L’artiste du Mois | Tarek Lakhrissi

Poète, performeur, artiste visuel, Tarek Lakhrissi développe une pratique artistique protéiforme qui porte sur le langage, l’identité et les affects. Il a réalisé de manière autodidacte son premier film diaspora/situations, un documentaire qui interroge les identités diasporiques queer. Il est en ce moment en résidence à La Galerie, Centre d’art contemporain à Noisy-Le-Sec où il va présenter sa première exposition personnelle Caméléon Club dont le vernissage est le 1er février.

 

photographie de Charly Gosp

 

Quel est ton rapport au monde de l’art contemporain ? En quoi tu pourrais le rapprocher de la notion de transfuge[i] ?

La notion de transfuge est importante quand tu remets en perspective tout ton parcours. Je pense que c’est l’une des choses les plus compliquées quand tu es un jeune artiste et que tu arrives dans le milieu de l’art contemporain. Tu as très peu d’interlocuteurs pour interroger ta place, questionner tes prises de positions et comment tu peux stratégiquement arriver à tes ambitions. Sans se compromettre ou se censurer. C’est une expérience qui peut être isolante. Je crois que je suis arrivé à un endroit maintenant où j’arrive très facilement à dire ce que j’ai envie de faire tout en gardant une forme de liberté. Je suis ma propre matière. Et le transfuge, c’est un peu comme être un caméléon : tu t’adaptes, tu prends une nouvelle peau et un jour, tu découvres que tu parles d’une autre manière. Il y a quelque chose de l’ordre de la métamorphose. Cela m’inspire beaucoup, et cela me rend très fier de mon héritage.

Pour revenir à ta question, c’est quelque chose que j’apprends en ce moment et à laquelle je n’ai pas tout à fait de réponses. Je suis très observateur, et évoluer dans ce milieu suppose plusieurs types de négociations. Mais cela m’intéresse parce que c’est justement compliqué. J’ai envie de faire ça depuis longtemps mais j’ai pris du temps à l’assumer. Surtout quand, comme moi, tu n’as pas fait d’écoles d’art et que parfois ton profil n’est pas forcément le bienvenu ou qu’il est trop atypique. Le monde de l’art contemporain est un monstre capitaliste et élitiste.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à la création ?

J’en fais depuis que je suis tout petit. J’ai toujours dessiné et le rapport à l’image m’a toujours intéressé notamment à travers la télévision. Je me souviens m’être toujours demandé comment un journal télévisé ou un film étaient construits. Et tout ce qui était de l’ordre du bizarre m’inspirait. Je me suis toujours considéré comme weird. J’ai découvert plusieurs lectures au collège qui ont développé un sens de l’écriture chez moi. J’avais très tôt l’envie de me sentir représenté dans cet « océan de tropes blancs ». Avec l’écriture, tu accèdes à une forme de créativité qui te permet de créer de nouveaux mondes, de nouvelles façons de penser, de mettre en place des fantasmes et les réaliser, de créer une sorte de nouvelle technologie de soi. Je me rappelle que petit j’avais beaucoup d’imagination, je jouais avec des peluches, des figurines à qui j’apportais énormément de vie, de personnalités. Je passais des heures et des heures à leur construire une narration et les mettre en relation. Je faisais la même chose dans la petite ferme de mon oncle, j’inventais des noms à tous les animaux. Je réalise que la mise en scène que ce soit dans le film ou l’art contemporain m’a toujours intéressé. Par défaut, je suis toujours resté dans le milieu de la littérature, de l’écrit et de la parole en poursuivant des études à l’université en littérature et en études théâtrales et étant libraire pendant six ans. Je suis heureux que ce soit quelque chose de présent dans mon processus de création. Quand j’étais à l’université, j’étudiais beaucoup le théâtre, et je réalisais que j’avais envie d’aller plus loin et pas simplement étudier. C’est à Montréal que j’ai fait mes premières lectures publiques, que j’ai commencé mon premier documentaire diaspora/situations, né en réaction à la série Strolling de Cecile Emeke. J’ai aussi été encouragé à poursuivre une écriture expérimentale par Jean-Simon Desrochers à l’Université de Montréal. Cela a été un déclic.

 

Diaspora Situations

Diaspora Situations

Diaspora Situations

 

D’ailleurs ta création est tant poétique, visuelle qu’inspirée par des références théoriques, ce qui reflète ton parcours.

Pour moi, la recherche est une part centrale de mon processus de création.  Cela vient peut être de mon côté chercheur contrarié. Par exemple j’ai réalisé une vidéo basée sur le témoignage d’une jeune danseuse arabe de hip-hop, Imane, lors de ma résidence à la Galerie, à Noisy-Le-Sec (93). Elle est très charismatique et sûre d’elle. Ce qui m’a beaucoup marqué dans son discours, c’est qu’elle n’a que seize ans et a déjà une notion très précise d’elle même et du succès. Cela permet de réfléchir à la notion de « succès », sur ce que cela veut dire, notamment dans une société capitaliste et libérale et surtout quand tu es une personne de couleur. L’histoire n’a pas été écrite pour que nous ayons une place successful. D’où la puissance radicale de dire aujourd’hui « Je suis le/la meilleur.e et je vais réussir ». J’ai commencé à regarder des vidéos d’Oprah Winfrey où elle donne justement des conseils pour réussir en face d’une assemblée de jeunes femmes noires diplômées et j’aimais l’idée d’associer les deux discours. Un peu aussi pour souligner l’importance des apports des femmes noires et de couleur dans la pensée révolutionnaire. Il y a quelque chose de puissant dans un discours performatif, où l’on se persuade d’être le meilleur.  José Esteban Muñoz[ii], qui revient beaucoup dans mes travaux, est important pour moi parce qu’il a cette particularité d’être un scholar (universitaire) mais il écrit de manière sensible, poétique. Par exemple, il peut commencer par une anecdote dans un bar queer où il voit Vaginal Davis réaliser une performance, il décrit ses émotions lors du show et va ensuite développer tout un discours  politique et philosophique autour d’elle et de sa pratique. Ce type de glissement est très inspirant pour ma pratique. Cela m’intéresse beaucoup de justement multiplier les médiums : poésie, image, recherche, performance, workshops (ateliers), et passer mon temps à glisser de l’un à l’autre pour essayer de trouver la meilleure manière d’exprimer une idée. Ne plus créer des hiérarchies, et éviter la spécialisation.

 

Qu’est-ce qui selon toi caractérise ta langue poétique ?

Je suis assez persuadé d’avoir des visions. À certains moments de ma vie, j’en ai eu de très précises. La poésie arrive un peu comme ça. Cela arrive comme un flux de pensées, c’est-à-dire j’ai une phrase comme « J’ai traversé Gibraltar / Ta gueule pour voir ». C’est une association de deux phrases qui veulent à priori rien dire, mais à partir de ces deux propositions j’aime imaginer toute une narration autour de Gibraltar, autour de cette personne qui va dire « Ta gueule ». Et revenir à une forme de glissement. Et ensuite y rajouter une référence à Aya Nakamura ou Björk par exemple. Si je peux la caractériser, c’est une langue en métamorphose permanente, dans l’ordre du lâcher-prise et qui serait bâtarde. Les phrases interviennent dans ces moments où je médite. L’intérêt se manifeste dans ma capacité à leur donner de l’espace. À partir de là, je prends mon téléphone, j’ouvre l’application Notes, et un texte défile. Oui, je dirai une métamorphose de la langue qui ne se contente plus de dire ce qu’il y a à dire mais plutôt de passer par des biais, des chemins étranges et intuitifs – proches de formes de transes.

 

I don’t understand what you are saying but I love you (2018)

I don’t understand what you are saying but I love you (2018)

 

Comment tu caractérises ta langue poétique se retrouve, j’ai l’impression, dans ce que j’ai vu dans ta performance Blouse Bleue. Il y a lors de la performance des associations de références auxquelles on n’aurait pas pensé mais qui font ta narration du monde et dans lesquelles on est invité en tant que spectateur.trice à y mettre du sens ou pas.

Pour moi, la performance c’est le moment où tu te confrontes de manière directe à l’autre, dans un cadre précis tout en traversant un seuil. J’aime l’aspect participatif, prendre au sérieux le public et lui donner de la place. Les pièces de théâtre qui m’ont le plus intéressés sont celles où les metteurs en scène offre une liberté dans l’expérience. Comment ton corps est interpellé, quelles émotions se diffusent. Je pense que l’une des expériences les plus transformatrices est la pièce Einstein on the Beach de Robert Wilson. Elle t’offre une expérience du mystérieux qui est encore très difficile à décrire.

Quand j’écris des textes, j’essaie toujours d’être dans une sorte de partage qui peut être empowering (empuissant), autant pour moi que pour la personne avec qui je partage le texte ou la performance. Un ancien enseignant me disait récemment que mon écriture était comme une colère douce. J’ai beaucoup aimé cette description parce que ça rejoint aussi beaucoup notre génération. Oui, on est très en colère mais parfois on essaie de trouver des manières d’appréhender cette colère autrement. La colère est un sentiment  moteur et nourrissant, mais c’est aussi un feu et j’aime être précisément entre ces deux tensions. Et voir ce qui explose, apparaît.

 

Tu as mené justement un atelier « A love note about rage » à Bétonsalon. Lors de tes ateliers, y a-t-il une volonté d’utopie collective ? La question de la transmission est également importante et comment on fait communauté ?

Oui, et aussi, cela rejoint la performance, à quel endroit tu donnes la place à une autre personne. Ça suppose un immense travail d’écoute. C’est beaucoup plus compliqué de connecter avec une personne avec qui tu n’aurais a priori rien à partager. Mais, pour moi, c’est justement là où il y a des formes de vie qui se créent. On est plus de plus en plus renfermés sur nous-même à cause des violences extérieures et des réseaux sociaux qui nous rendent obsessionnels. On est un peu tous en crise permanente. Et pour moi, une exposition, une performance, un atelier, font partie des derniers endroits où tu peux proposer un espace à partager. Quand tout le monde joue le jeu, un truc magique se passe, il y a des circulations d’énergie, des partages de compétences et d’expériences, et un sens du « commun » s’installe. Et je pense que cela nous permet ensuite d’avoir un rapport au monde beaucoup plus nuancé et plus ancré.

 

C’est un espace de guérison également ?

Qui est évidemment éphémère. Et aussi un espace de confrontation, le healing (remède, guérison) va aussi intervenir par des conversations difficiles. C’est une transformation nécessaire, mais qui passe aussi par des formes de violences.

 

A love note about rage (atelier)

A love note about rage (atelier)

 

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux et à Internet de manière générale dans ta pratique artistique ?

Ce que j’aime beaucoup avec Internet c’est que tu peux te retrouver à te spécialiser dans un sujet absurde dont tu n’as absolument pas besoin. Si tu veux en savoir un peu plus sur quelque chose que tu ne sais pas, tu googles et tu trouves une solution. Je pense que les réseaux sociaux ont aussi permis de circuler des informations jusque là plutôt secrètes ou underground. Ce qui a permit à plusieurs de créer des « communautés de goût » et il y a une puissance radicale dans ce type de glissement dans notre société. Internet, c’est un accès ample à l’information mais aussi une dystopie. À la base, c’était fait pour rassembler les gens et c’est finalement l’inverse qui se passe.

 

Je ne sais pas si tu connais justement le travail de Tabita Rezaire qui interroge le caractère occidentalo-centré, raciste, sexiste, homophobe, des fondements d’Internet. Internet renforce en fait les inégalités qu’il prétend dissoudre.

Exactement. J’aime beaucoup le travail de Tabita Rezaire, je trouve que c’est une des artistes les plus intéressantes en ce moment de sa génération. J’aime beaucoup notre génération parce qu’on est assez habiles avec Internet, grâce à un smartphone par exemple, un accès assez facile à des informations. Internet représente quelque chose d’effrayant et de fascinant dans cette capacité d’avoir accès à tout et à rien en même temps, comme isole aussi. Cela crée une uniformisation des références, des manières de s’habiller, de parler. Instagram en est un grand exemple : on passe son temps à se mettre en scène, à se surveiller les uns les autres et poster des selfies, ou du food porn. C’est un excellent outil de pouvoir, et finalement, tout devient une forme de panoptique. Black Mirror n’est pas si éloigné de nos réalités.

 

C’est quoi ton rapport aux memes ?

C’est génial. Dans les communautés de couleur et queer, c’est hyper important les memes. Je suis beaucoup BestofGrindr et aussi ceux sur la culture astrologique. Pour les questions féministes et antiracistes, le meme est idéal : il permet d’aborder des questions radicales mais avec de l’humour.

 

Quels ont été tes premiers coups de cœur artistiques durant ton enfance et/ou ton adolescence ?

Je regardais beaucoup de clips vidéo quand j’étais petit. J’ai vraiment grandi avec les clips vidéos, j’étais inspiré par les clips de RnB : TLC, Aaliyah, Janet Jackson… On avait le cable et parfois accès à MTV. Aujourd’hui, je regarde encore beaucoup de clips vidéo pour entrer dans l’univers d’un artiste. Oui, je commencerais par cette culture clip qui s’est trouvée augmentée avec YouTube et Internet. Sinon la télévision m’a énormément marqué : les effets spéciaux dans les films, la Trilogie du samedi soir sur M6, les séries surnaturelles m’ont aidé à développer un imaginaire qui me sert beaucoup aujourd’hui et aussi à embrasser une forme de weirdness. Adolescent, je fréquentais beaucoup la bibliothèque où je passais des heures, j’allais aussi au petit cinéma d’arts et d’essais de la ville. Tout cela à contribuer à me créer une culture visuelle et esthétique : je découvrais Egon Schiele et les surréalistes, les films de Fassbinder, Woody Allen ou encore Spike Lee…

 

Dans ton exposition, tu travailles autour de la science-fiction.  Et je voulais la mettre en lien avec un concept qui t’est cher la « désidentification » créé par Muñoz. Est-ce que la science-fiction peut permettre la désidentifiction ?

Oui, cela permet à partir du moment où tu peux te projeter dans un monde, un temps imaginaire, où tu crées de nouveaux codes et de nouvelles manières de penser. Je suis tombé récemment sur cette phrase dont je ne me rappelle plus l’auteur : « Il est plus facile de penser à la fin du monde, qu’à la fin du capitalisme » (rires). C’est tellement vrai. Avec la science-fiction, tu peux réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui et le décontextualiser, y intégrer, insuffler des virus qui vont être critiques sur ce qu’on appelle les questions raciales, sexuelles… Dans le cadre de mon exposition personnelle Caméléon Club, je réalise un film tourné principalement qu’avec des personnes de couleur, Out of the Blue. Tout se passe dans un huis clos, dans un cinéma. Ce qui m’intéresse dans l’anticipation, c’est que tu peux vraiment tout te permettre d’un point de vue esthétique et narratif. J’ai écrit des choses complètement malades, je suis même arrivé à parler de grand remplacement. Et donc intégrer une théorie d’extrême droite (qui a été à la source de la tuerie de Charlottesville aux Etats-Unis), très tournée en dérision dans les espaces activistes. Je suis content de ce film : il y a une unité qui permet de penser un monde imaginaire où les personnes de couleur auraient la place principale, une place au centre et où tous les hommes blancs riches seraient enlevés un par un par des extra-terrestres. Un moment supposé catastrophique devient un moment de célébration. Et cela pose finalement tout un nombre de question. La principale est « Qu’est-ce qu’on fait ensemble maintenant ? ».

 

Un autre concept qui t’a touché : l’identité-relation d’Édouard Glissant. Tu le rapprocherais de la désidentification de Muñoz ?

Non. Penser la relationalité chez Glissant est très précise. Elle n’est pas forcément très proche de Muñoz qui est queer. L’identité-relation est importante pour moi. Mais ce que j’aime chez Muñoz, c’est que dans la désidentification,  il y a cette notion de code qui me plait et me parle plus. Elle fait partie intégrante de mon travail : je travaille sur les associations, le langage qui est un code pour communiquer, transmettre des émotions, pour faire communauté, faire lien. La désidentification je la dissocie de Glissant parce qu’il y a une dimension extrêmement radicale. Elle correspond d’avantage à la notion de survie propre aux expériences minoritaires. Sa radicalité s’exprime notamment à travers l’art. Dans les travaux de Muñoz, les artistes de couleur sont représentés et honorés. Il parle beaucoup de Baldwin, Basquiat, Marlon Riggs, ou encore Gonzales Torres.

Je me sens bien plus proche de Muñoz. Dans son deuxième livre Cruising Utopia, il y parle de futurités en lien avec le queer qui devient une possibilité, quelque chose à atteindre plutôt qu’une identité. Et c’est révolutionnaire.

 

J’aimerais pour finir que tu me parles de ta première exposition personnelle Caméléon Club. En quoi elle va consister ? Quel cheminement elle représente pour toi ?

Le titre Caméléon Club vient de plusieurs anecdotes. La première est personnelle : je me suis toujours identifié comme un caméléon. J’ai une très grande capacité à m’adapter à des situations, à des lieux, et cela rejoint ta première question. J’aime bien l’idée de m’intégrer (au sens positif) et de changer de peau. J’aime plutôt être équivoque, être multiple dans ma manière d’appréhender le monde, d’approcher des situations qui sont à priori non « approchables ». Caméléon Club fait aussi écho encore une fois à Muñoz dans Cruising Utopia, son dernier livre. Il fait notamment référence à un club gay, le 1470, et pour y accéder il faut traverser un club punk le Chamelon Club. Entre ces deux clubs, il y a un seuil, et c’est au milieu de ce seuil qu’il se sent lui-même. C’est aussi là que les espaces utopiques et les potentialités existent. Cela m’a extrêmement inspiré pour développer toute cette exposition qui va porter sur la science-fiction mais c’est une forme de prétexte. Ce qui m’intéresse dans la science-fiction, c’est que c’est absurde. Quand on dit science-fiction, il y a toujours un référentiel énorme. Caméléon Club est une manière de penser un espace parallèle qui peut exister à travers la notion de seuil. Toutes les œuvres et les salles l’interrogent : comment t’accèdes d’un lieu à un autre, une salle à une autre et en quoi la banlieue peut devenir cet espace intermédiaire. Comment la Galerie est en soi une sorte d’hétérotopie[iii] au milieu de Noisy-le-Sec. Comment le film qui est une mise en abyme (c’est un film qui se passe dans un cinéma) propose une autre forme de seuil autour de l’espace et du temps. Il y a également un dispositif avec une scène et du sable. Sur cette scène, il va y avoir des performances (de Ghita Skali, Sorour Darabi, Helma…), des entretiens avec Kaoutar Harchi et un atelier organisé par Claire Finch et Karima El Kharraze. Comment aussi l’espace performatif est un seuil à franchir. C’est la concrétisation de plusieurs années de travail. Mais je n’avais jamais eu d’espace pour y penser réellement, avec une équipe aussi compétente que celle de la Galerie et avec des ressources. Je suis heureux de proposer une première exposition qui soit moi et qui propose une vraie manière de sortir de soi. De trouver des utopies en soi, aussi. Et du soin, peut-être.

 

Out of the blue (2019)

Out of the blue (2019)

Découvrez le travail de Tarek Lakhrissi à l’exposition Caméléon Club du 2 février au 30 mars à la Galerie Centre d’Art Contemporain au 1, rue Jean Jaurès, 93130, Noisy-le-Sec ! Le vernissage a lieu le vendredi 1e février de 18h à 21h.

[i] Transfuge de classe est un terme sociologique pour désigner une personne vivant dans une autre classe sociale que celle de son enfance. Le transfuge se retrouve entre deux socialisations ayant des valeurs et normes différentes.

[ii] José Esteban Muñoz est un universitaire américain qui travaille sur l’étude des performances, la théorie queer, la culture visuelle. Dans son premier ouvrage Disidentifications: Queers of Color and the Performance of Politics (publié en 1999), il développe le concept de désidentification qui désigne «  des pratiques culturelles, souvent des performances artistiques, employées par les « queers de couleur » pour subvertir les codes de la culture dominante (hétérosexuelle, cisgenre, masculine, blanche). La désidentification est définie par Muñoz comme une troisième voie, proposant une alternative à la binarité entre identification et contre-identification, et qui permet l’invention par le sujet d’identités hybrides, mouvantes. Pour Muñoz, la désidentification, pour les « queers de couleur » fut une des conséquences du colonialisme qui les a placés en dehors de l’idéologie raciale et sexuelle dominante, c’est-à-dire la normativité blanche et l’hétéronormalité. » (wikipédia)

[iii] Hétérotopie est un concept créé par le philosophe Michel Foucault qui fait référence à des « lieux physiques de l’utopie. Ce sont des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire, comme une cabane d’enfant ou un théâtre. Ils sont utilisés aussi pour la mise à l’écart, comme le sont les maisons de retraite, les asiles ou les cimetières. » (wikipédia)

Pan Yuliang

Pan Yuliang est une peintre chinoise ayant vécu une grande partie de sa vie en France. Elle est connue pour ses portraits de femmes nues et ses autoportraits.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

 

Pan Yuliang, née Chen Xiuqing, voit le jour le 14 juin 1895 à Yangzhou, une ville de la province de Jiangsu en Chine, dans un milieu modeste.

Elle perd ses parents tôt : son père lorsqu’elle a un an, et sa mère lorsqu’elle en a huit. Son oncle obtient alors sa garde, et la renomme Zhang Yuliang. Lorsqu’elle atteint l’âge de treize ans, il la vend à une maison close de la province d’Anhui, où elle est contrainte de travailler et de se destiner à une vie d’enfermement.

À l’âge de dix-huit ans, elle y rencontre Pan Zanhua, un riche fonctionnaire. Attaché à elle, il décide de racheter sa liberté et de la prendre en seconde épouse. Elle prend alors son nom, signant ses lettres du nom « Panzhangyuliang », qui deviendra Pan Yuliang.

Ensemble, ils déménagent à Shangai.

Leur voisin est peintre et cela suscite l’intérêt de la jeune femme, qui apprend avec lui les rudiments de cet art.

Un ami de son mari, Liu Haisu, remarque son talent. Directeur de Shanghai Meizhuan, l’école d’art de Shangai, il l’encourage à y rentrer. Elle y est admise en 1918, faisant d’elle la première femme à être élève de cet établissement.

Cette école, très réputée, enseigne des techniques occidentales, notamment le dessin d’après modèle vivant. Elle en sort diplômée en 1921.

À cette époque, le nu est un sujet tabou en Chine, mais cela intéresse beaucoup Pan Yuliang. Elle se rend dans des bains publics pour dessiner, et fait des autoportraits nus. Cela lui crée une réputation de rebelle, qui n’est pas très bien vue.

À la sortie de l’école, elle gagne un concours de l’institut franco-chinois de Lyon. Soutenue financièrement par son mari, elle entre alors aux Beaux-Arts de Lyon, puis aux Beaux-Arts de Paris en 1923.

 

Autoportrait, 1924

 

En 1925, elle obtient la bourse du prix de Rome, ce qui lui permet d’aller y étudier. En Italie, elle se perfectionne en sculpture et en peinture à l’huile, et y gagne à nouveau un prix lors de l’Exposition Romaine d’Art International.

 

Cardinal, 1926

 

En 1928, Liu Haisu l’invite à revenir en Chine pour enseigner à Shanghai Meizhuan.

 

My Family, 1931

 

Entre 1929 et 1936, elle expose cinq fois. Elle obtient un poste de professeur à l’Université nationale de Nanjing. Ses oeuvres ont du succès, mais sont aussi sévèrement critiquées par des officiels du gouvernement chinois et par des critiques d’art réactionnaires en raison des nus.

 

Printemps, 1930

 

Nu à l’éventail, 1931

Rebutée par cet accueil, en 1937, Pan quitte Shanghai et s’installe définitivement à Paris.

 

Autoportrait, 1939

 

Femme allongée, 1940
Trois femmes, 1940
Écoute, 1940

Durant les années qui suivent, elles crée énormément d’oeuvres. Peintures à l’huile, sculptures, dessins… elle est exposée en France, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon. L’Etat français lui achète des oeuvres. Elle participe à plusieurs Salons parisiens et remporte des prix. Ses sujets de prédilections sont les autoportraits, les natures mortes, et les portraits de femmes. Elle reste attachée aux nus.

 

À l’aise, 1941

 

Nu semi-allongé, 1941

 

Femme à la robe bleue, 1942

 

La poupée, 1942

 

Fleurs et fruits, 1943

 

Bouquet de chrysanthèmes roses, 1943

 

Nu avec un chat, 1943

 

Deux chats, 1944

 

Elle est élue présidente de l’Association d’Art Chinois en France en 1945.

 

Autoportrait, 1946

 

Autoportrait, 1945

 

Elle entretient une correspondance avec son mari et sa famille restée en Chine. Durant la grande famine et la révolution culturelle chinoise, elle est leur premier soutien financier. Fortement attachée à son indépendance, elle n’est représentée par aucune galerie d’art et malgré son succès, elle a du mal à s’en sortir matériellement.

 

Femme assise devant la fenêtre, 1946

 

Aux Courses, 1946

 

Pivoines et masque, 1946

 

On ne sait pas exactement pourquoi elle n’est pas rentrée en Chine, un souhait qu’elle a exprimé plusieurs fois dans sa correspondance. Il est possible qu’elle en ait été empêchée en raison des tensions politiques.

 

Autoportrait, 1949

 

Durant les années 50 et 60, elle pratique beaucoup le dessin à l’encre, avec un trait marqué.

 

Beautés après le bain, 1955

 

Nu au tulipes, 1966

 

Femme allaitant, 1958
Danse des éventails, 1955
Récital familial, 1957

 

Portrait d’une dame, 1972

 

Danse des masques, 1955

 

Les dernières années de sa vie sont marquées par le dénuement ainsi qu’une certaine solitude. Elle est cependant invitée à exposer par le Musée Cernuschi, et plutôt que d’accepter une exposition personnelle, elle propose également les oeuvres de trois autre femmes artistes chinoises vivant en France. L’exposition « Quatre artistes chinoises contemporaines » est montrée du 26 mars au 30 avril 1977.

Elle meurt quelques mois plus tard à l’été 1977 à Paris, laissant des milliers d’oeuvres. Quelques unes sont trouvables au Musée Cernuschi et au Musée d’Art Moderne à Paris, mais la grande majorité se situe en Chine au Musée provincial de l’Anhui à Hefei, où a grandi son mari.

 

Autoportrait, 1951

 

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Pan_Yuliang

https://www.bm-lyon.fr/nos-blogs/le-fonds-chinois/ses-documents-et-ressources/ressources-359/presentation-de-l-institut-franco-chinois-de-lyon-1921-1946/les-etudes-suivies/article/pan-yuliang-1894-1977

http://www.villavassilieff.net/?Pan-Yuliang-un-voyage-vers-le-silence

https://awarewomenartists.com/artiste/pan-yuliang/

L’artiste du mois | Eva Merlier

Il y a une vraie douceur qui se dégage des photographies d’Eva Merlier, une lumière qui effleure les peaux comme une poussière de fée. Ce qui ressort de ses portraits, majoritairement féminins, c’est la place donnée à la force de ses modèles, leur présence sans fard. Son projet Gang de Filles était visible lors de notre exposition Masque(s) en janvier 2018. Voici l’artiste du mois de novembre.

 

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Depuis quand t’y intéresses-tu ?

Je crée depuis toujours. Petite, je passais mon temps à dessiner. Je suis très introvertie donc créer c’est ma manière d’exister, ça me rassure, ça me permet de communiquer avec le monde… Plus récemment, je me suis trouvé une voix avec plus de sens : c’est presque devenu comme un combat à mener, mon appareil est comme une arme qui me permet de transmettre mes idées.

 

Est-ce que tu te souviens des premières oeuvres d’art que tu as aimées ?

Je me souviens que j’étais fascinée par le dadaïsme. En fait, j’aimais l’art qui sortais des codes établis. Après, j’ai eu d’autres inspirations plus classiques, comme Paolo Roversi. J’avais le portrait de Natalia Vodianova, probablement trouvé dans un Vogue, accroché au-dessus de mon lit. Mais je pense que l’oeuvre qui m’a vraiment fait un déclic, c’est le film « Bande de filles » de Celine Sciamma. C’est après l’avoir vu que j’ai commencé ma première série photo, que j’ai appelée Gang de filles en hommage. C’est ce film, mais aussi mon entourage, qui m’ont donné l’impulsion et l’envie de faire bouger les choses. J’ai toujours voulu faire de la photo, je pense que je n’osais pas à cause d’un manque de confiance en moi. Je prenais beaucoup de paysages en photo, des contre-jours… c’était beau mais un peu vide. Je manquais surtout d’experience, j’étais spectatrice du monde, et petit à petit je suis devenue actrice.

 

sisterhood collage2

 

Du coup, est-ce qu’on peut dire que tu fais clairement un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ?

Oui, bien sûr. Comme je disais tout à l’heure, c’est ma manière de communiquer, de donner mes idées au monde. C’est aussi une opportunité de faire porter la voix de plusieurs personnes. On est noyé-e-s dans des images de nos jours, les artistes doivent prendre conscience qu’avec certaines images, ils contribuent à véhiculer des stéréotypes, voire des discriminations.

 

Est-ce que tu dirais que ton choix du médium photographique est lié à ça ? Est-ce que tu as tenté d’autres moyens de créer ?

J’ai fait une prépa art et une école de graphisme donc j’ai essayé pas mal de choses. Je faisais de la peinture quand j’étais plus jeune. Mais je fais de la photo depuis super longtemps. Je ne me rappelle plus trop comment j’ai eu mon premier appareil, un petit compact numérique que je trimballais partout ! Pour mon premier grand voyage, mon père m’a offert son réflex argentique, et je ne l’ai plus quitté. J’ai choisi la photo pour l’échange qui se passe avec les modèles : c’est quelque chose qui me terrifie, et en même temps que j’adore. Enfin, ça me terrifie moins maintenant ! Ce que j’aime, c’est que ça me permet de rencontrer du monde, de créer des liens. C’est ça au final qui me permet de sortir complètement hors de ma zone de confort, c’est aussi là que la magie se créée.

 

 

Et comment rencontres-tu tes modèles justement ? Est-ce que tu utilises beaucoup les réseaux sociaux dans ce processus ?

Au début, j’ai commencé par mes amis. Ils sont ma principale source d’inspiration. Pour certains projets je démarche des inconnus, mais dans l’ensemble ce sont des personnes de mon entourage. Quand ce sont des inconnus, je préfère toujours prendre le temps qu’on se rencontre une première fois pour discuter de nos intentions. Les réseaux m’ont permis de rencontrer de très belles personnes.

 

Et que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer ton travail créatif ?

Les réseaux sociaux peuvent être une superbe source d’inspiration. C’est à chacun de choisir le contenu qu’il veut voir et de sortir des contenus lisses et vide de sens. L’avantage avec les réseaux, c’est que c’est toi qui décide. Ça peut mettre la pression aussi, au début en tout cas j’étais assez nerveuse de partager mon travail comme ça, mais au final j’ai dédramatisé et je me dis que c’est juste une plateforme !  C’est quand même cool de pouvoir exposer 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

 

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Est-ce que tu as des photographes, artistes qui t’inspirent, que tu voudrais citer ?

Comme je disais plus haut, Paolo Roversi, pour ces portraits. Récemment il a fait une série avec Rihanna qui m’a bluffée. Sur instagram, j’aime beaucoup Rosie Alice (rcafoster) et _portraitmami, que j’ai découvertes par la page girlgaze qui est trop bien, j’aime aussi laurencephilomene et nadine ijewere. Elles ont toutes une esthétique qui leur est propre et une démarche engagée.

Et bien sûr, les copines aldin_mirte, lesjouesrouges et mila.nijinsky! Elles ont aussi un univers vraiment personnel qui me fascine. Parfois, on peut faire une photo d’une même scène mais elle sera complètement différente. Comme quoi, être soi-même c’est vraiment la meilleure recette.

 

Est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Récemment j’ai constaté que le côté plastique dans mon travail me manquait, toutes ces images sur écran c’était devenu trop virtuel.  Je me suis remise au collage et j’ai pour projet d’auto-éditer des petits objets graphiques avec mes photos et des textes d’amies mais c’est encore top secret 😉

Sinon, on ouvre un concept store à Lyon avec ma copine, Sales Gosses Ink & More, qui sera un lieu hybride : à la fois salon de tatouage, galerie d’art, boutique de créateurs engagés et coffeeshop. Un lieu inclusive qui sera pour nous une nouvelle manière de partager nos valeurs. Vous pouvez nous suivre sur instagram et facebook !

 

 

Retrouvez Eva Merlier sur facebook, instagram et sur son site www.evamerlier.com !!

 

Beatrix Potter

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

Helen Beatrix Potter naît le 28 juillet 1866 à Londres, dans une famille de la grande bourgeoisie.

Son petit frère Walter naît en 1872.

Son père, Rupert, est avocat et photographe amateur, et sa mère est femme au foyer. Rupert sensibilise ses enfants à l’art en leur faisant découvrir des oeuvres d’art, notamment celles de son ami Sir John Everett Millais, dont le tableau « Ophélie » fascine Beatrix. Les amis de Rupert fréquentent souvent la maison et encouragent la petite fille dans sa passion pour l’art.

Élevée par une gouvernante, Annie, qui n’a que quelques années de plus qu’elle, Beatrix n’a pas beaucoup de contact avec l’extérieur. Cela la pousse à nouer des relations d’affection avec des animaux, notamment son lapin Peter Piper et son chien. Elle a aussi un hérisson et une chauve-souris domestiqués !

Ses parents sont intéressés par la nature et emmènent souvent les enfants à la campagne, ce qui éveille l’intérêt de Beatrix. Elle dessine avec un grand détail la flore et la faune qu’elle voit. « La nature, à l’exception de l’air et de l’eau, est faite de couleurs. Des couleurs que bon nombre d’entre nous prenons comme acquises, au point de passer à côté. Heureusement que j’ai l’oeil ! »

En grandissant, elle se passionne pour la mycologie (l’étude des champignons). Elle dessine avec passion les champignons qu’elle récolte, les disséquant, faisant preuve d’une grande précision. Son oncle, qui est chimiste, remarque son talent et la pousse à présenter ses travaux aux jardins botaniques royaux de Kew, mais c’est en vain : en plus de la misogynie des hommes scientifiques, le milieu n’accepte pas qu’elle n’ait pas fait d’études, la considérant comme amateure malgré la qualité évidente de ses dessins.

 

 

Déçue par ce rejet, Beatrix s’évade de plus en plus dans son imagination, qui a toujours été très intense. Elle a maintenu une amitié avec son ancienne gouvernante Annie, qui est mère de famille, et elle écrit souvent des lettres amusantes à ses enfants. Si elle n’a pas de talent particulier pour dessiner les gens, elle amuse beaucoup en illustrant les lettres de petits animaux qui courent sur la page. C’est dans ces courriers qu’elle commence à raconter des histoires aux enfants ayant pour protagonistes des lapins, inspirées du lapin qu’elle a eu étant enfant, Peter Piper. Elle crée en 1983 les aventures de Pierre Lapin pour le fils aîné d’Annie, Noel, qui est souvent malade.

 

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Lettre de Beatrix Potter à Noel Moore, 4 Septembre 1893

 

Les aventures de Pierre Lapin raconte l’histoire d’une famille de lapins. Pierre Lapin est un enfant turbulent qui, désobéissant à sa mère, décide d’aller dans le jardin d’un humain, Mr McGregor, malgré l’interdiction et le fait que son père ait fini dans une tourte cuisinée par ce dernier. Après une série de péripéties durant laquelle il mange des salades dans le jardin, et parvient à échapper de peu à Mr McGregor, il parvient à retourner auprès de sa mère.

Elle cherche une maison d’édition pour le publier, en vain, pendant sept ans. Elle décide alors de l’imprimer à 250 exemplaires avec ses propres moyens en 1900. Les illustrations y sont en noir et blanc.

 

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La couverture de la première édition

 

Le livre marche bien dans son entourage. Un ami de la famille, Hardwicke Rawnsley, qui apprécie particulièrement l’oeuvre, décide de faire un nouveau tour des maisons d’édition londoniennes pour lui donner une nouvelle chance. Frederick Warne & Co., l’un des éditeurs qui lui avait refusé son manuscrit quelques années plus tôt, accepte de le publier contre des illustrations en couleur.

Les aventures de Pierre Lapin connaissent un succès immédiat. Le livre est tiré à des milliers d’exemplaires.

 

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La couverture du livre en couleurs, publié par F. Warne & Co

 

 

Beatrix noue une amitié plus étroite avec Norman Warne, l’un des trois fils de Frederick Warne qui travaillent à la maison d’édition. Petit à petit, ils tombent amoureux. À cette époque, elle est célibataire, âgée de 35 ans et vit toujours chez ses parents, ce qui est aussi le cas de Norman. Ils font des projets d’avenir pour les prochaines histoires qu’elle écrira. Ensemble, ils publient Le Conte de Jeannot Lapin et Deux Vilaines Souris.

 

 

Les parents de Beatrix voient cette relation d’un mauvais oeil, car Norman est d’une classe sociale inférieure à Beatrix. Cette dernière est ennuyée et les considère comme hypocrites, car ils reprochent à Norman d’être commerçant, ce qui était le métier des deux paires de grand-parents de Beatrix ! En tant que femme célibataire, elle s’occupe beaucoup de ses vieux parents, fait le ménage et tient la maison en ordre, ce qui les arrange bien. Ils ont du mal à vouloir la laisser partir.

Beatrix, businesswoman avant l’heure, a des idées de produits dérivés de Pierre Lapin : une poupée, un papier peint, un livre de coloriage pour enfants. Elle partage avec son compagnon ses idées et les met en oeuvre.

En 1905, lorsque Norman lui écrit une lettre lui demandant sa main, Beatrix est enchantée. Elle parvient à convaincre ses parents, qui acceptent les fiançailles mais demandent que cela reste secret.

Peu après, Beatrix se rend chez son oncle au Pays de Galles. Avant de partir, elle tente de joindre Norman mais n’y parvient pas : on lui dit qu’il est malade.

Sans plus s’inquiéter, elle part en voyage. Malheureusement, de retour de Manchester pour un déplacement professionnel, Norman est extrêmement souffrant. Il décède à l’âge de 37 ans d’une anémie pernicieuse (certaines personnes disent qu’il avait une leucémie non diagnostiquée à l’époque).

De retour à Londres, Beatrix ne se rend pas à l’enterrement. Terrassée par le deuil, elle passe un moment à dessiner la chambre dans laquelle est mort Norman. Elle passe également beaucoup de temps avec la soeur de Norman, Millie, à qui elle offre une aquarelle d’un champ d’orge peint la veille de sa mort. « J’essaie de penser aux gerbes d’or, et aux récoltes. Sa vie n’a pas été longue, mais elle a été remplie, utile et heureuse. »

Beatrix quitte tout de même le domicile familial à Londres pour s’installer dans un cottage, Hill Top, acheté avec le petit héritage d’une tante et les royalties de ses livres. Elle vit désormais à Near Sawrey, dans le Lake District. Les locataires de la maison, des fermiers, acceptent de rester pour s’occuper de la ferme en attendant qu’elle apprenne les techniques d’élevage.

Elle apprécie son indépendance. Ce quotidien lui permet d’observer encore mieux les animaux qui l’entourent, et de relater la vie campagnarde. Ses histoires s’en ressentent, comme celle de Madame Trotte-Menu, qui raconte l’histoire d’une souris campagnarde (contrairement aux souris urbaines de Deux Vilaines Souris) ou encore Gingembre et Girofle, qui évoque la tenue d’un magasin dans un petit village. Elle publie de nombreux ouvrages, toujours à la maison d’édition Frederick Warne & Co.

 

 

 

Un notaire de Lake District, William Heelis, l’aide dans la gestion de sa propriété. Ils entretiennent une relation amicale proche pendant des années et en 1912, il la demande en mariage. Beatrix accepte mais ne le dit pas tout de suite à ses parents : de nouveau, il s’agit d’un homme de classe inférieure. Ils se marient en octobre 1913 à Londres et s’installent ensemble dans une nouvelle maison, en gardant Hill Top comme maison des fermiers et atelier artistique.

Après son mariage, elle écrit de moins en moins, et se passionne pour l’élevage de mouton Herdwick, formant un duo avec Tom Sorey, qui est berger. Elle achète plusieurs fermes et obtient une très bonne réputation d’éleveuse, gagnant plusieurs prix de concours de race Herdwick, et étant parfois juge dans ces concours.

 

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Sa vision s’empire en vieillissant, ce qui la handicape davantage pour peindre.

En 1942, elle est la première femme à être élue présidente de l’association des éleveurs de la race Herdwick.

Malheureusement, elle meurt d’une pneumonie et de problèmes au coeur avant de pouvoir prendre ses fonctions, le 22 décembre 1943.

Elle confie à Tom Sorey l’endroit où elle veut que ses cendres soient dispersées. Le lieu précis est tenu secret.

 

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Beatrix_Potter

https://en.wikipedia.org/wiki/Beatrix_Potter

https://www.awesomestories.com/asset/view/ASHES-and-LEGACY-Miss-Potter

 

 

Aloïse Corbaz

Aloïse Corbaz est une artiste Suisse autodidacte. Diagnostiquée schizophrène à l’âge de 32 ans, elle a commencé à peindre et dessiner lors de son internement dans un hôpital psychiatrique. Nous avons choisi d’écrire sa biographie pour la journée mondiale des maladies mentales, le 10 octobre.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Aloïse Corbaz est née en Suisse, à Lausanne, le 28 juin 1886. Elle est la septième d’une fratrie de huit enfants. Son père est employé des postes, et sa mère, d’origine paysanne, décède alors qu’Aloïse entre tout juste dans l’adolescence. Sa soeur aînée Marguerite endosse alors le rôle maternel avec autorité. Toute jeune, Aloïse a pour ambition de devenir cantatrice, et elle suit des cours de chant qui révèlent une belle voix. Elle s’inscrit à l’école professionnelle de couture de Lausanne, et obtient son baccalauréat à l’âge de 18 ans.

Elle entretient alors une relation passionnée avec le frère de son voisin, un prêtre défroqué étudiant de la faculté de Théologie libre de Lausanne. Cette relation est jugée scandaleuse, et Marguerite la pousse à rompre. L’étudiant est expulsé de la faculté, leur correspondance est détruite.

Aloïse est envoyée par sa soeur en Allemagne, où elle exerce l’activité de préceptrice. Elle passe par Leipzig, Berlin, puis enfin Potsdam. C’est dans cette ville qu’elle fait la rencontre du chapelain de l’empereur Guillaume II, qui l’engage comme gouvernante de ses filles. Elle travaille au château de Sans-Souci et fréquente la cour, dont les fastueuses activités l’impressionnent.

En 1913, lors d’une défilé, elle aperçoit Guillaume II. Elle se construit alors un fantasme autour de cet homme inatteignable et en devient follement amoureuse, et chante parfois pour lui dans sa chapelle privée le dimanche.

Son état de santé commence à se détériorer. Peu avant la déclaration de la Première Guerre Mondiale, elle retourne en Suisse. Elle développe alors de forts sentiments pacifistes, anti-militaristes, et s’éprend du pasteur Gabriel Chamorel, un fervent défenseur de la paix. Son comportement est jugé de plus en plus délirant, et en 1918, sa famille décide de la faire interner à l’hôpital de Cery.

Aloïse commence alors à écrire et dessiner sur les supports de petit format en papier qu’elle trouve ici et là. Elle supporte mal l’enfermement, comme en témoigne une lettre envoyée à son père. Diagnostiquée schizophrène, elle a des accès de violence qui alternent avec une agitation érotique et un besoin d’isolement. Elle ne parle plus, s’enfermant dans un mutisme qui durera dix ans. Au bout d’un an d’internement, elle ne montre aucun signe d’amélioration.

 

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fait entre 1917 et 1924 // Inscriptions
En haut à gauche: «Le sacre de / Marie-Louise et Napoléon / par Pie VII»; en haut à droite: «lulu / Materdolorosa». Au verso, le long du bord latéral gauche: «Libération de l’humanité par / Lulu libre de sortir / […]»; sur le reste de la surface, de haut en bas: «Un astre s’est-il levé en elle / en joyaux de la tiare universelle / un seigneur resplendissant / de lumière qui a étendu / le ciel comme un / tapis de palais de la Paix / à la Haie comme le nom l’indique».

En 1920, elle est transférée à un nouvel établissement : l’asile de la Rosière, à Gimel.

Sa pratique du dessin, d’abord faite en cachette à l’aide de matériaux et de supports improvisés, l’aide à aller mieux. Ses sujets de prédilection sont le couple amoureux, l’opéra et ses souvenirs de la cour impériale allemande.

 

 

Le psychiatre Hans Steck repère ses oeuvres et l’encourage, lui fournissant du matériel. Il demande à ce que ses dessins soient gardés avec soin, ce qui était rare à l’époque (les dessins de « fous » étant la plupart du temps jetés).

À partir des années 1930, l’état psychologique d’Aloïse se stabilise. Elle a trouvé une routine qui lui convient : le matin, elle repasse le linge des patients, une activité ritualisée qu’elle affectionne, et l’après-midi, elle s’adonne à la peinture et au dessin. Petit à petit, elle reprend la parole, s’exprimant de manière cryptique.

 

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Tsarine – entre 1924 et 1941

 

Aloïse aime utiliser ses matériaux jusqu’au bout et improviser des supports insolites. Elle crée sur des supports de matière et de dimensions variées, comme des papiers d’emballage ou des journaux qu’elle coud parfois entre pour obtenir un plus grand format. Souvent, elle remplit entièrement la feuille, recto verso. Elle utilise parfois des fleurs du jardin de l’hôpital pour obtenir un jus coloré, et utilise ses crayons jusqu’à la fin, allant jusqu’à piler les mines pour en faire une pâte à l’aide de sa salive, dessinant avec ses doigts.

 

 

En 1941, une étudiante en médecine de 25 ans, Jacqueline Forel, découvre l’oeuvre d’Aloïse en prenant des cours avec le professeur Steck, qui montre souvent des oeuvres de patient-es à ses élèves. Elle décide de la rencontrer. Au début, il est difficile d’établir un contact, mais petit à petit, les deux femmes deviennent amies. Aloïse la surnomme « l’ange Forel ». Jacqueline fait une thèse de médecine sur son oeuvre « Aloïse ou la peinture magique d’une schizophrène ». Son rapport privilégié avec l’artiste lui permet d’obtenir des clefs d’interprétation de ses peintures que personne n’avait obtenues. Elle peint ce qu’elle appelle « le monde naturel ancien d’autrefois », c’est-à-dire le monde qu’elle a connu avant son hospitalisation. Ce monde est virevoltant, coloré, romancé. Comme nous en informe le dossier de presse de l’exposition « Aloïse Corbaz, en constellation », qui a eu lieu au Musée d’Art Moderne de Lille Métropole en 2015, « Aloïse donne aux couleurs une forte charge symbolique. Le rouge qui domine dans les compositions représente l’amour et la puissance. Les personnages symbolisant le pouvoir sont vêtus de rouge et les couples entourés de fleurs écarlates. À l’opposé, les bruns, violets ou verts foncés sont des couleurs sans vie. Le jaune est signe de perfection et le vert caractérise la vie spirituelle. Les personnages aux yeux verts représentent des personnages mythiques, tandis que ceux qui ont les yeux bleus symbolisent le monde du théâtre. »

 

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Couchés dans la toge à Napoléon, 5e période : 1960-1963

 

En 1946, Jacqueline apprend que Jean Dubuffet, célèbre artiste français, s’intéresse de près à l’art des malades mentaux. Elle décide alors de le rencontrer pour lui montrer des dessins d’Aloïse. Jean Dubuffet est immédiatement séduit par son oeuvre. Il en ajoute à sa collection, et rend plusieurs fois visite à Aloïse, avec qui il noue une amitié. Elle commence alors à obtenir une certaine reconnaissance dans les milieux artistiques. En 1948, Jean Dubuffet présente son travail au Foyer de l’Art Brut. André Breton achète certaines oeuvres.

 

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Sans Titre, 1948

 

En 1951, elle peint son oeuvre maîtresse, Le Cloisonné de Théâtre, et la remet à Jacqueline. Cette oeuvre de 10 mètres de long décrit une histoire proche de la vie de l’artiste, divisée en plusieurs actes comme une pièce de théâtre. On y découvre sa vie amoureuse et sentimentale. L’oeuvre est truffée de références à des personnalités qu’elle admire, comme Napoléon ou l’impératrice Sissi. On y trouve également des clins d’oeil à Van Gogh ou Beethoven.

 

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Le Cloisonné de Théâtre (source de l’image)

 

 

À la fin des années 50 et au début des années 60, ses oeuvres sont montrées dans plusieurs expositions, notamment à Paris. Elle est invitée par le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne à participer à l’exposition « Femmes suisses peintres et sculpteurs » en 1963.

 

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Abbé Bovet, entre 1960 et 1963

 

Mais cette notoriété se révèle être un doux poison pour Aloïse. Repérée par les pouvoirs publics, elle est placée sous le contrôle d’une ergothérapeute pour améliorer son oeuvre et la rendre plus lucrative. Dépossédée de son cocon créatif, elle ne dessins plus qu’au stylo-feutre. Jacqueline remarque que ses dessins ont perdu leur vivacité.

Peu de temps après, le 5 avril 1964, Aloïse Corbaz s’éteint.

 

Sources :

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2015/02/LaM-Aloise-Corbaz-en-constellation-Dossier-de-Presse.pdf

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2010/12/Aloise-Corbaz.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alo%C3%AFse_Corbaz