L’artiste du mois | Tabita Rezaire

Tabita Rezaire est une artiste française d’origine guyanaise/danoise qui travaille en ce moment à Cayenne (Guyane). Elle se décrit comme une âme incarnée en agent de guérison. Dans ses œuvres (vidéos, performances, collages, installations etc.), elle s’intéresse à la décolonialité des technologies et appelle à la guérison collective.  

 

« The Internet is exploitative, exclusionary, classist, patriarchal, racist, homophobic, transphobic, fatphobic, coercive and manipulative. We need to decolonise and heal our technologies. Healing is resistance. » – (Internet exploite, est exclusif, classiste, patriarcal, raciste, homophobe, transphobe, grossophobe, coercitif et manipulateur. Nous devons décoloniser et soigner nos technologies. Guérir c’est résister.[1])

Tabita Rezaire

 

Entretien de Tabita Rezaire avec Marie-Julie Chalu

 

 

Je t’ai découvert lors du cycle Afrocyberféminismes[2] tenu à Paris à la Gaité Lyrique où tu as proposé une performance intitulée Lubricate Coil Engine – Decolonial Supplication (Lubrifier le moteur – une supplication décoloniale). J’y ai exploré ce que tu appelles le « digital healing activism » qu’on pourrait traduire en français par un activisme digital de la guérison, comment  es-tu arrivée à t’engager dans cet activisme ?

 

Dans cette offrande, je partage des histoires et technologies d’information et de communication. Comment être connecté ? À soi-même, aux autres, à la terre, à l’univers ?

Je pense que ce sont les questions qui m’animent dans mes profondeurs.

 

Je suis partie du diagnostic de notre déconnection collective. Pourquoi/comment en est-on arrivé à ce sentiment d’isolation générale, de peur de l’autre, de non respect de nos écosystèmes, ancêtres et descendances, d’exploitation et oppression institutionnalisées ? Et comment ces mécanismes d’aliénation se manifestent au niveau individuel, dans nos corps, dans nos cœurs ?

 

On porte tous en nous les traumatismes des histoires, des territoires, des lignées des temps passés, à quoi s’ajoutent nos propres expériences. Il y a encore pas si longtemps, j’étais une boule de feu, impulsive, colérique, proie aux addictions, j’en voulais à la terre entière. Quand tu comprends les rouages du monde contemporain, tu ne peux qu’avoir le seum. La colère est un puissant carburant mais si tu fais pas attention elle te ronge de l’intérieur. J’étais plus capable de discuter sans m’écrier au blantriarcat ceci et cela. J’étais épuisée, je ne faisais que pleurer.

À ce moment là, j’ai commencé le yoga Kemetic et ma pratique avec une sangoma (guérisseuse traditionnelle), j’ai compris l’importance de la guérison. Pas comme un refuge mais comme une nécessité d’action politique : c’est prendre la responsabilité de ses traumas pour ne pas les reprendre et les reproduire. Quand tu commences ce chemin, tu peux guider d’autres dans leur propres parcours de guérison. C’est devenu ma mission.

Puis comprendre les relations entre la science et la spiritualité, les technologies de guérison, de communication, la physique quantique, les lois cosmiques c’est juste trop deep.

 

Deep Down Tidal (2017), Tabita Rezaire

 

Tu procures du soin notamment par le biais du yoga, une pratique spirituelle décoloniale et anticoloniale qui a beaucoup été récupérée. Qu’est-ce que le yoga kemetic et kundalini que tu pratiques ?

 

Toute technologie peut être utilisée en faveur ou en défaveur de l’harmonie.

Je pense qu’il y a une mauvaise compréhension de ce qu’est le yoga. Le yoga – mot qui veut dire unir – est une technologie qui permet d’unir notre réalité matérielle et finie (notre corps-esprit-émotions-circonstances) avec notre identité infinie (notre âme qui nous lie à la source). Ce qui selon la philosophie yogique (et beaucoup d’autres pratiques spirituelles) est le but de l’expérience humaine. Pour cela il y a autant de chemins qu’il n’y a d’expériences de vie. Le yoga est simplement un ensemble de savoirs et de pratiques parmi d’autres qui permettent cette union. Il y a traditionnellement plusieurs écoles de yoga, certains yogas se reposent essentiellement sur la pratique de la méditation, de la dévotion, du son, de la répétition, de la visualisation, et d’autres sur la maitrise du corps… C’est ce dernier qui est pratiqué essentiellement en Occident mais en vrai le yoga n’est pas forcement lié à des postures physiques. On pourrait dire que les religions du livre sont des yoga de la dévotion (dévotion à Jésus, Allah, YHWH …).

 

Le Kundalini Yoga fait partie de ces 22 voies traditionnelles du Yoga de l’Inde précoloniale.

C’est le yoga de la conscience et c’est par l’éveil et la maitrise de l’énergie de la Kundalini – énergie créatrice en chacun de nous – que cette pratique amène à prendre conscience et faire l’expérience de son infinité.

 

Le Yoga Kemetic est l’héritier d’une autre lignée, il est ancré dans les sciences et cosmogonies de l’ancienne Egypte. C’est une technologie Africaine d’union du monde matériel et spirituel, qui repose sur le souffle, la géométrie du corps et le lien avec les ancêtres – appelés Neteru en Egypte ancienne. Dans les années 70, des égyptologues noirs, inspirés par les recherches de Cheikh Anta Diop, ont réinterprété certains travaux et y ont trouvé une pratique spirituelle qui s’apparente au yoga. À partir de ça, ils ont créé le Kemetic Yoga, avec l’idée d’avoir une pratique spirituelle plus en résonnance avec la communauté noire car à l’époque (aujourd’hui encore mais ça change) le yoga était majoritairement pratiqué par les blancs.

C’est ce coté politique du Kemetic Yoga et son lien avec la spiritualité Africaine qui m’a touché, c’est le premier yoga où j’ai senti wowwww, j’ai besoin de ça dans ma vie. Le Kundalini après m’a permis de plonger plus profondément dans la philosophie yogique traditionnelle.

Ces deux pratiques m’ont vraiment fait comprendre la nécessité de la pratique spirituelle dans le combat politique.

 

Une pratique décoloniale du soin ou de la thérapie nous replace en lien avec la lignée de nos ancêtres. Je pense notamment à comment on a pu perdre les rituels de soin des cheveux afro crépus. Tu appelles à un équilibre mind-body-spirit-technology (esprit-corps-âme-technologie), pourquoi y incorporer la technologie/les technologies ?

 

La technologie est fondamentale, mais ça dépend de ce que tu appelles technologie. Pour moi le corps, l’esprit et l’âme sont des technologies. Selon le dictionnaire de mon MacBook, une technologie c’est l’application de savoir scientifique à une fin pratique. Le litige dans cette définition ce sont les termes ‘savoir scientifique’. Selon la colonialité, seul ce qui découle de la rationalité de la modernité peut être qualifié de scientifique. Si l’on se détourne de l’autorité occidentale et qu’on autorise d’autres cultures des sciences à co-exister, tout à coup le champs de ce que peut être une technologie s’étend considérablement. Et là une plante, la surface de l’eau, la communication avec les ancêtres, des symboles, les mouvements, les coiffures peuvent devenir des technologies si leurs utilisations suivent un protocole précis pour permettre un résultat spécifique.

 

 

Il n’est pas anodin que tu mettes ton propre corps en scène dans ton travail. Cela participe à un processus de guérison pour toi ?

 

C’est sûr. C’est mon chemin et mes questionnements politiques, intellectuels, spirituels qui nourrissent mon travail. Dans mes vidéos de ces dernières années on voit clairement les évolutions, comment d’un discours politique enragé on passe à une dimension spirituelle. J’avais besoin de comprendre d’où venait mon malaise, ma colère, la honte de mon corps.  J’ai compris que c’était en partie les conséquences des systèmes d’oppression. Comprendre la colonialité politiquement, puis corporellement, émotionnellement, ses effets dans mes cellules, dans mes amours, dans mes pleurs, m’a forcé à chercher des remèdes. Je cherchais qui j’étais, les complexités, fardeaux et privilèges de mes lignées ancestrales, et pour ca j’ai eu besoin de m’exposer, de montrer/sublimer ma honte, mes peurs, mes peines, les accueillir, tisser des liens avec elles pour pouvoir les accepter puis les transformer. J’ai fini par trouver qui je suis derrière les circonstances de l’espace-temps – une partie unique de l’infini, avec sa mission singulière et sa contribution particulière dans la mission de l’univers. Un résidu sonore de la vibration primordiale qui a donné naissance au monde. Voilà je suis un chant qui s’harmonise petit à petit.

 

Premium Connect, 2017, Tabita Rezaire

 

Dans ton travail, les dichotomies « Nord » / « Sud », corps/esprit, nature/technologie, civilisé/sauvage héritées de la modernité occidentale sont éclatées. On apprend par exemple que les systèmes de divination Ifa de la tradition Yoruba seraient à l’origine du système binaire utile aux systèmes d’information comme Internet. Les sources de nos connections sont violentes mais présentées comme progressives, neutres et universelles. Dans quelle mesure, tu interroges la notion de « colonialité du pouvoir[3] » dans tes œuvres ?

 

La colonialité du pouvoir c’est l’héritage omniprésent du colonialisme qui a imprégné nos sociétés postcoloniales sur les plans sociaux, politiques, économiques et culturels. Notamment à travers les hiérarchies entre les personnes – les races, les genres, les ethnicités, les classes sociales, les sexualités, les morphologies, les capacités physiques et neurologiques -, entre les cultures et les systèmes de connaissances.

Comme je m’intéresse à la technologie, je me suis mise à chercher les relations entre nos technologies et l’histoire coloniale. Comment nos outils d’information et de communication sont-ils contaminés par la colonialité ? Nos technologies électroniques sont-elles des outils de résistance ou de nouvelles formes d’oppression ? Réaliser l’impact de l’histoire coloniale dans tous les champs de la vie : comment on apprend, mange, aime, donne, pense, travaille, fait l’amour, construit nos villes et nos familles, comprend le monde, est d’une grande violence.

Il y a eu une décolonisation des territoires (sur le plan légal) mais la décolonisation mentale, sociale, historique reste encore à faire.

 

Dans ma vidéo Premium Connect je partage une autre généalogie des sciences informatiques. Les recherches en éthnomathématiques attribuent la naissance des mathématiques binaires (qui sont le fondement des sciences informatiques) au système divinatoire Yoruba. Il y aurait eu une migration de savoirs –notamment du protocole binaire du système de divination Ifa- depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’empire Moor puis l’Europe, et cette transmission aurait contribué au développement du code binaire nécessaire à tous nos circuits digitaux.

 

Il est crucial et urgent que nous fouillons nos mémoires, nos corps, nos histoires, nos technologies pour les défaire de la matrice (néo)coloniale.

 

Dans « Le Ventre des femmes », Françoise Vergès parle de comment la colonialité du pouvoir attaque les femmes racisées et spécialement les femmes noires concernant par exemple la santé reproductive. Dans ton travail également on retrouve ces réflexions, avec l’importance de soigner l’utérus, les sexualités, le plaisir féminin. En quoi cela s’articule avec le soin de nos technologies ?

 

L’utérus est une technologie. Une des plus anciennes, la première imprimante 3D !

C’est une matrice créatrice. Le pouvoir de la Création primordiale se retrouve dans nos utérus avec la responsabilité qui va avec. Comment créer? avec quelles intentions ? mais pas seulement la vie, c’est de là que l’on donne aussi naissance à nos rêves, nos manifestations, nos communautés, nos mondes ? Quand nos matrices utérines, nos bassins de création sont traumatisés, exploités, abusés, tout ce qui en sort, que ce soit la vie même ou nos rêves sont aussi brisés. Il faut guérir nos bassins créateurs pour guérir nos mondes.

 

Peu importe où on se trouve sur le spectre du genre, on a tous un centre énergétique à ce niveau-là qui régule notre pouvoir de création. C’est donc notre responsabilité à tous d’entamer ce processus de guérison. Après il est vrai que les femmes racisées ont historiquement et institutionnellement subis énormément de violences sexuelles et médicales. Ma vidéo Sugar Walls Teardom s’inspire de l’histoire de la gynécologie moderne qui crédite le docteur Marion Sims comme le père fondateur de la gynécologie alors que ses découvertes sont dues à des expériences chirurgicales qu’il faisait sur des femmes africaines esclavagisées dans sa plantation médicale pendant l’esclavage. Beaucoup n’ont pas survécu aux tortures du Dr. Sims. Ce sont elles qui devraient être reconnues et commémorées comme les mères de la gynécologie. On retrouve dans toute l’histoire de la médecine occidentale des expériences sur les femmes noires : le développement de la pilule, les stérilisations forcées ou les Hella Cells – les premières cellules immortelles volées dans le col de l’utérus de l’Afro-Américaine Henrietta Lacks.

 

 

Dans ta vidéo Hoetep Blessings, tu célèbres le pouvoir du c*nt, la féminité noire en reprenant le terme hoe. J’ai pensé à la vidéo How to be a bitch de Princess Nokia ou d’une latinx qui répond aux questions de Jesse Lee Peterson durant la Slutwalk, toutes les deux sont des femmes racisées qui se réapproprient les termes de bitch, slut. Est-ce que les personnes minorisées ne sont pas les pirates des codes et algorithmes racistes et sexistes ?  

 

Le pouvoir des mots.

Les mots sont une arme tant pour blesser que pour guérir.

Bitch, slut, hoe, pussy… pareil en français avec pute, salope, con, chatte … ces expressions utilisées comme insultes alors qu’elles sont liées au féminin sont des dispositifs de la colonialité pour conditionner le subconscient de la population et ancrer la honte du féminin dans le discours et l’inconscient collectif. C’est pareil avec la race, les Français ont peur de dire le mot noir, car inconsciemment ils pensent que c’est une insulte. Le langage influence les opinions et avec, les comportements.

 

Se réapproprier les mots, leurs mouvements, leurs sons, leurs sens, c’est s’émanciper du poids du langage, du poids du monde. Les personnes minorisées sont peut-être plus sensibles aux effets des mots, car elles savent que les mots prennent au cœur, et font mal. Alors les mots deviennent un outil de défense, de résistance. La poésie et la musique ont toujours été au centre des révolutions, des chants guerriers des millénaires passés aux incantations intemporelles.

 

Le son a un immense pouvoir créateur. Les fréquences sonores modifient nos ondes cérébrales et peuvent changer notre état de conscience et modifier la matière. C’est pourquoi beaucoup de spiritualités utilisent les technologies sonores ; l’industrie militaire aussi avec les armes acoustiques mais pour d’autres raisons.

 

Peux-tu nous parler de la NTU Tech Health Agency que tu as créé en Afrique du Sud ?

 

NTU c’est ma famille avec Bogosi Sekhukhuni et Nolan Dennis Oswald. On a commencé à travailler ensemble en 2015 avec l’idée de construire notre propre serveur et d’avoir un réseau de partage sécurisé sur le Deep Web. On a toujours notre serveur et depuis on s’investit dans ce qui relie la technologie et les philosophies Africaines. On travaille par exemple avec les plantes enthéogènes utilisées dans la spiritualité Sud-Africaine et le potentiel de l’énergie libre. NTU c’est une rencontre d’âmes, un espace de partage, d’inspiration, de soutien. La famille quoi.

 

Comment s’est passée ta première exposition solo Exotic Trade ?

 

Ca va bientôt faire 2 ans, beaucoup de choses ont changé. Ces œuvres m’ont transformées, ou plutôt c’est à travers elles que je me suis métamorphosée.

Créer c’est comme donner naissance. Faire naitre des œuvres demande d’aller au plus profond de soi, de se confronter au pire de soi pour y trouver le meilleur. On ne revient pas indemne de cette descente. On en ressort écorché, transformé, purgé. Voilà, peut-être que cette exposition, enfin ce que j’ai traversé pour la mettre au monde, aura été comme une préparation à la renaissance. Pour renaitre, il faut savoir mourir. Pour vivre, il faut apprendre à mourir. À chaque respiration. De l’autre côté des angoisses, du stress, des doutes de soi, des vulnérabilités, des colères, des attentes, des déceptions, des rêves, des peurs, se mettre à nu en partageant son travail, son cœur, son âme, est d’une grande beauté. Je suis pleine de gratitude.

C’est mon parcours de guérison que j’ai partagé.

Ces œuvres ont maintenant leurs propres vies, elles ont beaucoup voyagé et continuent leurs parcours de cœur en cœur autour du monde. Je n’ai pas arrêté ces dernières années alors maintenant après m’être vidée, j’essaie de me ressourcer, d’honorer mon cycle de création. Je suis en gestation pour pouvoir donner naissance aux prochaines visions. Ce n’est pas toujours facile de respecter son rythme de création dans ce milieu. Je réfléchis à d’autre façon de donner. J’apprends à recevoir. J’attends. J’écoute.

As-tu des actualités ?

 

Je prépare un nouveau film sur les vestiges de technologies célestes d’un point de vue scientifique, archéologique et métaphysique. Je finis le tournage le mois prochain au Sénégal et en Gambie.

J’essaie aussi de monter un centre d’études et de pratiques lunaires.

Sinon beaucoup d’expos, d’offrandes, de partage-travail prévus un peu partout dans le monde.

Mon intention pour 2019 c’est d’apprendre à valoriser l’équilibre, alors si je le manifeste ça sera ma plus belle actualité.

 

 

Retrouvez Tabita Rezaire sur son site et sur sa chaîne viméo !

 

 

[1] Les traductions sont de Marie-Julie Chalu.

[2] « Afrocyberféminismes est un projet de recherche qui questionne les enjeux contemporains posés par les technologies numériques au regard de l’Afrique et de ses diasporas en explorant la place du genre et de la race. » (source : afrocyberfeminismes.org). Le cycle s’est tenu de février à juillet 2018 à la Gaité Lyrique (Paris) et a été organisé par Oulimata Gueye et Marie Lechner.

[3] La colonialité du pouvoir reproduit les structures de pouvoir basées sur la race entre autres.