Sylvia Sleigh

Sylvia Sleigh est une peintre américaine. Elle est connue pour ses peintures figuratives d’après modèle vivant (des ami-e-s ou connaissances), souvent des nus, notamment masculins. Voici sa biographie, illustrée par Manon Bauzil.

 

par bauz1992

 

Sylvia Sleigh naît le 8 mai 1916 au Pays de Galles. On connaît peu de choses de son environnement familial, de son enfance et de son adolescence.

Intéressée par l’art, elle étudie à l’Ecole d’Art de Brighton. Sa scolarité se passe sans éclat, et elle est même rabaissée par l’un de ses professeurs, qui lui dit : « Vous n’avez aucun talent. Vous êtes ici juste pour passer le temps en attendant de vous marier. »

Après ses études, elle travaille dans un magasin de vêtements pour femmes sur Bond Street, toujours à Brighton. Elle ouvre ensuite son propre magasin, vendant des chapeaux, des manteaux et des robes. Mais lorsque la Seconde Guerre Mondiale commence, elle ferme boutique.

En 1941, elle épouse son premier mari, un artiste nommé Michael Greenwood. Ils emménagent à Londres ensemble, et Sylvia reprend petit à petit la peinture.

 

Autoportrait recadré, 1952
Michael Greenwood, 1952

Elle s’inscrit à des cours du soir à l’Université de Londres, où elle rencontre celui qui deviendra son second mari, Lawrence Alloway, curateur et critique d’art. Il est dix ans plus jeune qu’elle, et leur relation sera d’abord amicale. Ils échangent fréquemment par courrier, nouant une relation très intense.

 

En 1953, Sylvia Sleigh a sa première exposition solo à la Kensington Art Gallery. Elle quitte Michael et épouse Lawrence en 1954. En 1961, ils déménagent ensemble aux Etats-Unis, où Lawrence obtient le poste de curateur au Musée Guggenheim à New York.

 

Durant les années 60, Sylvia se lie d’amitié avec des personnes du monde de l’art new-yorkais mais s’intéresse aussi au mouvement féministe en pleine ébullition. Elle commence alors à peindre des nus masculins.

 

« Je pense que mes peintures mettent l’accent sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Je trouve que les femmes sont souvent représentées comme des objets sexuels, dans des poses humiliantes. Je voulais montrer mon point de vue. J’aime représenter à la fois les hommes et les femmes comme des personnes intelligentes et réfléchies, pleines d’une dignité et d’un humanisme qui soulignent l’amour et la joie. »

Marianne Benedict, 1970

En 1973, elle peint « Le Bain Turque » (un titre en référence au tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres, qui représente un groupe de femmes nues). Dans la version de Sylvia, c’est un groupe d’hommes critiques d’art qui y sont représentés nus, dont son mari Lawrence.

 

Le Bain Turque, 1973

« Ce n’est pas le désir qui me pose problème, mais l’objectification. »

Dans une interview en 2008, elle dira : « Je voulais peindre les hommes de la manière dont je les appréciais, en tant que personnes dignes et intelligentes ».

 

Philip Golub reclining, 1971

 

Triple tête de Scott Burton, 1973

Au début des années 70, elle rencontre Paul Rosano, un musicien qui gagne de l’argent en posant pour les artistes. Il devient alors un de ses modèles favoris. Elle le peint des dizaines de fois. Durant les sessions de pose, Sylvia apprécie de discuter avec ses modèles. Rosano dira d’elle : « elle aimait discuter avec les modèles pour en apprendre plus sur eux. Cela lui permettait en quelque sorte de peindre leur caractère. »

 

Annunciation : Paul Rosano, 1975

 

Imperial Nude, 1977

Sylvia est alors membre de la A.I.R. Gallery, un espace créé par des artistes femmes à SoHo (qu’a aussi fréquenté l’artiste Ana Mendieta, dont nous avions fait la biographie). Elle les peint en 1977.

 

A.I.R. Group Portrait, 1977

 

Durant toute cette période, le travail de Sylvia Sleigh n’attire pas l’attention du monde de l’art. La figuration n’est pas à la mode. C’est dans les années 80 qu’elle commence à être un peu plus reconnue, recevant une subvention du National Endowment for thé Arts en 1982 et un autre subvention de la Fondation Pollock-Krasner en 1985.

En 2008, elle obtient le Distinguished Artist Award de la part de la College Art Association, une récompense qui honore l’ensemble de sa carrière.

Elle meurt à New York le 24 octobre 2010, à l’âge de 94 ans.

À titre posthume, le Women’s Caucus for Art lui décerne le Lifetime Achievement Award en 2011.

 

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sources :

https://rogallery.com/Category/A.I.R._womens_portfolio/Sleigh-bio.htm

https://www.nytimes.com/2010/10/26/arts/design/26sleigh.html

https://en.wikipedia.org/wiki/Sylvia_Sleigh

http://sylviasleigh.com/sylviasleigh/Sylvia.html

https://elephant.art/forgotten-male-nudes-groundbreaking/

Sylvia Sleigh and Lawrence Alloway, Mutual Muses

 

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Si vous souhaitez écrire une biographie, n’hésitez pas !

 

# Pour cette section du site, nous recherchons des biographies d’artistes minorisé.e.s du point de vue du genre. Cette partie ne concerne pas l’art contemporain. Nous postons une biographie par mois.

 

# Les règles : documenter ce qu’on peut trouver de la vie et du parcours de l’artiste, de son enfance à sa mort. Le but est de faire connaître des artistes dont la mémoire a été réduite ou effacée, et de proposer une ressource centralisée pour avoir accès à une introduction aux travaux de ces artistes.

 

# Il n’y a pas de limite du nombre de mots/signes. Les sources doivent être fournies et seront notées en bas de texte. Si possible, une sélection d’images des oeuvres est envoyée.

 

# La biographie est illustrée par la talentueuse Manon Bauzil (@bauz1992 sur instagram) !

 

# – Avant d’écrire la biographie, envoyez-nous un mail pour être sûr que personne n’a déjà le projet de l’écrire ou qu’elle n’a pas déjà été écrite ! –

 

#À envoyer à prenezcecouteau@gmail.com
Le collectif se chargera de relire le texte, de le mettre en page et de le poster sur le site.

L’oeuvre de la quinzaine | Andrea Kowch

Pour l’oeuvre de la quinzaine, voici les peintures d’Andrea Kowch.

Nous avons traduit une partie du texte de présentation sur son site pour vous présenter son travail :

« Andrea Kowch est une peintre Américaine née à Detroit, dans le Michigan, en 1986. Elle a étudié au College for Creative Studies. Ses peintures et travaux sur papier sont chargés d’atmosphère et d’allégories. Ils sont peints de manière très précise, reflétant une riche influence allant de la Renaissance Nordique et de l’art Américain aux paysages ruraux et à l’architecture vernaculaire de son Michigan natif.

Les histoires et l’inspiration derrière ses peintures « naissent des émotions et des expériences de la vie, résultant en une imagerie allégorique et narrative qui illustre les parallèles entre l’expérience humaine et les mystères du monde naturel. Le paysage Américain esseulé et désolé cernant les personnages des peintures traduit une exploration du caractère sacré de la nature et une réflexion sur l’âme humaine, symbolisant toutes les choses puissantes, fragiles et éternelles. Des scénarii à la fois tangibles et oniriques transforment des idées personnelles en des métaphores universelles de la condition humaine, maintenant un sentiment de flou pour encourager le dialogue entre l’oeuvre et la personne qui la regarde. » »

Jeanne Hébuterne

Jeanne Hébuterne est une peintre du début du XXe siècle, connue pour sa relation avec Amedeo Modigliani. On se souvient d’elle surtout au travers de ce rôle de muse et de sa fin tragique, mais elle était elle-même une artiste, et a laissé derrière elle de nombreuses oeuvres malgré sa mort précoce. Nous vous présentons son travail dans cette biographie illustrée par Manon Bauzil.

 

I/ L’enfance dessinée : 

 

par bauz1992

Jeanne Hébuterne naît le 6 avril 1898 dans une famille bourgeoise catholique à Meaux.

Très jeune, elle montre un certain talent pour le dessin, et ambitionne d’être artiste. Elle aime dessiner son quotidien, sa famille, ses habitudes d’enfant. On y entrevoit le caractère colérique de son père, ainsi que son éducation religieuse et stricte.

 

Cet intérêt pour l’art, c’est de famille : son frère André Hébuterne est lui-même peintre paysagiste.

La jeune fille étudie la peinture et le dessin à l’Académie Colarossi, dans le quartier de Montparnasse. En raison de sa peau très blanche et de ses cheveux roux foncé, ses amis la surnomment « noix de coco ». Elle sert de modèle pour certains peintres, comme Léonard Foujita.

 

II/ La rencontre amoureuse et la peinture :

 

Elle a 17 ans lorsqu’elle rencontre Amedeo Modigliani, qui a 14 ans de plus qu’elle. Venu d’Italie en 1906, il est passionné de peinture, et a un penchant pour la drogue et l’alcool.

Les parents de Jeanne voient cette relation d’un très mauvais oeil. La toxicomanie, l’âge et la situation financière du peintre sont pour eux des éléments négatifs, mais la cerise sur le gâteau, c’est qu’il est juif : s’en est trop pour cette famille catholique traditionnelle de la France antisémite du début du XXe. Quelques mois après la rencontre, Jeanne coupe les ponts avec ses parents, et décide d’emménager avec son amant.

 

Autoportrait, 1916

Amedeo utilise Jeanne pour donner un nouveau souffle à son art. Elle devient sa modèle favorite, et sa jeunesse et sa santé le raccrochent à la vie. Il y a de toute évidence une dynamique de pouvoir entre eux deux : Jeanne est impressionnée par lui, encore mineure et isolée de ses parents. Il a un ascendant sur elle.

 

portrait de Modigliani à la pipe

Ensemble, ils pratiquent la peinture et le dessin. Elle le dessine, il la peint. Elle refuse à présent de poser pour qui que ce soit d’autre. Pourtant, elle ne se reconnaît pas dans ses peintures : il peint ses yeux bleus alors qu’ils sont verts, son visage longiligne alors qu’il est ovale. Il cherche en elle la figure parfaite.

Ils vivent dans un appartement-atelier qui appartient à un mécène de Modigliani. Jeanne sort peu, elle peint ce qu’elle voit par la fenêtre.

 

Elle fait des autoportraits, se représentant elle-même, hors du regard de son amant. Ensemble, ils partagent aussi certains modèles – amis, peignant leur version respectives des visages et des corps.

 

Portrait du peintre Soutine

C’est une sorte de huis-clos amoureux et créatif, mais l’argent vient à manquer. Modigliani est dépensier, et l’alcool lui prend beaucoup de ses revenus. Il sait qu’il fait du mal à Jeanne. « Jeannette, tu es trop jolie pour moi et trop fraîche, et tu pleures des larmes de lait. Tu devrais rentrer chez tes parents, tu n’est pas faite pour moi. », lui écrit-il.

 

III/ La famille en morceaux

 

En mars 1918, le couple quitte Paris qui vient d’être bombardée par l’Allemagne. Ils se rendent dans le Sud, à Nice, leur voyage financé par le mécène de Modigliani. Jeanne y apprend qu’elle est enceinte. Elle renoue alors avec sa mère, qui descend dans le Sud pour vivre avec eux, et être présente pour la grossesse de sa fille.

 

 

La vieille dame au collier ou Portrait d’Eudoxie Hébuterne , 1919

Pendant quelques instants, l’esquisse d’une vie de famille se dessine. Jeanne l’illustre et se réjouit.

 

Mais la cohabitation entre Eudoxie, la mère de Jeanne réticente à leur union, et le peintre colérique, capricieux et alcoolique se passe mal. Il part s’installer à l’hôtel pour fuir sa compagne et sa belle-mère.

Le 29 novembre 1918, Jeanne accouche d’une petite fille, prénommée également Jeanne. Bien qu’Amadeo ne reconnaisse pas l’enfant en raison de problèmes de papiers, le couple est heureux de cette naissance. Cependant, ils peinent encore à gagner de l’argent. Ils décident de retourner à Paris à l’été 1919, et se remettent à peindre ensemble.

 

Femme au chapeau cloche, 1919

Mais leur relation tumultueuse et leurs problèmes financiers les embourbent et affectent leur quotidien. Ils prennent alors la difficile décision de placer leur fille chez une nourrice. Jeanne sombre dans la dépression.

 

IV/ Sans issue

 

Quelques mois après la naissance de ce premier enfant, Jeanne est à nouveau enceinte. Elle se peint poignardée, alitée. Sa santé mentale se dégrade.

 

À l’automne, Modigliani participe à des exposition à Paris et à Londres. Il rencontre enfin le début du succès qu’il cherche depuis si longtemps. Il promet à Jeanne une nouvelle vie avec leurs deux enfants, où ils se marieraient et s’installeraient en Italie.

Mais le destin décide autrement. Le peintre apprend qu’il a une méningite pulmonaire, ses jours sont comptés. Jeanne le dessine allongé, malade. Elle le veille, reste à ses côtés tandis qu’il délire et souffre.

 

Le 24 janvier 1920, il décède.

Jeanne, enceinte de huit mois, est désespérée. Ses parents, qui refusent de s’occuper de la dépouille de celui qu’ils surnomment « le petit juif », acceptent d’accueillir leur fille chez eux. Son frère André tente de la réconforter. Mais le 26 janvier, dans la nuit, alors que tout le monde dort, Jeanne se jette par la fenêtre du 5e étage.

 

10 ans après leur mort, les parents de Jeanne acceptent enfin que Jeanne soit inhumée aux côtés de Modigliani.

 

C’est en 1992, à la mort d’André Hébuterne, que les oeuvres de Jeanne sont découverts dans la cave de son appartement. On découvre alors que celle qui n’était vue que comme une muse était elle-même une artiste.

 

sources :

https://www.arte.tv/fr/videos/079434-001-A/l-amour-a-l-oeuvre-jeanne-hebuterne-et-amedeo-modigliani/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_H%C3%A9buterne

L’artiste de la quinzaine | Lynette Yiadom-Boakye

Lynette Yiadom-Boakye est une peintre anglaise. Nous avons traduit le texte sur le site de sa galerie pour vous présenter son oeuvre.

« Les peintures à l’huile de Lynette Yiadom-Boakye s’axent sur des personnages de fiction qui existent en dehors de moments où d’endroits spécifiques. Dans une interview de 2010 avec le New York Times Magazine, Yiadom-Boakye décrit ses compositions comme des « suggestions de personnes… Iels ne partagent pas nos problèmes et nos préoccupations ou nos angoisses. Iels sont ensemble, autre part. » Cette absence de détermination narrative laisse le travail ouvert aux projections de l’imagination du / de la regardeur.euse.

Ses peintures s’ancrent dans des considérations formelles traditionnelles telles que la ligne, la couleur et le format, et peuvent être une réflexion sur le médium lui-même, mais les sujets et la manière dont la peinture est utilisée est résolument contemporaine. Les peintures de Yiadom-Boakye sont habituellement faite en un jour pour mieux capturer le unique moment d’un flux de conscience.

Le fait que ses personnages soient majoritairement Noir.e.s attire souvent l’attention. Dans une récente interview avec Hans Ulrich Obrist dans Kaleidoscope, elle explique « La race est une chose que je peux complètement manipuler, ou réinventer, ou utiliser comme bon me semble. Et aussi, iels sont Noir.e.s parce que… je ne suis pas blanche. » Cependant Yiadom-Boakye maintient : « les gens sont tenté.e.s de politiser le fait que je peigne des personnages Noir.e.s, et la complexité de ce fait est une partie essentielle de mon travail. Mais mon point de départ est toujours le langage de la peinture elle-même et la manière dont celui-ci se rapporte au sujet abordé. »

Yiadom-Boakye est née en 1977 à Londres et y habite actuellement. Elle a étudié au Central Saint Martin Arts College, au Falmouth College of Arts et à la Royal Academy Schools. »

L’oeuvre de la quinzaine | les autoportraits de Mequitta Ahuja

Mequitta Ahuja est née en 1976 à Grand Rapids, dans le Michigan, d’un père Indien et d’une mère Afro-Américaine. Elle grandit dans une communauté majoritairement blanche. Cela l’a poussée à se questionner sur son identité, et l’autoportrait est la dominante de son oeuvre. Nous avons sélectionné un échantillon d’oeuvres et traduit le texte de son site internet (que nous vous invitons à visiter !), qui explique sa démarche.

« Je transforme l’autoportrait de l’artiste, en particulier l’autoportrait de la femme de couleur – longtemps définie par cette identité – en une réflexion sur la création d’image. Je fais cela en cataloguant visuellement les codes de la peinture et en leur donnant de nouvelles significations. Je simplifie la forme, et j’inclus les motifs traditionnels tels que les gestes des mains, les mouvements du tissu, les jeux de regard avec le/a regardeur/euse, le papier froissé présenté en trompe-l’oeil, l’architecture racontant une histoire, la perspective cavalière et la figure allégorique. Je mets l’accent à la fois sur l’aspect conceptuel et physique de la peinture en montrant mon modèle lisant, écrivant et s’occupant de ses toiles dans l’atelier. En créant des images dans l’image, je décris les nombreux aspects de la peinture – abstraction, texte, naturalisme, description schématique, planéité graphique et illusion. Je donne un nouveau sens aux idées et approches picturales qui ont jalonné l’Histoire de la peinture, notamment les hiéroglyphes Egyptiens, les fresques de Giotto, la figuration Hindoue et les premières peintures Américaines. Je positionne cette variété de styles artistiques au sein du contexte de la peinture figurative, et je remplace l’autoportrait habituel – l’artiste debout devant son chevalet – par un large portrait du travail de peinture. En travaillant stratégiquement avec les nombreuses formes et les divers passés de la peinture, je mêle mes préoccupations personnelles et picturales contemporaines à la discussion séculaire de la représentation. »

Pan Yuliang

Pan Yuliang est une peintre chinoise ayant vécu une grande partie de sa vie en France. Elle est connue pour ses portraits de femmes nues et ses autoportraits.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

 

Pan Yuliang, née Chen Xiuqing, voit le jour le 14 juin 1895 à Yangzhou, une ville de la province de Jiangsu en Chine, dans un milieu modeste.

Elle perd ses parents tôt : son père lorsqu’elle a un an, et sa mère lorsqu’elle en a huit. Son oncle obtient alors sa garde, et la renomme Zhang Yuliang. Lorsqu’elle atteint l’âge de treize ans, il la vend à une maison close de la province d’Anhui, où elle est contrainte de travailler et de se destiner à une vie d’enfermement.

À l’âge de dix-huit ans, elle y rencontre Pan Zanhua, un riche fonctionnaire. Attaché à elle, il décide de racheter sa liberté et de la prendre en seconde épouse. Elle prend alors son nom, signant ses lettres du nom « Panzhangyuliang », qui deviendra Pan Yuliang.

Ensemble, ils déménagent à Shangai.

Leur voisin est peintre et cela suscite l’intérêt de la jeune femme, qui apprend avec lui les rudiments de cet art.

Un ami de son mari, Liu Haisu, remarque son talent. Directeur de Shanghai Meizhuan, l’école d’art de Shangai, il l’encourage à y rentrer. Elle y est admise en 1918, faisant d’elle la première femme à être élève de cet établissement.

Cette école, très réputée, enseigne des techniques occidentales, notamment le dessin d’après modèle vivant. Elle en sort diplômée en 1921.

À cette époque, le nu est un sujet tabou en Chine, mais cela intéresse beaucoup Pan Yuliang. Elle se rend dans des bains publics pour dessiner, et fait des autoportraits nus. Cela lui crée une réputation de rebelle, qui n’est pas très bien vue.

À la sortie de l’école, elle gagne un concours de l’institut franco-chinois de Lyon. Soutenue financièrement par son mari, elle entre alors aux Beaux-Arts de Lyon, puis aux Beaux-Arts de Paris en 1923.

 

Autoportrait, 1924

 

En 1925, elle obtient la bourse du prix de Rome, ce qui lui permet d’aller y étudier. En Italie, elle se perfectionne en sculpture et en peinture à l’huile, et y gagne à nouveau un prix lors de l’Exposition Romaine d’Art International.

 

Cardinal, 1926

 

En 1928, Liu Haisu l’invite à revenir en Chine pour enseigner à Shanghai Meizhuan.

 

My Family, 1931

 

Entre 1929 et 1936, elle expose cinq fois. Elle obtient un poste de professeur à l’Université nationale de Nanjing. Ses oeuvres ont du succès, mais sont aussi sévèrement critiquées par des officiels du gouvernement chinois et par des critiques d’art réactionnaires en raison des nus.

 

Printemps, 1930

 

Nu à l’éventail, 1931

Rebutée par cet accueil, en 1937, Pan quitte Shanghai et s’installe définitivement à Paris.

 

Autoportrait, 1939

 

Femme allongée, 1940
Trois femmes, 1940
Écoute, 1940

Durant les années qui suivent, elles crée énormément d’oeuvres. Peintures à l’huile, sculptures, dessins… elle est exposée en France, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Japon. L’Etat français lui achète des oeuvres. Elle participe à plusieurs Salons parisiens et remporte des prix. Ses sujets de prédilections sont les autoportraits, les natures mortes, et les portraits de femmes. Elle reste attachée aux nus.

 

À l’aise, 1941

 

Nu semi-allongé, 1941

 

Femme à la robe bleue, 1942

 

La poupée, 1942

 

Fleurs et fruits, 1943

 

Bouquet de chrysanthèmes roses, 1943

 

Nu avec un chat, 1943

 

Deux chats, 1944

 

Elle est élue présidente de l’Association d’Art Chinois en France en 1945.

 

Autoportrait, 1946

 

Autoportrait, 1945

 

Elle entretient une correspondance avec son mari et sa famille restée en Chine. Durant la grande famine et la révolution culturelle chinoise, elle est leur premier soutien financier. Fortement attachée à son indépendance, elle n’est représentée par aucune galerie d’art et malgré son succès, elle a du mal à s’en sortir matériellement.

 

Femme assise devant la fenêtre, 1946

 

Aux Courses, 1946

 

Pivoines et masque, 1946

 

On ne sait pas exactement pourquoi elle n’est pas rentrée en Chine, un souhait qu’elle a exprimé plusieurs fois dans sa correspondance. Il est possible qu’elle en ait été empêchée en raison des tensions politiques.

 

Autoportrait, 1949

 

Durant les années 50 et 60, elle pratique beaucoup le dessin à l’encre, avec un trait marqué.

 

Beautés après le bain, 1955

 

Nu au tulipes, 1966

 

Femme allaitant, 1958
Danse des éventails, 1955
Récital familial, 1957

 

Portrait d’une dame, 1972

 

Danse des masques, 1955

 

Les dernières années de sa vie sont marquées par le dénuement ainsi qu’une certaine solitude. Elle est cependant invitée à exposer par le Musée Cernuschi, et plutôt que d’accepter une exposition personnelle, elle propose également les oeuvres de trois autre femmes artistes chinoises vivant en France. L’exposition « Quatre artistes chinoises contemporaines » est montrée du 26 mars au 30 avril 1977.

Elle meurt quelques mois plus tard à l’été 1977 à Paris, laissant des milliers d’oeuvres. Quelques unes sont trouvables au Musée Cernuschi et au Musée d’Art Moderne à Paris, mais la grande majorité se situe en Chine au Musée provincial de l’Anhui à Hefei, où a grandi son mari.

 

Autoportrait, 1951

 

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Pan_Yuliang

https://www.bm-lyon.fr/nos-blogs/le-fonds-chinois/ses-documents-et-ressources/ressources-359/presentation-de-l-institut-franco-chinois-de-lyon-1921-1946/les-etudes-suivies/article/pan-yuliang-1894-1977

http://www.villavassilieff.net/?Pan-Yuliang-un-voyage-vers-le-silence

https://awarewomenartists.com/artiste/pan-yuliang/

L’artiste du mois | Camille Soualem

Ce qui frappe dans la peinture de Camille Soualem, c’est son honnêteté. Les images présentent des femmes qui vivent, souvent nues, des instants épicuriens simples et francs, sans fioritures ou faux-semblants. On a voulu l’interviewer pour en savoir plus sur son parcours.

 

source

 

Quand as-tu commencé à créer ?

J’ai commencé assez tard, à 18 ans. Ça s’est fait par des rencontres, je me souviens notamment d’une fille qui dessinait tout le temps dans un carnet et ça m’avait donné envie, j’avais beaucoup échangé avec elle et elle m’avait poussée à dessiner donc c’est comme ça que j’ai commencé le dessin. C’est ensuite grâce à la prépa que j’ai ensuite commencé à me mettre à la peinture.

 

 

Quels ont été tes premiers coups de coeur artistique, notamment dans l’enfance ?

Je me souviens d’avoir appris à l’école la vie de Van Gogh par exemple, et j’aimais beaucoup ça, les ateliers de dessin… mais après c’est resté un peu anecdotique pour moi, quand tu grandis t’arrêtes un peu de dessiner. Plus tard, j’ai eu beaucoup envie de me mettre à la peinture, par rapport à Basquiat et à son histoire personnelle.

 

Basquiat, c’était quelqu’un que tu admirais durant ton adolescence ?

Exactement. Je trouvais ça super intéressant – et ça concerne tous les artistes du « Bad Painting » – cette vision qui s’oppose à un art institutionnel assez propre, comment on peut arriver à contrer ça par l’esthétique.

 

dejeuner sur l herbe - copie

 

Qu’est-ce qu’il te plaît particulièrement dans la peinture ? Est-ce que tu as déjà essayé d’autres pratiques artistiques ?

J’ai commencé à peindre avec de la peinture à l’huile, sans apprendre aucune technique ; donc je cherchais, je trouvais moi-même des façons d’avoir des effets… par exemple dans mes premières peintures dans le temps, je les ai faites sur du papier avec beaucoup d’huile, beaucoup de térébenthine, y a des trucs qui sont toujours pas secs (rires). Le papier est complètement niqué… Ce médium m’a plu parce qu’il est gras, parce qu’il y a un truc quand même un peu sensuel, y a une force, une confrontation avec le médium qui se rencontre différemment dans d’autres peintures comme l’aquarelle qui est beaucoup plus fluide. Là il y a comme une résistance, tu peux mettre beaucoup de matière, tu peux en enlever, tu peux recommencer… tu peux vraiment avoir un long processus pour construire ta peinture et ton dessin. Ça c’est ce qui m’intéressait. À part ça, dans ma pratique d’atelier, y a toujours des moments où je bricole, où je ramasse des miroirs et je peins dessus, où je récupère des petits objets et je fais des petites poupées… ça m’aide à réfléchir, mais c’est une partie que je garde comme on garde un carnet de croquis. J’ai testé d’autres médiums comme la forge et le plâtre, mais je n’y ai pas trouvé autant de plaisir que dans la peinture à l’huile.

 

LASTRONOME retouche

 

Est-ce que tu fais un lien entre ta pratique artistique et tes convictions politiques ?

Mes peintures sont inspirées de ma vie. Forcément, quand tu as des convictions politiques, y a des choses que tu fais ou que tu fais pas. Par exemple, des choses toutes simples comme aujourd’hui, deux femmes qui se retrouvent autour d’un café pour parler d’art, en soi ça représente quelque chose d’hyper symbolique pour moi, donc je vais peut-être le peindre. Après, ça se fait assez naturellement, dans les sujets que je choisis, je ne me dis pas « ah tiens, je vais faire une peinture féministe », ou « ah tiens, je
vais peindre une minorité juste pour peindre une minorité », ou comme si j’écrivais un discours politique. C’est naturellement ce qui transpire dans ma peinture.

 

fruitRETOUCHE

 

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Par exemple, est-ce que tu aimes les utiliser pour montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer – que ce soit par les influences des personnes que tu suis, ou par des retours sur ton travail ?

Quand je me suis inscrite sur instagram, le premier truc que j’ai trop aimé, c’est que j’ai découvert plein d’artistes que je n’aurais jamais découvert-e-s dans des musées ou aux expos que je pourrais voir en France. Des artistes hyper varié-e-s, des illustrateurs/ices, des peintres, des tatoueur/euses… Aussi, c’est un outil qui m’a permis de rencontrer des gens, de montrer un peu mes peintures – même si je m’interroge un peu sur la manière de gérer ça, est-ce qu’il faut que je mette toutes mes peintures, comment utiliser cette plateforme… Mais en tout cas c’est super bien pour communiquer avec des gens, on se rend compte qu’on a des intérêts qui se regroupent, on échange sur des sujets avec des gens qu’on aurait jamais rencontré-es autrement, on suit les actualités des artistes qu’on aime pour voir si on a des expos vers chez toi…

 

Est-ce qu’il y a des peintres / artistes qui t’inspirent ?

Je regarde beaucoup de peintures, j’aime le travail de kery James Marshall et Nicole eiseman ou Jordan Kasey par exemple. Mais j’aime aussi la peinture du quatrociento et j’avais adoré l’expo Fontana au MAM aussi. Après c’est de l’ordre du sensible, de la sensation, de la sensualité.

 

Revolution

 

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Berthe Morisot, une artiste indépendante et à l’avant-garde

Berthe Morisot était, selon son épitaphe « La femme d’Eugène Manet ». Mais en réalité, elle était beaucoup plus que seulement la femme d’un peintre. Berthe Morisot était elle-même une peintre. Plus précisément, elle était la fondatrice de l’impressionnisme. Elle réussissait à capter les instants du quotidien des personnes qui l’entouraient et à les retranscrire dans des peintures lumineuses et pleines de vie.

 

berthe morisot
Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841, à Bourges, en France dans une famille bourgeoise. Elle fait partie d’une famille de quatre enfants, trois filles et un garçon. Durant leur éducation, les sœurs Morisot ont appris le piano et le dessin. Leurs premiers professeurs sont les peintres Geoffroy-Alphonse Chocarne et Joseph Guichard. Ce dernier reconnaitra le talent émergeant de Berthe et de sa sœur Edma, et leur promettra une carrière de peintre. Les jeunes filles se sont rendues régulièrement au Louvre pour copier les chefs-d’œuvre qu’elles voyaient. Lors de ces séances de peintures, elles rencontrèrent en 1859 le peintre Henri Fantin-Latour, qui deviendra un ami de Berthe Morisot. Le grand artiste Jean-Baptiste Corot que Berthe rencontrera grâce à son professeur Joseph Guichard, aura une influence importante sur son style. En 1864, Berthe et Edma exposent pour la première fois au Salon des Beaux-Arts où Berthe propose des paysages. Les petites expositions s’enchaîneront durant toute la décennie.

 

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Le Berceau, 1873

 

La famille Morisot organisait régulièrement chez eux, des soirées, fréquentées par de nombreux artistes et personnes cultivées de la bourgeoise. Les sœurs Morisot rencontrent ainsi écrivains, poètes et peintres, en particulier Émile Zola, Charles Baudelaire, Charles-François Daubigny, Édouard Manet. Berthe a posé de nombreuses fois pour ce dernier, qui a été son professeur et surtout son ami. Ainsi, Berthe Morisot a fréquenté énormément les frères Manet, Édouard et Eugène. Malgré l’influence d’Édouard, Berthe réussira à affirmer, avec le temps, son originalité et à trouver son propre style. Elle se découvrit un vif intérêt pour l’impressionnisme.

 

 

En 1874, Berthe Morisot et ses amis peintres (Monet, Renoir, Pissarro et Degas) fondent la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs qui a pour but de permettre aux impressionnistes d’exposer librement sans passer par le salon officiel organisé par l’Académie des Beaux-arts. Au printemps, la première exposition impressionniste est organisée à Paris. Berthe Morisot, pour l’époque avait un comportement en marge des normes, car d’une part elle était une femme peintre (les œuvres de femmes étaient interdites au Musée des Beaux-Arts), d’autre part elle exposait dans un groupe d’artistes constitué que d’hommes. Ainsi, elle dut faire face aux commentaires désobligeants des critiques d’art de l’époque qui ne comprenaient pas l’impressionnisme et trouvait très osé qu’une femme expose ses toiles parmi un groupe d’hommes. De ce fait, le critique d’art Albert Wolf écrivit dans Le Figaro : « Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire. »

 

 

 

En décembre de 1874, Berthe épouse le peintre Eugène Manet et leur fille, Julie naît quatre ans plus tard en 1878. Dans les années 1880, elle entretiendra des relations amicales avec de nombreux artistes, les recevant chaque jeudi dans sa maison de Paris. Écrivains et peintres se côtoyaient tels que Degas, Caillebotte, Monet, Pissarro, Renoir ou encore Mallarmé.

 

 

Son art se fait connaître et elle sera invitée à participer à une exposition à Bruxelles en 1887. Enfin, en 1892, elle organise sa première exposition personnelle à la galerie Boussod et Valadon à Paris. Elle eut du succès, mais ce bonheur fut éclipsé par le décès de son mari. Berthe Morisot contracte en février 1895 une maladie pulmonaire et décède le 2 mars à l’âge de 54 ans à Paris.

Son style était au contraire des usages de son temps et de son milieu. Le Musée National des beaux-arts de Québec commente le travail de l’artiste : elle peignait « (…) d’après des modèles (qui) lui permet (tait) en effet d’explorer plusieurs thématiques de la vie moderne, telle que l’intimité de la vie bourgeoise de l’époque, le goût de la villégiature et des jardins, l’importance de la mode, le travail domestique féminin, tout en brouillant les frontières entre intérieur/extérieur, privé/public ou fini/non fini ». Durant toute sa vie, elle a réalisé de nombreux portraits, en particulier de sa fille, Julie.

 

 

Une exposition itinérante mettant à l’honneur Berthe Morisot, débutera en juin 2018 par le Musée national des beaux-arts du Québec, puis la Fondation Barnes à Philadelphie, ensuite le Dallas Museum of Art de Dallas et enfin le Musée d’Orsay à Paris. Cette rétrospective a pour but de sortir l’Art de Berthe Morisot de l’oubli et lui rendre sa place de figure fondatrice du courant impressionniste.

 

Lisa Van Campenhout

 

Bibliographie :

Bromont en Art (2018). La peintre impressionniste Berthe Morisot de l’oubli.
https://www.bromontenart.ca/fr/nouvelles-artistiques-en-bref/sortir-la-peintre-impressionniste-berthe-morisot-de-oubli

France Inter. 92017) Une femme chez les impressionnistes.
https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-26-mars-2017

Musée National des beaux-arts de Québec. (2018) Berthe Morisot, femme impressionniste, https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256

Rivage de Bohème. (2018) Berthe Morisot.
http://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/berthe-morisot.html

 

Alice Neel

Alice Neel est une figure majeure de la peinture figurative nord-américaine du XXe siècle. Sympathisante communiste, engagée dans la lutte contre les discriminations de genre et de race, elle a vécu à Cuba, à New-York et en Philadelphie. Ses peintures se démarquent par leur vivacité et leur sincérité.

 

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Illustration : Manon Bauzil @bauz92

 

Alice Neel naît le 28 janvier 1900 à Merion Square, en Pennsylvanie, et grandit dans une ville rurale, Colwyn. Elle est la quatrième de cinq enfants, trois frères et une soeur. Son frère le plus âgé, Hartley, meurt de la diphtérie à huit ans, peu après la naissance d’Alice. Elle grandit dans une famille stricte de la classe moyenne, dans un environnement sexiste. Sa mère lui dit « Je ne sais pas ce que tu t’attends à faire dans ce monde, tu n’es qu’une fille ». Malgré cela, Alice a une personnalité tenace et dès l’enfance elle a pour ambition d’être artiste. En 1918, diplômée du lycée, elle passe un examen de la fonction publique qui lui permet d’obtenir un poste de secrétaire et de soutenir financièrement sa famille. Puis trois ans plus tard, elle intègre la Philadelphia School of Design for Women – une école qui forme les femmes aux métiers de l’art et du design.

À l’été 1924, lors d’une classe de peinture en plein air, elle rencontre le peintre cubain Carlos Enríquez. Un an après avoir obtenu son diplôme, en 1925, ils se marient.

Carlos rentre à Cuba tandis qu’Alice reste en Philadelphie, où elle travaille avec deux autres artistes.

En 1926, sur l’insistance de Carlos, elle part habiter à Cuba chez les parents de ce dernier, qui ont un niveau de vie aisé. Ils les hébergent dans un quartier proche de La Havane en attendant qu’ils trouvent un appartement. Le couple fréquente de nombreux artistes et Alice découvre l’avant-garde cubaine et finit par s’installer dans le quartier de La Víbora. Le 26 décembre 1926, Alice donne naissance à son premier enfant, Santillana del Mar Enríquez.

 

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Mère et Enfant (La Havane) 1926

 

En mars-avril 1927, le couple expose au XIIe Salón de Bellas Artes, ou leur travail connaît un franc succès. Deux de ses travaux sont également reproduits dans la « revista de avance », une nouvelle publication dans laquelle Carlos publie régulièrement des illustrations. Mais Alice ne se sent pas très bien à Cuba et elle souhaite retourner aux Etats-Unis. Elle part en mai avec Santillana pour retourner s’installer à Colwyn. À l’automne, Carlos la rejoint, et ils décident de s’installer à New York, dans l’Upper East Side, qui à l’époque est un quartier pauvre.

Alice travaille dans une librairie de Greenwich Village et Carlos travaille en tant qu’illustrateur et reporter pour revista de avance. Mais ils ont du mal à joindre les deux bouts et ils déménagent dans le Bronx.

À l’hiver 1927, alors qu’elle va presque avoir un an, Santillana meurt de la diphtérie. Elle est enterrée le 9 décembre dans le cimetière familial en Pennsylvanie.

Alice tombe à nouveau enceinte très rapidement, et donne naissance à Isabella, surnommée Isabetta, en novembre 1928. Mais elle a du mal à se remettre du décès de Santillana, et sa santé mentale se dégrade peu à peu.

 

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Madone dégénérée, 1930

 

Au printemps 1930, Carlos la quitte et confie Isabetta à sa famille à Cuba avant de s’envoler pour Paris. Alice retourne à Colwyn, où elle sombre dans une grave dépression. En octobre, elle est hospitalisée.

En janvier 1931, de retour aux Etats-Unis, Carlos lui rend plusieurs fois visite à l’hôpital. Elle en sort et retourne chez ses parents, mais fait deux tentatives de suicide en quelques jours. Elle est alors internée à nouveau. Au printemps, elle est transférée dans l’aile pour les suicidaires du sanatorium privé Gladwyne Colony. Après un temps, elle est autorisée à fréquenter d’autres patients dans l’aile principale. On l’y encourage à dessiner et peindre, ce qui ne se faisait pas beaucoup à l’époque.

Elle entretient une relation épistolaire avec Carlos, qui est de nouveau en voyage en Europe ; il s’inquiète pour elle.

En septembre, elle sort de l’hôpital. En allant rendre visite à des amis dans le New Jersey, elle rencontre Kenneth Doolittle, un marin qui aspire à être photographe. Ils s’installent ensemble à New York en 1932. Alice reprend du poil de la bête ; en 1932 et 1933, elle participe à plusieurs expositions collectives. Kenneth est héroïnomane et leur relation est compliquée et tumultueuse. Communiste, il lui présente plusieurs membres du parti.

 

 

En 1934, depuis Cuba, Carlos exprime le désir de renouer une relation avec Alice, mais elle refuse. Ils ne divorcent pas, mais coupent contact.

Durant l’été, Isabetta se rend à New York, où les parents d’Alice sont venus lui rendre visite. Alice entretient une relation avec son ami John Rothschild, qu’elle avait rencontré lors d’une exposition en 1932. En décembre, lorsque Kenneth découvre qu’elle le trompe, il brûle 350 aquarelles et lacère des toiles, dont « Isabetta », un portrait de sa fille nue qu’elle avait fait durant l’été. Elle le peindra à nouveau en 1935.

 

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Isabetta, 1935

 

John veut emménager avec elle, mais elle hésite et s’installe finalement seule à Chelsea. Fin 1935, elle rencontre José Santiago Negrón, un musicien. La relation avec John est finie, mais ils gardent contact et resteront bons amis. José quitte sa femme et son enfant et ils trouvent un appartement ensemble. En 1936, elle tombe enceinte de lui mais fait une fausse couche. José la quitte et retourne avec sa femme. Alice est désespérée et lui en veut, comme elle écrit dans un poème « Mais maintenant je te vois dans une lumière plus indigne / Un rat qui détale quand le bateau coule ».

 

 

José finit par revenir. Ils emménagent ensemble à Spanish Harlem, et en 1939, elle donne naissance à Richard (appelé Neel à la naissance). Richard a un problème de vision détecté à un an, et manque presque de devenir aveugle. À cette période, elle peint beaucoup de portraits de ses voisins et voisines, en particulier les femmes et les enfants. Elle vit dans une certaine précarité et fréquente des personnes qui auront une influence sur son engagement politique : travailleur-euses sociaux, enfants d’immigrés, militant-es Afro-Américain-es.

José la quitte à nouveau peu après la naissance de leur fils.

Elle rencontre ensuite Sam Brody, un photographe et réalisateur, fils d’immigrants juifs russes. Il est marié et elle ne le sait pas dans un premier temps. Sam est jaloux des relations passées d’Alice et sa violence se concentre sur Richard, qui est sans doute à ses yeux une incarnation de l’amour qu’elle a eu pour José. Malgré tout, elle donne naissance à un second fils dont Sam est le père, Hartley, en 1941. Alice dépeint la relation de Sam avec chacun de ses fils dans les oeuvres ci-dessous :

 

 

La vie à Spanish Harlem lui convient bien. Dans son appartement de la 108th Street, près de Central Park, elle peint ses fils, ses ami-es, ses voisin-es. Ses portraits sont colorés, souvent focalisés sur l’expression du visage ; ils ne recherchent pas à améliorer les traits mais au contraire à représenter une personne sans concession, fioritures ou faux-semblants.

 

 

Comme elle le dira en 1981 dans une conférence, « Je pense qu’il est possible de se glisser dans la peau des gens. Je crois au fait que l’on peut obtenir l’extérieur et la plus grande partie possible de l’intérieur qu’on peut inclure dans le tableau, mais les miens, ils sont toujours reconnaissables… C’est simplement qu’ils sont parfois un peu extrêmes. » ou encore « Je suis une peintre des sentiments et une peintre de la psychologie. C’est délibérément que je veux être psychologique et que je veux ressentir. »

Son père meurt en 1946, et elle le peint sur son lit de mort.

 

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Père Mort, 1946

 

En 1953, sa mère emménage avec elle suite à des problèmes de santé. Cette dernière a une forte personnalité et a également souffert de dépression durant sa vie. D’ailleurs, lors du séjour d’Alice en hôpital psychiatrique, son psychiatre avait évoqué une hypothèse intéressante : l’intérêt de l’artiste pour le portrait viendrait du fait qu’en tant qu’enfant, elle devait toujours faire attention aux réactions de sa mère pour comprendre et anticiper ses sentiments, ce qui l’a rendue très observatrice. La vie n’est pas très facile pour la famille, Alice subsistant à présent aux besoins d’une personne âgée en plus de ses deux fils préadolescents. (Sam n’a jamais vraiment emménagé, il vient simplement de temps en temps à l’appartement.)

 

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Dernière Maladie, 1953 (portrait de sa mère)

 

En mars 1954, sa mère décède.

Durant le début de ces années 50, Alice participe à plusieurs expositions, dont des expositions personnelles à New York souvent encensées par la critique. Elle vit de son art mais elle ne vend pas énormément.

 

 

En octobre 1955, des agents du FBI lui demande des entretiens : elle fait l’objet d’une enquête depuis début 1951 en raison de ses liens avec le parti Communiste. Selon ses fils, Alice leur a demandé de s’asseoir pour poser afin qu’elle fasse leur portrait, mais ils ont refusé. Dans son dossier, elle est décrite comme « une Communiste du genre romantique et bohème ».

En 1958, elle se sépare définitivement de Sam. Ils resteront cependant amis jusqu’à leur mort.

 

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Sam, 1958

 

En 1962, Alice est obligée de quitter son appartement, le propriétaire voulant rénover l’immeuble. Elle s’installe près de l’intersection entre Boradway et West End Avenue, dans un quartier proche de l’université de Columbia. L’appartement est beaucoup plus grand. Elle vit à présent confortablement, son travail commençant à être de plus en plus reconnu. Les années 60 et 70 sont marquées par son retour dans les cercles d’artistes, les mondanités, ce qui lui permet de faire plus de rencontres. Cela est du à son déménagement et au fait que ses fils sont à présent adultes.

Elle fait plusieurs expositions personnelles dans les années 60, et reçoit 6000$ tous les ans d’une mécène, une sorte de salaire qui continuera jusqu’à sa mort. Ses deux fils font des études supérieures et se marient. Elle voyage beaucoup : Mexico avec Richard et sa femme, où ils rendent visite à José, devenu pasteur épiscopal, et l’Europe avec Hartley, où ils visitent Paris, Rome, Florence, Madrid.

Suite à la grossesse de plusieurs de ses amies, elle peint beaucoup de femmes enceintes. Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle peint ce sujet, elle répond : « Ce n’est pas que ça m’attire, c’est que c’est une réalité de la vie et que c’est négligé. Je trouve que c’est un sujet parfaitement légitime, et les gens ne le montrent jamais, sous prétexte de fausse modestie ou parce qu’ils sont des chochottes, mais c’est une réalité basique de la vie. Et aussi, plastiquement, c’est très stimulant… Je pense que ça fait partie de l’expérience humaine. Quelque chose que les primitifs représentaient, mais que les peintres modernes évitent parce que les femmes ont toujours été représentées comme des objets sexuels. Une femme enceinte est vue comme déjà prise, elle n’est pas en vente. »

 

 

Alice Neel reste fidèle à ses engagements politiques en participant à la manifestation de 1968 devant le Whitney Museum, qui déplore l’absence d’artistes femmes et d’artistes Afro Américain-es dans l’exposition « The 1930s : Painting and Sculpture in America ». Elle est également présente et actives lors de nombreuses actions en 1971 : en janvier, elle fait partie d’un groupe de 19 femmes qui exigent une session à l’une des réunions hebdomadaires de l’Alliance des Artistes Figuratifs de New York, qui a toujours été composée uniquement d’hommes ; en mai, elle se joint à une manifestation contre l’exposition « Contemporary Black Artists in America » (Artistes Contemporains Noirs en Amérique), qui est vivement critiquée par les artistes car jugée mal faite ; en septembre, elle participe également à une manifestation devant le Whitney Museum organisée par la Black Emergency Cultural Coalition et Artists and Writers Protest Against the War in Vietnam, qui reproche à la librairie du musée de refuser de vendre leur livre sur la mutinerie de la prison d’Attica. Elle est aussi signataire de pétitions féministes exigeant une place aux femmes dans le monde de l’art.

En 1973, elle reçoit une bourse de 7500$ du Fond National pour les Arts. Elle participe à de nombreuses expositions consacrées aux femmes artistes.

 

 

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Carmen et Judy, 1972

 

En 1974, le Whitney Museum présente sa première rétrospective. Cette événement majeur, dont Alice est très fière, a cependant un goût doux-amer : ses peintures étant considérées comme ringardes par les conservateurs du musée en charge de l’art contemporain, c’est Elke Solomon, conservatrice des oeuvres imprimées, qui se charge de l’organiser. Le résultat ne rend pas complètement justice à l’oeuvre rayonnante de l’artiste, comme on peut le voir avec ces critiques : Lawrence Alloway, chroniqueur à The Nation, parle d’une exposition mal ficelée, desservie par l’incohérence du choix des oeuvres, tandis qu’Alloway, un ami qui est le mari de Sylvia Sleigh (une autre peindre figurative), se dit choqué par la manière dont on traite le travail d’Alice – l’exposition donne une place bien trop importante aux peintures des dix dernières années, omettant des oeuvres majeures, et le catalogue est une brochure de huit pages.

 

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Autoportrait, 1980

 

Dans les années 80, sa santé décline. Isabetta, sa fille qui a été élevée à Cuba et avec qui elle a probablement perdu contact (on a peu d’information à ce sujet), se suicide en 1982 à l’âge de 54 ans.
Malgré la vieillesse, Alice reste active et occupée jusqu’au bout. Aidée par ses fils, elle participe à des expositions et à des publications, reçoit des bourses, fréquente et peint des ami-es. En février 1984, on lui diagnostique un cancer du colon avancé. Elle répond malgré tout présente à l’invitation de « The Tonight Show » à une interview télévisuelle avec Johnny Carson en avril. En juillet, elle subit une chimiothérapie qui l’affaiblit beaucoup, mais elle ne cesse pas de peindre.

Elle décède le 13 octobre 1984 dans son appartement new-yorkais, entourée de sa famille.

Le 7 février 1985, une cérémonie commémorative en son honneur est organisée au Whitney Museum.

 

Sources :

https://mydailyartdisplay.wordpress.com/2016/10/21/alice-neel-part-5-sam-brody-the-new-man-in-her-life-family-portraits-and-he-said-she-said/

http://www.aliceneel.com/biography/

https://en.wikipedia.org/wiki/Alice_Neel

Catalogue de l’exposition « Alice Neel, Peintre de la vie moderne« , Fondation Vincent Van Gogh Arles, publié en 2017

 

L’oeuvre de la semaine // Hyphen, Jenny Saville

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Hyphen, Jenny Saville, 1999

Jenny Saville est une peintre figurative anglaise. Née en 1970, elle a été diplômée de l’Ecole d’Art de Glasgow en 1992. Son travail représente surtout des femmes grosses, ce qui a été partiellement inspiré par son voyage aux aux Etats-Unis (suite à l’obtention d’une bourse d’étude), où elle voit beaucoup de personnes obèses et est inspirée par leurs corps. Elle se peint également beaucoup. En 1993, elle est repérée par le collectionneur Charles Saatchi, qui la fait rentrer dans sa galerie.
En 1994, elle déménage à New York et passe de nombreuses heures aux côtés d’un chirurgien plastique pour observer les opérations. Elle représente cela de manière crue. Ses tableaux sont de très grand formats, et elle continue dans les années 90 et 2000 à explorer la représentations des corps, se penchant sur la mort, les blessures, les torturé-es, les rejeté-es. « Je peins la chair parce que je suis un être humain. Si vous travaillez à l’huile, comme je le fais, ça vient naturellement. La chair est la chose la plus jolie à peindre. »
Ces dernières années, elle se consacre davantage au dessin. Elle vit entre Londres et Palerme.

Pour l’oeuvre de la semaine, nous ne préférons pas prendre le risque de poster une oeuvre représentant de la nudité en raison des règles de facebook et instagram. Nous avons donc choisi « Hyphen », un autoportrait de Jenny Saville qu’on voit ici avec sa soeur, Boo. « Hyphen » signifie « trait d’union ». Avec leurs deux visages côte à côte en gros plan, elles semblent être des soeurs siamoises. On ressent un sentiment d’inconfort, avec l’une des soeurs qui regarde droit vers l’avant, et l’autre qui semble être retenue en arrière, avec ses yeux qui se fixent vers nous.