aux Etats-Unis), très tournée en dérision dans les espaces activistes. Je suis content de ce film : il y a une unité qui permet de penser un monde imaginaire où les personnes de couleur auraient la place principale, une place au centre et où tous les hommes blancs riches seraient enlevés un par un par des extra-terrestres. Un moment supposé catastrophique devient un moment de célébration. Et cela pose finalement tout un nombre de question. La principale est « Qu’est-ce qu’on fait ensemble maintenant ? ».

 

Un autre concept qui t’a touché : l’identité-relation d’Édouard Glissant. Tu le rapprocherais de la désidentification de Muñoz ?

Non. Penser la relationalité chez Glissant est très précise. Elle n’est pas forcément très proche de Muñoz qui est queer. L’identité-relation est importante pour moi. Mais ce que j’aime chez Muñoz, c’est que dans la désidentification,  il y a cette notion de code qui me plait et me parle plus. Elle fait partie intégrante de mon travail : je travaille sur les associations, le langage qui est un code pour communiquer, transmettre des émotions, pour faire communauté, faire lien. La désidentification je la dissocie de Glissant parce qu’il y a une dimension extrêmement radicale. Elle correspond d’avantage à la notion de survie propre aux expériences minoritaires. Sa radicalité s’exprime notamment à travers l’art. Dans les travaux de Muñoz, les artistes de couleur sont représentés et honorés. Il parle beaucoup de Baldwin, Basquiat, Marlon Riggs, ou encore Gonzales Torres.

Je me sens bien plus proche de Muñoz. Dans son deuxième livre Cruising Utopia, il y parle de futurités en lien avec le queer qui devient une possibilité, quelque chose à atteindre plutôt qu’une identité. Et c’est révolutionnaire.

 

J’aimerais pour finir que tu me parles de ta première exposition personnelle Caméléon Club. En quoi elle va consister ? Quel cheminement elle représente pour toi ?

Le titre Caméléon Club vient de plusieurs anecdotes. La première est personnelle : je me suis toujours identifié comme un caméléon. J’ai une très grande capacité à m’adapter à des situations, à des lieux, et cela rejoint ta première question. J’aime bien l’idée de m’intégrer (au sens positif) et de changer de peau. J’aime plutôt être équivoque, être multiple dans ma manière d’appréhender le monde, d’approcher des situations qui sont à priori non « approchables ». Caméléon Club fait aussi écho encore une fois à Muñoz dans Cruising Utopia, son dernier livre. Il fait notamment référence à un club gay, le 1470, et pour y accéder il faut traverser un club punk le Chamelon Club. Entre ces deux clubs, il y a un seuil, et c’est au milieu de ce seuil qu’il se sent lui-même. C’est aussi là que les espaces utopiques et les potentialités existent. Cela m’a extrêmement inspiré pour développer toute cette exposition qui va porter sur la science-fiction mais c’est une forme de prétexte. Ce qui m’intéresse dans la science-fiction, c’est que c’est absurde. Quand on dit science-fiction, il y a toujours un référentiel énorme. Caméléon Club est une manière de penser un espace parallèle qui peut exister à travers la notion de seuil. Toutes les œuvres et les salles l’interrogent : comment t’accèdes d’un lieu à un autre, une salle à une autre et en quoi la banlieue peut devenir cet espace intermédiaire. Comment la Galerie est en soi une sorte d’hétérotopie[iii] au milieu de Noisy-le-Sec. Comment le film qui est une mise en abyme (c’est un film qui se passe dans un cinéma) propose une autre forme de seuil autour de l’espace et du temps. Il y a également un dispositif avec une scène et du sable. Sur cette scène, il va y avoir des performances (de Ghita Skali, Sorour Darabi, Helma…), des entretiens avec Kaoutar Harchi et un atelier organisé par Claire Finch et Karima El Kharraze. Comment aussi l’espace performatif est un seuil à franchir. C’est la concrétisation de plusieurs années de travail. Mais je n’avais jamais eu d’espace pour y penser réellement, avec une équipe aussi compétente que celle de la Galerie et avec des ressources. Je suis heureux de proposer une première exposition qui soit moi et qui propose une vraie manière de sortir de soi. De trouver des utopies en soi, aussi. Et du soin, peut-être.

 

Out of the blue (2019)

Out of the blue (2019)

Découvrez le travail de Tarek Lakhrissi à l’exposition Caméléon Club du 2 février au 30 mars à la Galerie Centre d’Art Contemporain au 1, rue Jean Jaurès, 93130, Noisy-le-Sec ! Le vernissage a lieu le vendredi 1e février de 18h à 21h.

[i] Transfuge de classe est un terme sociologique pour désigner une personne vivant dans une autre classe sociale que celle de son enfance. Le transfuge se retrouve entre deux socialisations ayant des valeurs et normes différentes.

[ii] José Esteban Muñoz est un universitaire américain qui travaille sur l’étude des performances, la théorie queer, la culture visuelle. Dans son premier ouvrage Disidentifications: Queers of Color and the Performance of Politics (publié en 1999), il développe le concept de désidentification qui désigne «  des pratiques culturelles, souvent des performances artistiques, employées par les « queers de couleur » pour subvertir les codes de la culture dominante (hétérosexuelle, cisgenre, masculine, blanche). La désidentification est définie par Muñoz comme une troisième voie, proposant une alternative à la binarité entre identification et contre-identification, et qui permet l’invention par le sujet d’identités hybrides, mouvantes. Pour Muñoz, la désidentification, pour les « queers de couleur » fut une des conséquences du colonialisme qui les a placés en dehors de l’idéologie raciale et sexuelle dominante, c’est-à-dire la normativité blanche et l’hétéronormalité. » (wikipédia)

[iii] Hétérotopie est un concept créé par le philosophe Michel Foucault qui fait référence à des « lieux physiques de l’utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire, comme une cabane d’enfant ou un théâtre. Ils sont utilisés aussi pour la mise à l’écart, comme le sont les maisons de retraite, les asiles ou les cimetières. » (wikipédia)

L’artiste du mois | Eva Merlier

Il y a une vraie douceur qui se dégage des photographies d’Eva Merlier, une lumière qui effleure les peaux comme une poussière de fée. Ce qui ressort de ses portraits, majoritairement féminins, c’est la place donnée à la force de ses modèles, leur présence sans fard. Son projet Gang de Filles était visible lors de notre exposition Masque(s) en janvier 2018. Voici l’artiste du mois de novembre.

 

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Depuis quand t’y intéresses-tu ?

Je crée depuis toujours. Petite, je passais mon temps à dessiner. Je suis très introvertie donc créer c’est ma manière d’exister, ça me rassure, ça me permet de communiquer avec le monde… Plus récemment, je me suis trouvé une voix avec plus de sens : c’est presque devenu comme un combat à mener, mon appareil est comme une arme qui me permet de transmettre mes idées.

 

Est-ce que tu te souviens des premières oeuvres d’art que tu as aimées ?

Je me souviens que j’étais fascinée par le dadaïsme. En fait, j’aimais l’art qui sortais des codes établis. Après, j’ai eu d’autres inspirations plus classiques, comme Paolo Roversi. J’avais le portrait de Natalia Vodianova, probablement trouvé dans un Vogue, accroché au-dessus de mon lit. Mais je pense que l’oeuvre qui m’a vraiment fait un déclic, c’est le film « Bande de filles » de Celine Sciamma. C’est après l’avoir vu que j’ai commencé ma première série photo, que j’ai appelée Gang de filles en hommage. C’est ce film, mais aussi mon entourage, qui m’ont donné l’impulsion et l’envie de faire bouger les choses. J’ai toujours voulu faire de la photo, je pense que je n’osais pas à cause d’un manque de confiance en moi. Je prenais beaucoup de paysages en photo, des contre-jours… c’était beau mais un peu vide. Je manquais surtout d’experience, j’étais spectatrice du monde, et petit à petit je suis devenue actrice.

 

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Du coup, est-ce qu’on peut dire que tu fais clairement un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ?

Oui, bien sûr. Comme je disais tout à l’heure, c’est ma manière de communiquer, de donner mes idées au monde. C’est aussi une opportunité de faire porter la voix de plusieurs personnes. On est noyé-e-s dans des images de nos jours, les artistes doivent prendre conscience qu’avec certaines images, ils contribuent à véhiculer des stéréotypes, voire des discriminations.

 

Est-ce que tu dirais que ton choix du médium photographique est lié à ça ? Est-ce que tu as tenté d’autres moyens de créer ?

J’ai fait une prépa art et une école de graphisme donc j’ai essayé pas mal de choses. Je faisais de la peinture quand j’étais plus jeune. Mais je fais de la photo depuis super longtemps. Je ne me rappelle plus trop comment j’ai eu mon premier appareil, un petit compact numérique que je trimballais partout ! Pour mon premier grand voyage, mon père m’a offert son réflex argentique, et je ne l’ai plus quitté. J’ai choisi la photo pour l’échange qui se passe avec les modèles : c’est quelque chose qui me terrifie, et en même temps que j’adore. Enfin, ça me terrifie moins maintenant ! Ce que j’aime, c’est que ça me permet de rencontrer du monde, de créer des liens. C’est ça au final qui me permet de sortir complètement hors de ma zone de confort, c’est aussi là que la magie se créée.

 

 

Et comment rencontres-tu tes modèles justement ? Est-ce que tu utilises beaucoup les réseaux sociaux dans ce processus ?

Au début, j’ai commencé par mes amis. Ils sont ma principale source d’inspiration. Pour certains projets je démarche des inconnus, mais dans l’ensemble ce sont des personnes de mon entourage. Quand ce sont des inconnus, je préfère toujours prendre le temps qu’on se rencontre une première fois pour discuter de nos intentions. Les réseaux m’ont permis de rencontrer de très belles personnes.

 

Et que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer ton travail créatif ?

Les réseaux sociaux peuvent être une superbe source d’inspiration. C’est à chacun de choisir le contenu qu’il veut voir et de sortir des contenus lisses et vide de sens. L’avantage avec les réseaux, c’est que c’est toi qui décide. Ça peut mettre la pression aussi, au début en tout cas j’étais assez nerveuse de partager mon travail comme ça, mais au final j’ai dédramatisé et je me dis que c’est juste une plateforme !  C’est quand même cool de pouvoir exposer 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

 

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Est-ce que tu as des photographes, artistes qui t’inspirent, que tu voudrais citer ?

Comme je disais plus haut, Paolo Roversi, pour ces portraits. Récemment il a fait une série avec Rihanna qui m’a bluffée. Sur instagram, j’aime beaucoup Rosie Alice (rcafoster) et _portraitmami, que j’ai découvertes par la page girlgaze qui est trop bien, j’aime aussi laurencephilomene et nadine ijewere. Elles ont toutes une esthétique qui leur est propre et une démarche engagée.

Et bien sûr, les copines aldin_mirte, lesjouesrouges et mila.nijinsky! Elles ont aussi un univers vraiment personnel qui me fascine. Parfois, on peut faire une photo d’une même scène mais elle sera complètement différente. Comme quoi, être soi-même c’est vraiment la meilleure recette.

 

Est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Récemment j’ai constaté que le côté plastique dans mon travail me manquait, toutes ces images sur écran c’était devenu trop virtuel.  Je me suis remise au collage et j’ai pour projet d’auto-éditer des petits objets graphiques avec mes photos et des textes d’amies mais c’est encore top secret 😉

Sinon, on ouvre un concept store à Lyon avec ma copine, Sales Gosses Ink & More, qui sera un lieu hybride : à la fois salon de tatouage, galerie d’art, boutique de créateurs engagés et coffeeshop. Un lieu inclusive qui sera pour nous une nouvelle manière de partager nos valeurs. Vous pouvez nous suivre sur instagram et facebook !

 

 

Retrouvez Eva Merlier sur facebook, instagram et sur son site www.evamerlier.com !!

 

L’artiste du mois | Camille Soualem

Ce qui frappe dans la peinture de Camille Soualem, c’est son honnêteté. Les images présentent des femmes qui vivent, souvent nues, des instants épicuriens simples et francs, sans fioritures ou faux-semblants. On a voulu l’interviewer pour en savoir plus sur son parcours.

 

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Quand as-tu commencé à créer ?

J’ai commencé assez tard, à 18 ans. Ça s’est fait par des rencontres, je me souviens notamment d’une fille qui dessinait tout le temps dans un carnet et ça m’avait donné envie, j’avais beaucoup échangé avec elle et elle m’avait poussée à dessiner donc c’est comme ça que j’ai commencé le dessin. C’est ensuite grâce à la prépa que j’ai ensuite commencé à me mettre à la peinture.

 

 

Quels ont été tes premiers coups de coeur artistique, notamment dans l’enfance ?

Je me souviens d’avoir appris à l’école la vie de Van Gogh par exemple, et j’aimais beaucoup ça, les ateliers de dessin… mais après c’est resté un peu anecdotique pour moi, quand tu grandis t’arrêtes un peu de dessiner. Plus tard, j’ai eu beaucoup envie de me mettre à la peinture, par rapport à Basquiat et à son histoire personnelle.

 

Basquiat, c’était quelqu’un que tu admirais durant ton adolescence ?

Exactement. Je trouvais ça super intéressant – et ça concerne tous les artistes du « Bad Painting » – cette vision qui s’oppose à un art institutionnel assez propre, comment on peut arriver à contrer ça par l’esthétique.

 

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Qu’est-ce qu’il te plaît particulièrement dans la peinture ? Est-ce que tu as déjà essayé d’autres pratiques artistiques ?

J’ai commencé à peindre avec de la peinture à l’huile, sans apprendre aucune technique ; donc je cherchais, je trouvais moi-même des façons d’avoir des effets… par exemple dans mes premières peintures dans le temps, je les ai faites sur du papier avec beaucoup d’huile, beaucoup de térébenthine, y a des trucs qui sont toujours pas secs (rires). Le papier est complètement niqué… Ce médium m’a plu parce qu’il est gras, parce qu’il y a un truc quand même un peu sensuel, y a une force, une confrontation avec le médium qui se rencontre différemment dans d’autres peintures comme l’aquarelle qui est beaucoup plus fluide. Là il y a comme une résistance, tu peux mettre beaucoup de matière, tu peux en enlever, tu peux recommencer… tu peux vraiment avoir un long processus pour construire ta peinture et ton dessin. Ça c’est ce qui m’intéressait. À part ça, dans ma pratique d’atelier, y a toujours des moments où je bricole, où je ramasse des miroirs et je peins dessus, où je récupère des petits objets et je fais des petites poupées… ça m’aide à réfléchir, mais c’est une partie que je garde comme on garde un carnet de croquis. J’ai testé d’autres médiums comme la forge et le plâtre, mais je n’y ai pas trouvé autant de plaisir que dans la peinture à l’huile.

 

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Est-ce que tu fais un lien entre ta pratique artistique et tes convictions politiques ?

Mes peintures sont inspirées de ma vie. Forcément, quand tu as des convictions politiques, y a des choses que tu fais ou que tu fais pas. Par exemple, des choses toutes simples comme aujourd’hui, deux femmes qui se retrouvent autour d’un café pour parler d’art, en soi ça représente quelque chose d’hyper symbolique pour moi, donc je vais peut-être le peindre. Après, ça se fait assez naturellement, dans les sujets que je choisis, je ne me dis pas « ah tiens, je vais faire une peinture féministe », ou « ah tiens, je
vais peindre une minorité juste pour peindre une minorité », ou comme si j’écrivais un discours politique. C’est naturellement ce qui transpire dans ma peinture.

 

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Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Par exemple, est-ce que tu aimes les utiliser pour montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer – que ce soit par les influences des personnes que tu suis, ou par des retours sur ton travail ?

Quand je me suis inscrite sur instagram, le premier truc que j’ai trop aimé, c’est que j’ai découvert plein d’artistes que je n’aurais jamais découvert-e-s dans des musées ou aux expos que je pourrais voir en France. Des artistes hyper varié-e-s, des illustrateurs/ices, des peintres, des tatoueur/euses… Aussi, c’est un outil qui m’a permis de rencontrer des gens, de montrer un peu mes peintures – même si je m’interroge un peu sur la manière de gérer ça, est-ce qu’il faut que je mette toutes mes peintures, comment utiliser cette plateforme… Mais en tout cas c’est super bien pour communiquer avec des gens, on se rend compte qu’on a des intérêts qui se regroupent, on échange sur des sujets avec des gens qu’on aurait jamais rencontré-es autrement, on suit les actualités des artistes qu’on aime pour voir si on a des expos vers chez toi…

 

Est-ce qu’il y a des peintres / artistes qui t’inspirent ?

Je regarde beaucoup de peintures, j’aime le travail de kery James Marshall et Nicole eiseman ou Jordan Kasey par exemple. Mais j’aime aussi la peinture du quatrociento et j’avais adoré l’expo Fontana au MAM aussi. Après c’est de l’ordre du sensible, de la sensation, de la sensualité.

 

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Retrouvez Camille sur instagram en cliquant ici !

 

L’artiste du mois | Eliz Mourad, une « diva arabe qui crie »

Alors que leur prochain album Blood Orange Sirup produit par la maison de disque Differ-ant est attendu pour février 2019, TELEFERIK sort un single estival, coloré et entraînant, «Khalina n’shouf» («Laissez-nous voir »). Ce mois-ci Prenez Ce Couteau a eu l’honneur de pouvoir s’entretenir avec la chanteuse et bassiste du groupe, Eliz Mourad.  Le temps de résoudre quelques problèmes techniques sur Skype, la conversation était lancée et nous avons traversé ensemble de nombreux sujets : l’identité, les langues, la musique commerciale, l’homosexualité, l’immigration, la politique…

 

 

« Khalina Khalina (Laissez-nous, Laissez-nous)

Khalina N’shouf ( Laissez-nous voir)

Kelmen Kelmen (À travers)

Albo 3al makshouf (Les cœurs) »

 

TELEFERIK, c’est d’abord une rencontre. Avant de monter sur scène, Eliz et Arno tournaient des clips pour des artistes. Et finalement, ensemble ils quittent l’image pour le son. Selon Eliz, ce qui fait le lien entre ces deux médiums c’est « l’envie de raconter des histoires ». Pour Eliz, « la musique est un moyen de s’exprimer plus directement, de raconter la même histoire sans avoir besoin de constituer une équipe de cinéma. » Un milieu très hiérarchisé qu’elle ne regrette pas d’avoir quitté. Eliz chante pour «ceux qui ne chantent pas», comme elle le met en musique dans Khalina n’shouf. Elle m’a raconté combien c’était vital, et quasiment de la résilience.

 

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TELEFERIK lui donne la liberté de mettre en chanson son identité multiple.  Elle le doit également à une relation de confiance, voire une profonde connexion amicale et musicale avec Arno, un virtuose qui  «a appris la guitare en écoutant du Hendrix». Leur second album, Blood Orange Sirup, est le fruit d’une série de rencontres. Rencontres avec des artistes rassemblés autour de ce projet : le roi du synthé Rizan Said qui a travaillé avec Omar Souleyman et Bjork apporte une touche dabkeh (musique/danse traditionnelle levantine), ainsi que le joueur de synthé Kenzi Bourras (Acid Arab), et enfin Azzedine Djelil pour la réalisation et le mixage. Une rencontre pleine de promesses entre le rock et la dabkeh. Comme elle l’affirme elle-même, « Plusieurs couches constituent mon identité, comme un mille feuille. » Elle s’identifie comme «française, libanaise, femme et lesbienne». Les titres de TELEFERIK superposent les identités. Les différentes couches conservent leur propre autonomie : le rock et la dabkeh, Eliz et Arno… C’est ce qui fait la beauté de leur proposition.

 

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« UNE DIVA ARABE QUI CRIE » !

Les influences musicales d’Eliz sont éclectiques : « Fairuz, Tina Turner et tout ce qui est punk ». Elle me raconte que «même si c’est un peu cliché,» la préparation des repas familiaux était rythmée par les puissantes voix des divas arabes.

« J’aimerais me positionner dans la continuité des divas arabes dans l’histoire de la musique arabe, mais avec une énergie rock et expressive. Une femme qui crie en arabe c’est assez mal perçu. Je l’embrasse complètement. »

La réception d’un chant en arabe, comme nous le rappelait Mennel, éveille la suspicion. Mais avec Eliz nous avons aussi parlé de nos héritages arabes, et de nos positions, nos compromis, et stratégies face à nos traditions. Et pour cause, elle entend aussi s’adresser à un public libanais, et plus largement au monde arabe. Sa voix est entendue puisque le groupe a attiré l’attention des chaînes de télévision arabes comme Al Hurra TV, et d’autres chaînes locales. « J’ai été interviewée car le clip Mara a été remarqué par la chaîne et une interview a suivi pour présenter Teleferik. C’était la première fois qu’ils voyaient une « rockeuse » arabophone et ils voulaient en parler.» 

 

 

« Mara » (femme en arabe) Une chanson blues sur la suspicion qui pèse sur les femmes lorsqu’elles sont célibataires. 

Une femme arabe qui crie peut aussi être mal perçue dans le monde arabe, pas seulement pour une question de genre mais aussi de classe. Ça ne correspond pas forcément aux codes de la féminité bourgeoise. Eliz insiste sur le fait qu’elle utilise un arabe populaire, celui qu’on utilise pour parler, qu’on entend dans les rues. Et ça, ça  bouscule aussi les représentations orientalistes.

Les chansons de l’album Blood Orange Sirup seront en trois langues : l’arabe, le français et l’anglais. Certains titres s’adressent plus particulièrement au contexte français, comme « De l’Autre Coté », tandis que dans « Aloulé », il s’agit de « répéter ce que l’on m’a dit, comment on m’a dit d’aimer et de quelle manière» se confie-t-elle. Dans cette chanson en arabe, Eliz joue sur le double sens, le jeu de mot, la poésie pour raconter une histoire sur l’orientation sexuelle.

 

ÊTRE UNE CHANTEUSE DANS LE MILIEU MUSICAL

J’ai posé des questions à Eliz sur ce que c’était d’être une chanteuse dans un milieu rock – et par extension musical – souvent dominé par des hommes. D’après elle : « Beaucoup de femmes font de la musique, la résultante et que pourtant on n’en voit pas assez qui continuent, n’abandonnent pas avant que leurs noms soient reconnus. Avec Arno nous sommes à égalité. On se partage les tâches et il me considère comme son égal. Après, dans le milieu musical, il est sûr que l’on s’adresse beaucoup plus directement à lui que à moi. Même si, en effet, tout ce qui est post-prod m’intéresse moins pour l’instant que la compo et l’écriture. » Eliz admet que parfois il faut fournir plus de preuves pour obtenir la confiance des autres.

 

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En discutant avec Eliz, il apparait évident que TELEFERIK se positionne politiquement. «De l’Autre coté» raconte la traversée des frontières, l’exclusion, à l’heure de la loi Asile et immigration. Il s’agit aussi pour elle de se questionner sur son identité : « Mais de quel coté est mon coté ?». En outre, Eliz a rappelé son engagement en ce qui concerne les questions LGBTQI. Elle a notamment fondé l’association SAWTI (ma voix) destinée aux femmes arabes queers. La queerness est une composante de son identité « mille-feuille ». Elle s’insinue dans les histoires qu’elle raconte, sur le fait de ne pas être tout à fait à sa place nul part, en tant que femme arabe lesbienne issue de la diaspora. Mais elle semble avoir élu domicile aux interstices entre ces différents espaces à force de voyager entre les mondes.

J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui.

Comme à notre habitude, nous demandons à nos artistes du mois de partager leurs coups de coeur actuels.  Pour Eliz, c’est Aya Nakamura et « la musique des descendants de l’immigration » en France.

 

 

Elle insiste sur le fait qu’on hiérarchise à tort les musiques, alors que selon elle tout est bon à prendre. « J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui. J’aime aussi le duo féminin rock Mr Airplane Man, un groupe indé US. » Elle ajoute « Rihanna!» puisque sa sonnerie de téléphone « Wild Thoughts » nous le rappelait.

 

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Bref, avec Eliz Mourad on est conviés à une traversée des frontières, à faire des sauts dans l’espace et le temps. Retrouvez TELEFERIK sur leur site webFacebook, Youtube, Soundcloud, Instagram, Tumblr.

 

/ Photos d’Eve Saint Ramon.

 

L’artiste du mois | Lia Kafka

Ce mois-ci, nous mettons à l’honneur l’illustratrice Lia Kafka. Ses oeuvres oscillent entre représentation de la vie quotidienne et dessins de créatures fantastiques. On a beaucoup aimé son univers plein de douceur et de magie.

 

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Quand as-tu commencé à créer ?

Je ne vais pas faire dans l’originalité ! Comme beaucoup de dessinateur-ice-s, je dessine depuis toute petite. En revanche, je ne me suis mise sérieusement au dessin qu’au lycée. A l’époque, j’avais pris Arts Plastiques option lourde. Là, j’ai vraiment commencé à étudier tout ce qui était du domaine de l’anatomie, la perspective, etc. Petite, j’aimais dessiner, mais lorsque le m’on me proposait de prendre des cours, je disais non, car, je cite « j’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à faire ! ».

 

Quels ont été tes tout premiers coups de coeur artistiques ?

Enfant, j’aimais beaucoup regarder les illustrations de mes livres pendant des heures. Des illustrateur-ice-s comme Boiry, et ses dessins féériques, Claude Ponti et son univers absurde, Quentin Blake et ses illustrations pleines d’humour m’ont fascinée. Mais je pense que ce qui a été mon moteur concernant le dessin (et ce, encore maintenant) sont les manga. Comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’ai grandi en regardant des anime à la télévision, comme Sailor Moon ou Cardcaptor Sakura. Mais je n’oublierai jamais le premier manga que j’ai lu, à la bibliothèque municipale de ma ville qui est Akira, ou encore le premier manga que j’ai possédé : Fruits Basket.

 

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Qu’est-ce qui te plaît particulièrement dans le dessin ? Est-ce que tu as déjà testé d’autres pratiques artistiques ?

Le dessin est un médium rapide et simple. On peut dessiner, même sur le sable. Il y a quelque chose de fragile, aussi. C’est un médium qui permet également re raconter des histoires facilement, comme je le fais, en illustration. Sinon, il m’est arrivé d’essayer la sculpture : j’avais tenté une vaine expérience de confectionner une poupée en pâte à modeler Plastiroc, mais je n’ai jamais eu la foi de continuer ! J’ai aussi testé la peinture et la vidéo, mais ça n’a jamais rien donné de concluant.

 

Fais-tu un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ? Si oui, de quelle façon ?

Haha ! J’essaye de ne pas trop mêler ma pratique artistique et mes idées politique, mais quoi qu’il arrive, ces dernières reviennent régulièrement que je le veuille ou non ! Par exemple, j’essaye toujours de dessiner des personnages aux morphologies, couleurs de peau, etc différentes. Ce sont la plupart du temps des femmes. J’aime aussi représenter les scènes romantiques queer. Je trouve le milieu du dessin encore très sexiste et cis-hétérocentré (entre autres), et j’essaie d’en prendre le contrepied. Pour le Inktober, par exemple (un défi, durant le mois d’octobre, où l’on doit réaliser un dessin à l’encre par jour), en m’inspirant du Witchy art challenge de l’illustratrice Vicky Pandora, j’ai réalisé trente-et-un dessins de sorcières. A chaque fois, j’essayais de faire différentes couleurs de peau, religions, âges…

 

 

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Aimes-tu les utiliser pour montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer, que ce soit via des influences ou via les retours que tu as sur ton travail ?

J’adore les réseaux sociaux ! Je pense que si j’étais née deux décennies plus tôt, j’aurais eu beaucoup plus de difficulté à montrer mon travail. On peut toucher un public beaucoup plus large sur Internet, et faire également de chouettes rencontres. Pour moi qui ne vais pas facilement vers les gens, c’est une réelle aubaine !

 

Des illustrateur.ices, artistes qui t’inspirent ?

Je m’inspire énormément du manga. J’aime beaucoup la mangaka Kaoru Mori. A chaque fois que je vois un dessin d’elle, j’ai automatiquement envie de dessiner. Pareil pour Kaori Yuki ou Junji Ito. Sinon, j’aime bien feuilleter des magazines comme Hey ! Ou Hi-Fructose. Le mouvement Low-Brow est pour moi une grande source d’inspiration.

 

 

Retrouvez Lia Kafka sur sa page facebook ou sur instagram@lia.kafka !

L’artiste du mois | Charline Bataille

Tatoueuse, peintre, créatrice, Charline Bataille est une artiste à multiples facettes basée à Montréal. Son esthétique explosive est reconnaissable au premier coup d’oeil. Artiste engagée, elle représente des personnages à la fois mignons et féroces qui défient l’ordre établi.

 

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Quels ont été tes premiers coups de coeur artistiques, tes premières influences ?

Ma mère est sûrement la première influence que j’ai eue! Toutes les deux, on est obsédées par le visuel, la beauté, la cohérence! Quand j’étais jeune, je me rappelle, si elle ne trouvait pas ce qu’elle voulait, elle le faisait elle-même! Elle achetait des meubles de seconde main et les peignait à la main, elle a démarré sa compagnie de graphisme dans sa vingtaine, elle est vraiment quelqu’un qui attend pas que les choses lui soient données, elle créé ce qu’elle a besoin de voir dans le monde ! J’ai l’impression que c’est dans cet esprit que j’ai commencé à tatouer, je ne voyais pas de tattoos qui me plaisaient alors j’ai voulu le faire moi même. Autrement, mes dessins ont toujours été profondément autobiographiques.

 

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Tu crées sous différentes formes : tatouage, dessin, peinture, volume, et même peinture sur vêtements ! Est-ce que tu as une préférence parmi ces manières de créer (et si oui, pourquoi) ?

C’est sur que tatouer, c’est totalement fascinant. Ce médium la est complètement différent parce que chaque tattoo que je fais est comme une collaboration avec la cliente. J’apprends beaucoup et ça me pousse à explorer des imageries et des sentiments qui viennent de l’extérieur de moi, c’est vraiment enrichissant. Pis c’est sur c’est aussi vraiment cool comme médium! Les machines, la permanence, le fait que l’art bouge et voyage. Peindre, c’est plus personnel. Je le fais quand j’en ai besoin, c’est une thérapie. La sculpture c’est une exercice de patience. J’aime tous les médiums, je trouve que je suis chanceuse de pouvoir tout les utiliser, ça garde les choses piquantes!!

 

 

Considères-tu ta pratique artistique comme engagée politiquement ?

Ouais c’est sûr ! Je tatoue des gens queers en majorité et je passe beaucoup de temps à parler de corps et d’expériences de vie avec eux. Pour moi, c’est ma preuve que mon travail est queer. Je dessine des personnes laides, poilues, grosses, j’essaye de créer des images qui normalisent mes amis.

Je pense aussi que le fait que je partage beaucoup de mes sentiments et pensées sur Instagram sans vraiment m’en faire sur le fait que c’est pas “professionnel” c’est une façon d’adresser l’accessibilité ou le manque de dans les attentes du capitalisme. Une façon de créer un moule dans lequel être vulnérable n’est pas un obstacle au succès.

 

 

Quelle est ta place dans le monde de l’art, et plus spécifiquement le milieu du tatouage ? Est-ce qu’il y a des choses que tu aimerais voir changer ?

A place with nobody to stare at non binaries bodies, a place with no culturally appropriative images on the walls, a place with no intrusive forced HIV disclosure and shaming, a place with consent forms that ask for the person’s pronouns, a place that is wheelchair accessible, a place that hires and give managing positions to people of colour.
As white tattooers, we have to step down, we have to take less space. A place where you don’t need to be ‘professional’, meaning a place where it is known and celebrated that you, as a client or worker, are a person with feelings. A place that doesn’t except you to hide your feelings, put on a fake face, be courteous. A place where you can truly connect and be yourself. A place where you don’t need to build a tough skin to survive, a place where your own skin is always enough. A place that offers sliding scales.
A place that holds regular meetings to address racism and a place that acknowledge the origin of tattooing, a place that does NOT think that tattooing is a only hundreds years old.
A place that doesn’t glorify violent colonisation images, A place where Sailor Jerry isn’t a God. A place that does not exploit people. A place that gives a living wage to all.
A place where HIV and hepatitis C are NOT seen as disgusting or something to joke about.
A place where fat people are seen as beautiful and where tattoos on skins full of cellulites still make it on instagram, a place where, as soon as they come in, women dont feel intimidated, a place that takes sexual assaults seriously.

 

(Traduction par le collectif)

Un lieu où personne ne dévisage les corps non-binaires, un lieu sans images qui approprient des cultures, un lieu sans obligation intrusive de dévoiler son statut séropositif et sans honte, un lieu avec des formulaires de consentement qui demande les pronoms de la personne, un lieu qui est accessible en fauteuil roulant, un lieu qui engage et donne des positions de management au personnes racisées.
En tant que tatoueur-euses blanc-hes, nous devons passer la main, nous devons prendre moins d’espace. Un lieu où on n’a pas besoin d’être « professionnel-le », c’est-à-dire un lieu qui est connu et célébré pour soi, en tant que client-e ou travailleur-euse, en tant que personne ayant des sentiments. Un lieu qui qui ne nous demande pas de cacher nos sentiments, créer un masque, être courtois-e. Un lieu où nous pouvons réellement nous rejoindre et être nous-même. Un lieu où l’on n’a pas besoin d’avoir la peau dure pour survivre, un lieu où être dans sa propre peau est toujours assez. Un lieu qui propose un barème dégressif.
Un lieu qui tient des réunions régulières pour parler de racisme et un lieu qui reconnaît l’origine du tatouage, un lieu qui ne pense PAS que tatouer n’a qu’une centaine d’années.
Un lieu qui ne qui ne glorifie une imagerie colonisatrice violente, Un lieu où Sailor Jerry n’est pas un Dieu.
Un lieu qui donne un salaire décent à toustes.
Un lieu où le sida et l’hépatite C ne sont pas vues comme dégoûtants où comme des sujets de blagues.
Un lieu où les personnes grosses sont vues comme belles et où les tattoos sur des peaux pleines de cellulite sont postés sur instagram, un lieu où, dès qu’elles entrent, les femmes ne se sentent pas intimidées, un lieu qui prend les agressions sexuelles au sérieux.

 

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Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Comment transforment-ils la manière de montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer ?

Bon, alors Instagram c’est une énorme parti de mon travail. C’est un outil de business que je prends au sérieux.
Ça change ma façon de travailler parce qu’il est inévitable, je suis influencée par ce qui “pogne”.. en même temps, c’est un outil qui m’a permit de connecter avec des tatoueurs à travers le monde. Je peux voyager partout. C’est vraiment magique !

 

 

Suivez Charline sur instagram @charlinebataille et sur tumblr.

L’Artiste du mois | Romy Alizée

Romy Alizée est photographe. Dans ses images pleines de vie, dont une grande partie sont des autoportraits, elle explore sans artifices sa sexualité et le rapport à la nudité. Ce mois-ci, nous lui posons quelques questions !

 

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Qu’est-ce qui t’a amenée à la création artistique ?

C’est passé par plusieurs phases, plus jeune j’avais ce désir d’être vue, d’interpréter, je voulais être comédienne, j’ai fait des écoles pour ça et puis un beau jour j’ai pris mes premières photos. C’était quelque chose de totalement progressif, gamine, j’avais tout le temps la tête fourrée dans les magasines, mode, musique, et je découpais toutes les images pour en faire des journaux ou des collages sur mes murs. Un jour j’ai refait ma chambre d’images de mode jusqu’au plafond. Bref, j’aimais l’image, également beaucoup le cinéma. Mais j’avais zéro confiance en moi, même au lycée j’ai jamais osé rêver à faire une classe terminale option théâtre ou arts, donc j’ai attendu de passer par « actrice » ou « modèle » pour me familiariser à chaque fois avec la forme d’art, afin de me sentir prête à faire moi-même.

 

C’est intéressant que tu dises ça parce que justement je trouve qu’il y a un côté très assuré et brut dans tes photos, où ta confrontation à l’inévitable « male gaze » n’est pas dans un rapport de séduction un peu cliché. Ça doit être aussi du au fait que tu as eu du temps pour mûrir ce que tu voulais réellement montrer!

Certainement oui, je pense que ce n’est pas pour rien que j’ai attendu autant. Toute ma vie ma mère m’a répété d’être patiente, que seule la patience m’amènerait à ce que je veux, et elle avait raison. Pour ce qui est du male gaze et du côté assuré, effectivement, là dessus, j’ai totalement confiance en moi et en ce que je montre. Je ne me suis jamais sentie atteinte par les projections qu’on pouvait faire sur moi.

 

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Et en parlant d’image, de cinéma, quels ont été tes tous premiers coups de coeur artistiques?

En fait j’ai été envahie d’images de toute sorte gamine et ado mais sans avoir jamais les sources. J’étais abonnée à Vogue donc je voyais quand même de belles images, de mode certes, mais à cette époque c’était des séries photos assez dingues, puis au cinéma, un gros penchant pour les films de genre, les films un peu punk sur les bords. Concernant la photographie, j’y connaissais quasiment rien jusqu’à ce qu’un jour ma meilleure pote me file un bouquin de Nan Goldin. J’ai aimé et je me suis un peu intéressée au journal intime en photo. Mais même si j’ai commencé par ça, le journal intime, je pense pas que Goldin, Petersen and co soient les artistes qui m’aient le plus inspirée, les images que je produis sont le fruit de 29 ans de culture érotico-porno, de male gaze à tout va, de besoins d’héroines qui parlent et qui me sortent l’enfer où les femmes ne sont que des culs et des seins. Pour ça que j’ai surtout trouvé mes héroïne dans la musique avec Lydia Lunch, Kim Gordon, Kim Deal, Peaches…

 

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Tu as déjà été comédienne avant d’être photographe, mais est-ce que tu as tenté encore d’autre manières de créer ? Qu’est-ce qui te plaît particulièrement dans la photographie ?

J’ai un peu écrit aussi, par contre jamais dessiné ni peint. J’aime la photographie car c’est figé donc ça pose à priori des contraintes à la création, car je suis obligée de penser mon image, et en même temps une image figée permet de laisser libre cours à l’interprétation, à l’imagination. On peut fantasmer beaucoup à partir d’une image. Par rapport à ce que je fais, il y a une distance créée entre mes photos et les personnes qui les regardent, qui peuvent être étonnées excitées ou se demander quel est mon propos, dans un film, ce serait presque donner trop de clés. Une image ça reste et ça s’imprime dans la rétine.

Considères-tu tes photos comme étant intimement en lien avec tes convictions ? Comment ressens-tu ce croisement entre ton art et tes opinions politiques ?

Oui totalement. Non pas que je le décide réellement, mais je ne pourrais pas créer sans une forme d’engagement, peut-être un jour, qui sait, mais je transpire par tous les pores de ma peau ce que je lis/vois/écoute, et disons que j’ai beaucoup de choses à exprimer, et puis quand on parle de photo érotique, de porno, c’est presque en soit un acte politique que de le faire délibérément. Maintenant, quand je fais une image où je me mets en scène je pars de tout un tas de choses, de fantasmes ou de trucs qui peuvent me poser question et m’amener à réagir en photo. Je produis de façon assez spontanée, j’ai des tas d’idées, que je concrétise ou pas. Par ailleurs je ne suis pas surprise qu’on trouve mon travail audacieux car en ces temps modernes, même si la nudité et l’exposition de soi ont trouvé une place dans la vie de beaucoup de gens, le fait d’y prendre aussi position reste plus marginal. On le voit avec le travail de Deborah de Robertis par exemple.

 

 

Que penses-tu des réseaux sociaux en tant qu’outil pour montrer du travail ? Par exemple, par rapport à cette prise de position, trouves-tu qu’ils te limitent ou te libèrent ? Et de manière générale, que t’amènent-ils, ou t’enlèvent-ils ?

J’en ai une utilisation assez normale d’une personne qui fait de l’image. Instagram est un outil de diffusion dont je connais les limites, à savoir, la censure des images de nu, pour autant, j’ai arrêté de trouver ça chiant ou de me plaindre après une suppression d’image car je n’ai pas trouvé mieux pour faire de la communication (je trouve twitter horrible bien qu’on puisse y montrer de la pornographie). Je diffuse donc ce qui est possible, le reste, je le montre en expo ou dans des livres et c’est tant mieux, ça me permet de garder certaines images un peu secrètes. Je ne fais pas mes images en fonction des réseaux sociaux, ils n’interfèrent jamais dans mon processus de création. Ils ne sont que des outils et pour le coup j’ai déjà été publiée dans la presse ou été invitée à exposer via leur utilisation… Par contre, la profusion d’images disponibles rend le tout un peu moins séduisant qu’aux débuts d’instagram. Je ne poste quasiment plus de stories et ne like que peu souvent des images car je me trouve souvent sotte à passer tant de temps par jour les yeux sur mon écran.

 

Des photographes, artistes qui t’inspirent ?

Je suis plutôt inspirée par des femmes artistes autour de moi, des initiatives féministes, des discours militants, des trucs que je lis, que j’écoute. C’est plus mon quotidien très immergé dans les questions de féminisme, de sexualité, de genre qui m’inspire que des grands noms de la photographie ou de l’art, même si j’ai quelques références connues.

 

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Où est-ce qu’on peut voir tes photos exposées prochainement ?

Je sors mon premier livre « Furie » aux éditions Maria Inc. Il sera disponible le 18 avril à la super librairie Zeugma (Montreuil) lors d’une séance de signature un peu particulière. Pour les personnes qui ne pourront pas venir, le livre est disponible sur mariaincorporated.com. Également, j’expose une quinzaine d’images à la galerie Dièse22, dans une expo collective intitulée « Illusions Charnelles ». Le vernissage aura lieu le jeudi 12 avril et durera un mois. Après ça, je tournerai quelques petits films coquins.

Retrouvez Romy sur instagram @romixalizee et sur son site https://www.romyalizee.fr/ !

 

L’Artiste du mois : Manon Bauzil

Ce mois-ci, nous avons choisi de mettre à l’honneur notre illustratrice, Manon Bauzil ! Dessinatrice et graphiste, ce sont ses créations pleines de poésie qui accompagnent chaque biographie d’artiste. Nous lui avons posé quelques questions pour vous faire mieux découvrir son travail.

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Soleil Couchant, 2015

Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Depuis combien de temps t’y intéresses-tu ?

Je dessine depuis que j’ai 4 ans, j’ai toujours beaucoup dessiné, je suis timide et donc ça m’aide à m’exprimer. Du coup ça prend une grande place dans ma vie! C’est une façon de voyager dans ma tête.

Quels ont été tes premiers coups de coeur artistiques ?

Mes premiers coups de coeurs artistiques ont été Matisse et Picasso, étant de la côte d’azur c’est des artistes qui ont bercé mon enfance et que j’ai redécouvert pendant mes études. Pendant toute ma scolarité on disait que j’étais dans la lune, c’est vrai, je rêvais tout le temps (toujours aujourd’hui d’ailleurs) je regardais toujours en l’air, et mon père est comme ça aussi, du coup il me parlait souvent de la beauté de la nature, des objets des années soixante, du design des voitures, des bateaux des chaises etc… Je suis une contemplative!

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illustration pour le magazine en ligne « 2ème page »

Est-ce que tu as déjà tâté d’autres médiums ? Qu’est-ce qui te convient particulièrement dans la pratique du dessin et du graphisme ?

J’ai des petites périodes de photos parfois, et de vidéos aussi, j’aime bien faire des stop motion… Sinon j’aime aussi sculpter des trucs, et les peindre, mais ça fait un moment que je peins (encres et acrylique) sur des toiles ou du papier cartonné j’adore ça. Ce qui me convient dans le dessin et le graphisme, c’est la liberté d’exploration, le fait de pouvoir tester des choses, enlever des parties que j’aime pas ou me concentrer sur d’autres…

Fais-tu un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ? Si oui, de quelle façon ?

 Disons que je n’ai pas d’opinion politique très tranchée, c’est plutôt des questions que je me pose. Je pense que si je fais passer des messages parfois sur ce que je fais, c’est surement involontaire, je ne fais que retranscrire ce que je vis, ce qui m’inspire, ce qui me dégoûte, ce que je trouve drôle…

 

 

Que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer son travail créatif ?

Je pense que les réseaux sociaux c’est une chance inouïe pour les artistes de découvrir ce que les autres font, leur vie, c’est une source d’inspiration énorme, après, il faut faire attention à ne pas se noyer sous le flux d’informations, ce qui peut conduire à l’inactivité… et ce qui m’arrive parfois! Personnellement j’utilise pas mal instagram, ou il y a une grosse communauté d’artistes.

Des dessinateur-ices, artistes qui t’inspirent ?

Des artistes qui m’inspirent, il y en a beaucoup, j’adore les films de Fellini, et les films de la nouvelle vague, j’aime beaucoup la poésie de Rimbaud et Verlaine (quand je suis triste), Jean Cocteau, et pour les artistes contemporains, broken fingaz, ou raving indian (sur instagram).

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Marguerite, 2018

 

Retrouvez Manon sur instagram, @bauz1992 !

L’Artiste du mois : Nicolas Medy

Nicolas Medy est réalisateur. Vous vous souvenez peut-être de sa vidéo « Bientôt le feu » que nous avions projetée à l’occasion de notre première exposition ‘Des corps, un espace‘. On a profité de la sortie de son premier court-métrage ‘Soleils Bruns’ – une production Paradisier Zootrope – pour lui poser quelques questions et nous plonger dans son univers. Avec lui nous abordons son parcours, de la photographie au cinéma, ainsi que le versant politique de son travail filmique qui aborde l’empowerment  des subjectivités queer et/ou racisé.e.s.

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Bientôt Le Feu (2017)

Qu’est-ce qui t’as amené à la création ? Est-ce que ça a été quelque chose de progressif ou de soudain ?

En fait je ne l’explique pas trop, je pense que comme plein de gens c’est intervenu quand j’étais enfant. Je dessinais énormément, j’étais pas particulièrement doué mais j’aimais ça. Je faisais beaucoup de bande dessinée. J’ai fait de la musique longtemps ensuite, de la photo et le cinéma est arrivé un peu au milieu de tout ça de manière assez évidente sans pour autant que je l’explique. Je pense que ce sont mes premiers coups de coeur pour des films et des réalisateurs au lycée, donc assez tardivement, qui m’ont donné envie.

Tu pourrais nous parler de ces coups de coeur ?

Mes deux premiers coups de coeur au cinéma ont été pour Fellini et Almodovar. Almodovar en découvrant La Loi du Désir au lycée, son film pédé qui m’a complètement bouleversé et un peu émoustillé aussi ! Et Fellini avec Juliette des Esprits et le Satyricon ensuite. Je crois que d’un coup j’ai été en contact avec absolument tout ce que j’aimais au même endroit : le baroque, le lyrisme, l’excès, l’humour…

 

 

Tu pratiquais beaucoup la photographie avant, est-ce que tu en fais encore ? Les derniers projets qu’on a connus sont des films. Y a-t-il une raison pour ce(s) choix de médium(s) ? En y a-t-il un que tu préfères ?

Non, je ne fais plus du tout de photo depuis quatre ans. En réalité je crois que ce qui m’a le plus plu, pendant toutes ces années où je ne faisais que ça, c’était moins l’acte de photographier que celui de mettre en scène mes copines. Choisir les maquillages, les coiffures, les costumes, les cadres, les expressions et les pauses – toujours très très drama -, les décors etc. J’ai pris goût à la mise en scène grâce à la photo. Les dernières années on construisait des décors chez moi ou chez mes copines, on s’amusait de plus en plus à mettre en scène des tableaux baroques avec des coiffes, de longues robes années 80, des fleurs, des bijoux, des étoffes, des voiles, des maquillages excessifs… c’était toujours très premier degré et démodé et à la limite du mauvais goût mais super drôle. Mais il y’avait une limite à la narration dans les photos et à un moment j’ai eu envie de raconter des histoires.

 

 

C’est assez frappant ce que tu dis parce que je trouve qu’on retrouve dans tes films un certaine attention accordée à la composition. On pourrait dire qu’on voit que tu as été photographe.

Oui, sur la fin en photo je me souviens que j’ai délaissé le portrait pour des mises en scène en extérieur proche de tableaux, j’avais envie de mettre en scène toujours plus de gens, dans des situations et des mises en scène toujours plus baroques. La dernière photo que j’ai fait c’est une pietà avec toutes mes copines dans des fourrures de toutes les couleurs.

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2013

On retrouve bien ce coté baroque dans tes films : ce côté excessif, des corps qui se meuvent avec parfois des gestes exagérés… C’est d’autant plus marquant que les gens que tu mets en scène sont des sujets queer et/ou racisé.e.s (noir et arabes) qu’on n’a pas l’habitude de voir mis en scène de cette manière. Qu’est-ce que ce style te permet de raconter ? Et est-ce que tu crois qu’on peut faire un lien avec cet appel au baroque et les sujets dont traitent tes films, à savoir l’identité ou plutôt les sujets qui se retrouvent aux intersections en tant que queer et racisé.e.s ?

Au début, presque la majorité des copines que je photographiais étaient blanches et au fur et à mesure que je questionnais mon identité il s’est produit comme un glissement très spontané et j’ai commencé à intégrer des personnes queer et / ou racisées à mes photos et ce de plus en plus jusqu’à ma première vidéo Bientôt le feu. Je crois qu’on pourrait surtout faire un lien entre mon esthétique et le désir fort que j’ai de mettre en scène ces identités et ces corps d’une certaine façon : beaux, sublimés, fiers et émancipés. J’ai envie de raconter quelque chose de la volonté et du désir d’« empowerment » qui s’exprime et qui anime beaucoup de personnes de mon entourage queer et / ou racisées.

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Bientôt Le Feu (2017)

En quelque sorte, ton positionnement affecte ta manière de représenter ces sujets ? Est-ce qu’il y aura une suite à Bientôt le feu et Soleils bruns, toujours dans la continuité de cette notion d’empowerment ?

Oui je pense bien sûr, ce que mes personnages vivent j’ai l’impression de le partager un peu aussi dans les histoires que j’ai racontées jusqu’ici. Le scénario que j’écris en ce moment est un peu différent de celui de Soleils Bruns. Il est toujours question d’émancipation d’un personnage, d’un groupe, d’un rêve mais, en terme de narration, la forme que va prendre le film est assez différente de Soleils Bruns.

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Bientôt Le Feu (2017)
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Bientôt Le Feu (2017)

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Avant tu montrais pas mal ton travail sur internet (surtout avec les photos) mais tu as un peu arrêté de faire ça dernièrement. Est-ce que c’est lié au médium de la vidéo qui n’est peut-être pas pratique à montrer ? Que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer son art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer, que ce soit via des influences ou via les retours que tu as (eu) sur ton travail ?

Il n’y a pas longtemps j’ai ressorti mes photos pour les montrer à des personnes proches qui ne les avaient jamais vues et ce sont leurs retours et le lien qu’ils ont fait entre mes photos et mon film qui m’a fait me dire que je ne m’étais pas totalement égaré. Ce que je veux dire c’est qu’une fois que j’ai arrêté la photo je n’étais plus très à l’aise avec ce que j’avais fait et du coup j’ai tout supprimé sur internet. Mais oui, a priori la plupart des films ne sont pas réalisés à destination d’internet, ils sont pensés et fabriqués pour un espace précis, la salle de ciné qui possède techniquement les capacités de montrer, de voir et d’entendre fidèlement le film. Ce qui ne m’empêche pas de penser que les réseaux sociaux constituent un espace dynamique et inédit pour partager ses productions quelles qu’elles soient, certaines formes d’art s’y prêtent plus c’est tout. J’aime bien Instagram et je m’en sers en moodboard par exemple ; c’est une manière de communiquer sur mon film. Ils ne modifient pas ma manière de créer mais parce qu’ils accélèrent et facilitent les rencontres ils ont forcément un impact. J’ai d’abord « rencontré » plusieurs acteurs.rices de Soleils Bruns sur Facebook par exemple grâce à un ami qui nous a mis en lien.

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Soleils Bruns, 2018

Est-ce que tu as des noms d’artistes, de vidéastes / réalisteur.ices qui t’inspirent ?

Plein ! Je vais m’en tenir au cinéma sinon ce serait beaucoup trop long je ne vais pas m’en sortir. J’adore entre autres Dario Argento, Derek Jarman, Mario Bava, Jean Rollin, Julie Dash, Rainer Werner Fassbinder, Isaac Julien, Harry Kümel, Brian de Palma, John Waters, Kenneth Anger, Jesus Franco, Marlon Riggs, James Bidgood et Jean Genet… j’ai découvert récemment Schroeter et surtout Paul Vecchiali qui me passionne.

Retrouvez Nicolas Medy sur instagram @nicolas_medy