Zaida Ben-Yusuf

Zaida Ben-Yusuf est une portraitiste qui a marqué l’Histoire de la photographie. Mondaine et aventureuse, elle est connue pour ses portraits d’intellectuels, artistes, politiciens Américains fin XIXe / début XXe. Une biographie illustrée par Manon Bauzil.

 

illustration de Manon Bauzil @bauz1992

Esther Zeghdda Ben Youseph Nathan, dite Zaida Ben-Yusuf, est née le 21 novembre 1869 à Londres. Son père, Mustapha, est d’origine Algérienne et exerce la profession de conférencier pour la Muslim Mission Society. Sa mère, Anna est une gouvernante d’origine Allemande. Ils ont ensemble quatre filles dont Zaida est l’aînée. Ils divorcent au début des années 1880.

Après s’être installée avec ses filles à Ramsgate pendant quelques temps, Anna décide d’émigrer aux Etats-Unis à la fin des années 80 en laissant la garde à Mustapha. Ce dernier reste à Londres et se remarie.

Anna ouvre une boutique de chapeaux à Boston. En 1895, quelques années après, Zaida la rejoint, émigrant aux Etats-Unis. Elle s’installe à New York et travaille également dans la chappelerie féminine, dans une boutique sur la Cinquième Avenue.

 

Autoportrait de Zaida Ben-Yusuf – publié dans Metropolitan Magazine en 1901

Elle commence à pratique la photographie comme un passe-temps, mais petit à petit, cet art prend de la place dans sa vie.
En 1896, quelques unes de ses photos sont publiées dans le magazine Cosmopolitan.

Peu après, elle expose à Londres au Quatrième Salon de la Photographie du Linked Ring, où elle rencontre le cofondateur de l’événement, George Davison. Ce dernier, qui est aussi l’auteur d’une rubrique mensuelle pour la revue « American Amateur Photographer », l’encourage à en faire sa carrière.

 

Elle ouvre alors au printemps 1987 un studio de portraitiste sur la 124e avenue à New York. Cela attire l’attention d’Alfred Stieglitz, un photographe, galeriste et marchand d’art réputé. Il publie certains de ses portraits dans sa revue «  Camera Notes » à deux reprises, en avril et en juillet.

En 1898, elle participe à plusieurs expositions : une exposition à Vienne sponsorisée par le Vienna Camera Club, le Salon Photographique de Philadelphie, ainsi que trois expositions à New York, dont la Foire Annuelle de la National Academy of Design. Pour cette dernière, elle prend également en charge la décoration du lieu. Son portrait de l’actrice Virginia Earle lui fait gagner la troisième place de la classe de « Portraits et Groupes ». Elle participe également à nouveau au Salon Photographique du Linked Ring à Londres.

 

Article dans « The Illustrated American », nov. 1898

En 1899, Zaida photographie le gouverneur de New York, Theodore Roosevelt. Dans la revue d’octobre de Photographic Times, Sadakichi Hartmann écrit un long article sur elle, la qualifiant de « puriste » et ne tarissant pas d’éloges : « Je doute qu’il y ait dans tous les Etats-Unis une représentante plus intéressante de la photographie de portrait ».

 

Portrait de Theodore Roosevelt

En 1900, Zaida participe à une exposition de femmes photographes Américaines à l’Exposition Universelle de Paris. L’exposition voyage à Saint-Petersbourg, Moscou et Washington DC.

Dans le numéro de septembre de Metropolitan Magazine, elle publie l’article « The New Photography – What It Has Done and Is Doing for Modern Portraiture » (« Ce que la nouvelle photographie a fait dans le passé et fait actuellement pour l’art moderne du portrait). Elle y parle de son engagement pour un « juste milieu » entre le radicalisme de certain.e.s photographe de beaux arts et la platitude de bon nombre de photographes commerciaux.

 

« L’odeur des Grenades », 1899

En novembre, elle publie dans le Saturday Evening Post six articles illustrés sur le sujet de la pratique de la photographie pour les amateurs.

En 1903, Zaida se rend au Japon par bateau. Elle voyage à Kobe, Nagasaki, Hong Kong, Kyoto et Tokyo. Là-bas, elle prend des photos, qu’elle publie à son retour dans le Saturday Evening Post dans quatre articles illustrés, « Le Japon à travers mon appareil photographique ». Ses images du Japon sont publiées dans plusieurs magazines dans les années qui suivent.

 

En septembre 1904, elle prend un poste de professeur de chapellerie dans le département des Arts Domestiques au Pratt Institute de Brooklyn. Elle quitte cette position en 1908.

Aux environs de 1912, Zaida Ben-Yusuf arrête la photographie. Elle vit alors à Paris.

 

À l’annonce de la Première Guerre Mondiale, elle fuit la France et retourne à New York. En 1919, elle fait une demande de naturalisation dans laquelle elle se décrit comme photographe, et prétend avoir dix ans de moins.

Elle s’oriente vers la mode, travaillant à New York dans le Reed Fashion Service, et donnant des conseils à des magasins sur leurs rayons de vêtements. Elle exerce le métier de styliste en chef à l’Association de Vente de Chapellerie.

En 1930, à l’âge de 60 ans, elle se marie avec un designer textile nommé Frederick J. Norris dont on sait peu de choses.

Malheureusement, trois ans plus tard, elle s’éteint dans un hôpital de Brooklyn des suites du maladie.

 

L’Histoire a effacé sa contribution à l’art de la photographie jusqu’à récemment. En 2008, à la Galerie Nationale de Portraits du Smithsonian Institute à Washington DC.

 

sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Zaida_Ben-Yusuf

https://clothbase.com/designers/Zaida-Ben-Yusuf

 


Si vous voulez écrire une biographie, n’hésitez pas !

 

# Prenez Ce Couteau cherche des biographies d’artistes minorisé.e.s du point de vue du genre. Cette partie ne concerne pas l’art contemporain.

 

# Les règles : documenter ce qu’on peut trouver de la vie et du parcours de l’artiste, de son enfance à sa mort. Le but est de faire connaître des artistes dont la mémoire a été réduite ou effacée, et de proposer une ressource centralisée pour avoir accès à une introduction aux travaux de ces artistes. Il n’y a pas de limite du nombre de mots/signes. Les sources doivent être fournies et seront notées en bas de texte.

 

# Avant d’écrire votre biographie, envoyez-nous un mail à prenezcecouteau@gmail.com pour nous dire sur qui vous comptez écrire. Cela permettra d’éviter les doublons, au cas où cette biographie a déjà été écrite ou est en cours d’écriture !

 

# Le collectif se chargera de relire le texte, de le mettre en page et de le poster sur le site

 

L’oeuvre de la quinzaine | Mary Kang, « Asian Texans »

Mary Kang est une photographe Sud-Coréenne Américaine qui a vécu au Texas et qui travaille aujourd’hui à New York. Pour l’oeuvre de la quinzaine, nous avons choisi de vous montrer des photos de sa série « Asian Texans », qui a commencé en 2010 et qui est toujours en cours. Pour vous expliquer sa démarche, nous avons traduit le texte qui se trouve sur son site :

« C’est un projet photographique à long terme sur les familles Bhoutanaises Népalophones à Austin, au Texas. Ce projet documente la vie de cette communauté multi-générationnelle qui est arrivée dans la ville en tant que réfugié-e-s, et qui considèrent maintenant Austin comme un autre foyer. Bien que je ne sois pas Bhoutanaise ou Népalaise, j’ai eu envie de faire ce projet parce qu’il y a certains rites de passage que tous les nouveaux arrivants non-blancs traversent lorsqu’iels arrivent en Amérique. Des thèmes ont émergé de ce projet, comme la beauté de dépendre et de s’appuyer sur sa communauté, l’inter-connection de la culture Asiatique, et l’évolution de l’identité. »

L’oeuvre de la quinzaine | Carrie Mae Weems, « The Kitchen Table Series »

Pour cette oeuvre de la quinzaine, nous avons choisi de vous faire découvrir la série photographique de Carrie Mae Weems, « Kitchen Table Series » (1990) (Serie « la table de la cuisine »). à travers ces 20 photographies, l’artiste nous fait entrer dans l’intimité de l’histoire de la vie d’une femme depuis le point de vue de la table de sa cuisine, nous présentant ses amants, ses enfants, ses amies, sa solitude, ses jeux. Nous en avons sélectionné 6, mais nous vous encourageons vivement à aller voir la série entière sur son site en cliquant ici.

 

L’oeuvre de la quinzaine | Ren Hang

À l’occasion de l’exposition des oeuvres de Ren Hang à la MEP à Paris, nous vous présentons l’oeuvre de ce photographe chinois. Mort par suicide en 2017, cet artiste est connu pour ses photographies aux flash de corps nus. Il y montre un rapport éclatant à la nature, et entoure souvent ses modèles d’animaux. Le rapport au corps et à la nudité est ludique et franc. Voici quelques-unes de ses images.

 

 

Vous pouvez voir davantage de photos sur sa page instagram, restée en ligne.

Julia Margaret Cameron

Julia Margaret Cameron est une photographe anglaise. Elle est l’une des premières personnes à avoir utilisé la photographie comme mise en scène et non comme image purement documentaire. Elle a commencé à photographier à l’âge de 48 ans.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

Julia Margaret Pattle est née le 11 juin 1815 à Calcutta, en Inde, qui est a l’époque colonisée par l’empire britannique. Son père est un fonctionnaire anglais et sa mère une aristocrate française.

Elle est éduquée entre la France et l’Angleterre avec ses six soeurs et son frère.

Malgré l’éducation rigide de leur classe sociale, les soeurs Pattle ont la réputation d’être extravagantes et aventureuses, un trait de personnalité que Julia gardera toute sa vie.

 

Après avoir terminé son éducation, Julia retourne en Inde en 1834. Elle y rencontre son mari Charles Hay Cameron, un juriste de vingt ans son aîné. Ensemble, ils s’installent à Calcutta.. C’est là qu’elle se lie d’amitié avec John Herschel, un pionnier de la photographie, qui aura une influence sur son amour pour cet art. Il a entre autre introduit les termes de « négatif » et « positif », a inventé le cyanotype et le chrysotype.

Lorsque Charles prend sa retraite en 1848, le couple et leurs six enfants déménagent en Angleterre et s’installent à Londres. La soeur de Julia, Sarah, y vit depuis des années et y organise des salons fréquentés par de nombreux artistes et écrivains, un cercle social auquel Julia se mêle. Elle fait ainsi connaissance avec des personnalités de l’époque, comme Dante Gabriel Rossetti ou John Ruskin. Julia peut laisser libre court à sa personnalité à la fois habitée par un certain anticonformisme et un désir de progrès social et par un attachement à la tradition, à la religion et à la famille.

Cette effervescence sociale prend fin en 1860, lorsque la famille déménage à Freshwater Bay. Même si elle a quelques ami-e-s à proximité, Julia se retrouve souvent seule, son mari et ses fils se rendant fréquemment en Inde pour s’occuper de la plantation de café familiale. Elle sombre alors dans une dépression.

 

C’est en 1863, à l’âge de 48 ans, que Julia commence à pratiquer la photographie. Cela part d’un cadeau fait par sa fille : un appareil photographique. Elle espère l’aider à remonter la pente, en lui écrivant ce mot avec le cadeau : « Tu aimeras peut-être, maman, tenter quelques photographies pendant ton séjour solitaire à Freshwater. »

 

Julia se lance alors avec passion dans cet art. Elle est aidée par ce que lui a appris John Herschel et par son ami photographe et peintre David Wilkie Wynfield, qui lui transmet sa technique pour avoir une faible profondeur de champ. Elle transforme son poulailler en un studio photo.

En janvier 1864, avec la technique du collodion, elle réalise sa première image : un portrait d’Annie Philpot, l’enfant d’habitants de Freshwater. C’est son « premier succès ». « J’étais transportée par la joie. J’ai couru dans toute la maison pour chercher des cadeaux pour cette enfant. J’avais le sentiment que c’était elle qui avait tout fait pour créer cette photographie. »

 

Annie

Par la suite, elle convainc certaines personnes de son entourage de poser pour elle, notamment des personnes célèbres de l’époque…

 

 

…mais aussi des parents et domestiques. Sa femme de chambre, Mary Hillier, est un de ses modèles préférés. Elle deviendra par la suite son assistante de photographie. On peut la voir sur les photographies ci-dessous :

 

 

Elle fait aussi souvent poser une certaine Mary Ryan, fille d’un mendiant qu’elle adoptera par la suite. Voici certaines photos où elle figure :

 

 

Un an après ses débuts photographiques, elle intègre la Photographic Society of London and Scotland.

Julia Margaret Cameron est résolument l’une des premières personnes à avoir détourné la photographie de son utilité purement documentaire pour faire des mises en scènes, de portraits oniriques et faire flirter l’image entre réalité et rêve.

« J’ai vu la beauté dans des lieux publics et je l’ai trouvée parmi les musiciens, dans les rues. Ma cuisinière était une mendiante et j’en ai fait une reine. Ma gouvernante vendait des lacets pour les chaussures à Charing Cross… Mon cocher volait des oeufs et était en prison. Maintenant, il est assis à une table dans le rôle de Cupidon. »

Parmi ses modèles féminins récurrents, on trouve notamment sa nièce Julia Jackson (qui deviendra la mère de Virginia Woolf), ainsi qu’Alice Liddell, qui est connue pour avoir inspiré le personnage d’Alice au Pays de Merveilles à Lewis Caroll.

 

Alice Liddell en Pomona

 

Son style est reconnaissable par ses effets de flou. « Qu’est-ce que la netteté ? » dit-elle « Qui peut dire quelle est la netteté juste et légitime ? ». La réputation de la photographe court dans son entourage, et elle ne manque pas de modèles, dont elle cherche à atteindre « la fenêtre de leur âme ». Malgré certaines critiques, elle maintient son style particulier. « Quand je mettais au point  et m’approchais de quelque chose qui, à mes yeux, était très beau, je m’arrêtais, au lieu de régler la lentille pour obtenir la netteté plus grande sur laquelle insistent tous les autres. »

 

 

Elle aime représenter des tableaux vivants, des scènes bibliques, de poèmes ou de pièces de théâtre. Elle prend aussi de belles photographies d’enfants.

 

 

« Mon inspiration, c’est d’ennoblir la Photographie en lui assurant le caractère et les usages du Grand Art, en combinant le réel et l’idéal, et en ne sacrifiant rien de la Vérité avec toute la dévotion possible à la Poésie et à la beauté. »

 

 

En 1875, elle déménage à nouveau dans les colonies britanniques pour s’installer à Ceylan (maintenant Sri Lanka). Elle continue à pratiquer la photographie, mais de manière moins prolifique. Peu d’images de cette période ont été conservées.

 

Jeune femme travailleuse sur une plantation à Ceylan

 

Elle meurt en 1879 et est inhumée à Ceylan, conformément à ses souhaits. Bien que son travail ait été relativement connu à son époque, il reste réservé à un petit cercle jusqu’en 1948, année où l’historien d’art spécialisé dans la photographie Helmut Gernsheim écrit un livre sur son travail. Dans les années 2000, des publications et rétrospectives lui ont été consacrées.

 

sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Julia_Margaret_Cameron

« femmes photographes – émancipation et performance (1850-1940) » de Federica Muzzarelli, éditions Hazan 2009

https://collections.vam.ac.uk/item/O81145/annie-photograph-cameron-julia-margaret/

L’oeuvre de la quinzaine | photographies après l’accouchement, Rineke Dijkstra, 1994

Rineke Dijkstra est une photographe néerlandaise née en 1959. Elle vit et travaille à Amsterdam. Son travail photographique est connu et a été exposé dans de nombreux musées et institutions culturelles. Elle fait des portraits frontaux, la plupart du temps d’une personne seule, sans mise en scène ou faux-semblants. Pour l’oeuvre de la quinzaine, nous avons choisi de vous présenter une série de trois portraits de femmes venant d’accoucher.

« En tant que photographe, vous étoffez ou vous mettez l’accent sur un instant, le transformant en une autre réalité. Par exemple, ces portraits que j’ai fait de femmes venant de donner naissance : la réalité de cette expérience, c’est l’atmosphère entière, qui est chargée d’émotion. Dans la photographie, vous pouvez scruter des détails, ce qui rend cela un peu rude : vous pouvez y voir des choses auxquelles vous n’auriez d’habitude pas prêté grande attention. »

Ana Mendieta

Ana Mendieta est une artiste cubaine américaine. Ses performances crues et poétiques mêlent le corps à la nature.

 

Illustration : Manon Bauzil @bauz1992

Ana Mendieta est née le 18 novembre 1948 à La Havane à Cuba dans une famille unie de la classe moyenne impliquée dans des mouvements politiques.

En 1961 a lieu la révolution cubaine. Craignant le régime de Fidel Castro, ses parents envoient Ana et sa soeur Raquelin, âgées respectivement de 12 et 14 ans, aux Etats-Unis par le biais de l’Opération Peter Pan. Cette opération, créée par une alliance entre l’Eglise Catholique et la CIA, s’est déroulée entre 1960 et 1962. Elle a permis à des enfants dont les parents étaient contre le régime de Fidel Castro d’émigrer aux Etats-Unis. En tout, plus de 14000 enfants ont été placés dans 35 Etats.

Grâce à une procuration signée par leurs parents, les soeurs Mendieta ne sont pas été séparées.

Cette expérience de l’exil marque profondément Ana Mendieta. Elle vit mal la séparation avec ses parents, et de plus, loin de sa vie relativement aisée à Cuba au sein d’une famille bien insérée socialement, elle subit des discriminations aux Etats-Unis, recevant non seulement des insultes racistes, mais également des insultes qui l’hypersexualisent. Elle devient alors extrêmement consciente du croisement entre sexisme et racisme et de la manière dont cela définit sa vie.

Ana et Raquelin passent leurs deux premières années aux Etats-Unis à déménager, passant par un orphelinat, des foyers et des maisons d’accueil.

Cette période n’est pas plaisante pour les deux soeurs. Ana se sent déracinée, sans repères. Mais au lycée, elle se passionne de plus en plus pour l’art, et cela devient une force positive dans sa vie. Elle est une bonne élève, et après l’obtention de son diplôme, elle décide d’étudier l’art à l’Université de l’Iowa.

En 1966, sa mère et son petit frère émigrent également aux Etats-Unis, retrouvant Ana et Raquelin. Leur père ne les rejoindra qu’en 1979 après avoir passé 18 ans en prison pour son implication dans le Débarquement de la baie des Cochons.

À l’Université, Ana commence par s’intéresser à la peinture. Ses oeuvres sont colorées et présentent toujours un personnage centré dans la toile. Mais elle se sent rapidement limitée par la bidimensionnalité et l’immobilité de ce médium, et se dirige petit à petit vers la performance et expérimente beaucoup avec son propre corps. « Le moment décisif a été en 1972, quand j’ai réalisé que mes peintures n’étaient pas assez réelles par rapport à ce que je veux que l’image véhicule, et quand je dis réel je veux dire que je voulais que mes images aient du pouvoir, qu’elles soient magiques. »

En 1972, avec « facial cosmetic variations », elle s’amuse à manipuler son apparence.

 

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C’est aussi en 1972 qu’elle produit la vidéo « Untitled (Death of a Chicken) », introduisant des éléments qu’on retrouvera souvent dans ses futures oeuvres : le sang, le lait, l’eau, la nudité. Elle tient un poulet qui se vide de son sang, le répandant sur son corps nu.

 

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En mars 1973, une étudiante est violée et tuée sur le campus. Profondément choquée, Ana décide de créer une performance. Elle dit à ses camarades de classe de venir chez elle un soir. Elle a laissé la porte entrouverte et elle les attend dans l’obscurité, dans la position dans laquelle la victime a été retrouvée (selon les descriptions dans les journaux de l’époque), immobile et ensanglantée. « Ils se sont assis et ont commencé à en parler. Je n’ai pas bougé. Je suis restée dans cette position pendant à peu près une heure. Ça les a vraiment secoués. » En 1980, à nouveau interrogée sur cette performance, elle commente « je pense que mon travail a toujours été comme ça – une réponse personnelle à une situation… Je ne me voit pas aborder un tel problème de manière théorique ».

Elle met à nouveau en image les suites d’un viol en se prenant en photo dans la nature, nue, ensanglantée et allongée sur le ventre.

Nous avons choisi de ne pas diffuser ces images dans l’article car elles sont choquantes pour les victimes de viol, mais vous pouvez les voir en cliquant ici et ici.

Dans la vidéo « Untitled (People Looking at Blood, Moffitt) » elle filme des passants qui marchent près d’une grosse flaque de sang qu’elle a répandu sur le trottoir en bas de son immeuble, guettant leur réaction.

 

 

Dans la vidéo « Sweating Blood », elle filme sa tête en gros plan tandis que lentement, un assistant verse du sang sur elle à l’aide d’une seringue, maculant petit à petit ses cheveux et son visage.

 

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Le sang a une très grande importance dans le travail d’Ana Mendieta. Elle dit le considérer comme sacré, et qu’il est pour elle une force positive. Les travaux cités ci-dessus, que l’on peut considérer comme violents ou choquants, ne sont pas justifiés ou défendus à tout prix par l’artiste. Elle dit elle même qu’elle ne sait pas si cette manière de faire était une bonne ou une mauvaise réponse à ces actes de violence et ces crimes, mais que c’était ce qu’elle avait envie de faire, ce qu’elle ressentait en elle. Son oeuvre se compose beaucoup par une sorte d’instinct, de force qui n’est pas nécessairement rationnelle ou sujet à être décortiquée froidement.

C’est cette même année, en 1973, qu’elle commence ses « siluetas ». Les siluetas explorent la relation entre le corps et la nature, la vie et la mort, l’absence et la présence.

Dans une de ses premières siluetas, « Untitled (Image from Yagul) », Ana est allongée sur le sol d’une manière rigide qui fait penser à un cadavre, au milieu des pierres, dans un ancien tombeau peu profond. Son corps est recouvert de fleurs blanches, comme une nouvelle vie qui naît de la mort. Cette photographie est prise lors d’un voyage à Mexico.

 

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Voici diverses siluetas, parfois il y a un corps, parfois l’empreinte d’un corps, qui ne fait qu’un avec la nature.

 

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Avec la vidéo « Untitled (Burial Pyramid) », on retrouve cette notion du corps qui ne fait qu’un avec la terre. Dans cette vidéo, l’artiste est recouverte de pierre, allongée nue dans la terre. Petit à petit, sa respiration se fait de plus en plus forte, bousculant les pierres et les faisant tomber, puis elle se calme à nouveau, et le corps redevient similaire à celui d’une personne qui dort ou à un cadavre, se mêlant à l’immobilité des pierres.

 

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Le rapport au temps qui passe est aussi exprimé par l’éphémérité des siluetas dans certaines vidéos ou photographies, comme celle ci :

 

 

L’océan remplit la silhouette fleurie et la fait disparaître, comme un corps qui se mêle à la nature, disparaît sans la perturber.

Durant ce travail sur les siluetas, qui durera plusieurs années, Ana Mendieta explore les quatre éléments, eau terre air et feu. Elle se penche aussi sur ses origines latines-américaines en se rendant fréquemment à Mexico (où sont filmées et photographiées beaucoup de siluetas), et en s’intéressant de plus en plus aux rituels afrodescendants de l’Amérique Latine, avec les « Fetish Series » par exemple. Elle se réfère aussi souvent aux Santerias.

 

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Ayant déménagé à New York après son diplôme, elle intègre la A.I.R. Gallery (Artists In Residence Inc.), qui est la première galerie destinée aux femmes aux Etats-Unis. Cela lui permet de rencontrer d’autres femmes artistes, cependant après deux ans d’implication et d’engagement, elle conclut que « le féminisme américain tel qu’il est en ce moment est essentiellement un mouvement blanc de classe moyenne ».

C’est à la A.I.R. Gallery qu’elle rencontre son futur mari, Carl Andre, qui fait partie d’une table ronde ayant pour sujet « Comment l’art des femmes a-t-il affecté les comportements sociaux des hommes artistes ? ».

Dans « Untitled (Black Venus) », créé en Iowa, elle se réfère à une légende Cubaine sur une femme autochtone qui a résisté à la colonisation. L’intérieur de la silueta, composé de poudre à canon, est par la suite embrasé.

 

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En 1981, Ana retourne à Cuba pour la première fois depuis son départ. Elle renoue avec des membres de sa famille et se plonge dans les paysages qui ont tant marqué son enfance. Elle se rend dans les grottes de Jaruco, et y fait une série de sculptures sur les murs de ces grottes, à qui elle donne le nom de déesses cubaines.

 

De retour aux Etats-Unis, elle crée la silueta « Ochun ». On assiste ici à une nouveauté. D’habitude, la silueta est une ligne continue fermée, mais dans cette vidéo tournée sur la plage à Miami, elle est ouverte face à la mer qui sépare Cuba des Etats-Unis, laissant passer l’eau des pieds à la tête, comme un chemin entre les deux terres.

 

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En 1983, Ana Mendieta reçoit le Prix de Rome de l’Académie Américaine in Rome, ce qui lui permet d’y faire une résidence.

Elle se met ensuite à travailler sur la figure du totem, sculptant des silhouettes dans des morceaux de bois verticaux.

 

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Sa vie se termine brusquement en 1985 à l’âge de 36 ans. Suite à une dispute avec son mari Carl Andre, elle fait une chute du 34e étage de son immeuble new-yorkais le 8 septembre 1985. Le seul témoin auditif est un gardien d’immeuble qui a entendu une femme crier « non, non, non ! » Au téléphone avec 911, Carl Andre dit « Ma femme est une artiste, et je suis un artiste, et nous avons eu une dispute à propos du fait que je sois plus, euh, exposé au public qu’elle. Et elle est allée dans la chambre, et je l’ai suivie et elle est passée par la fenêtre. » (Ces propos sont rapportés par le New York Times en février 88.) Il est accusé du meurtre et jugé, mais acquitté en 1988 en raison d’un manquement de preuves. Son avocat décrit la mort d’Ana Mendieta comme « un accident ou un suicide » et lors de la défense il suggère même que cela pourrait être en rapport avec la magie noire et le chamanisme qu’elle pratiquait. À l’époque de sa mort, la carrière d’Ana Mendieta était florissante, elle ne montrait pas de signes extérieurs de dépression ou d’état suicidaire, et son mari était réputé pour être une personne violente. Son entourage ne croit pas à l’accident ou au suicide.

L’oeuvre riche et puissante d’Ana Mendieta a été reconnue à sa juste valeur surtout après sa mort. Si vous avez la possibilité de vous rendre à Paris, vous pouvez voir l’exposition « Ana Mendieta – Le temps et l’histoire me recouvrent » jusqu’au 27 janvier 2019 au musée du Jeu de Paume.

Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/Ana_Mendieta

https://blogs.uoregon.edu/anamendieta/2015/02/20/siluetas-series-1973-78/

https://www.tate.org.uk/art/artworks/mendieta-blood-feathers-t12916

 

L’oeuvre de la quinzaine | Carole Schneemann, Eye Body : corps, sexualité et genre

En 1963, l’artiste féministe et américaine Carole Schneemann présentera une œuvre significative dans sa carrière, nommée Eye Body : 36 Transformative Actions 1963. Elle est constituée de 36 photos de l’artiste dans des environnements qu’elle a créés. En effet, dans son studio, au moyen de peinture, de colle, de fourrure, de verre, de plastique ou encore de craie, elle couvre son corps nu, pour s’intégrer dans sa création artistique. Son corps est un matériau qui fait partie intégrante de son travail. Comme elle l’explique, elle est alors artiste, fabricante de l’image et image elle-même.

 

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Photographies par l’artiste islandais Erró, 35 mm film en noir et blanc.

 

Lorsqu’elle reçut des critiques l’accusant de narcissisme et d’exhibitionnisme, elle leur a répondu qu’au contraire cette œuvre lui permet de se réapproprier sa sexualité en tant que femme. Elle est maîtresse de son corps et de son art. L’historienne de l’art, Kristine Stiles a commenté son travail :
« Sa première performance a été réalisée en privé dans le but de produire des photographies prises par son ami, l’artiste islandais Erró. Les photographies sont toujours généralement acceptées parmi les premières images visuelles constituant le lexique d’un vocabulaire avant-gardiste explicitement féministe. […] Schneemann voulait “faire une série de transformations physiques” de son corps dans ses “constructions et son environnement mural”, afin de transformer son corps en “territoire visuel” (cet extrait est traduit de l’anglais).
Ce travail est un acte de rébellion envers le milieu de l’art des années soixante, sexiste et misogyne, où les femmes sont considérées exclusivement comme muse ou modèle, plutôt que comme artiste. En effet selon elle, “durant des années on a regardé mes travaux les plus audacieux comme si c’était quelqu’un d’autre à l’intérieur de moi qui les avait créés, ils étaient considérés comme ‘masculins’ parce qu’ils étaient vus comme agressifs et osés”.

 

Sources :
Carolee Schneemann, 2018, site web de l’artiste, http://www.caroleeschneemann.com/
The Art History, 2018. Carole Schneemann, https://www.theartstory.org/artist-schneemann-carolee.htm
Kristine Stiles, “Uncorrupted Joy: International Art Actions”, in: Out of Actions: between performance and the object, 1979-1979, MoCA Los Angeles, New York/London, 1998, pp.296f.

 

L’artiste du mois | Eva Merlier

Il y a une vraie douceur qui se dégage des photographies d’Eva Merlier, une lumière qui effleure les peaux comme une poussière de fée. Ce qui ressort de ses portraits, majoritairement féminins, c’est la place donnée à la force de ses modèles, leur présence sans fard. Son projet Gang de Filles était visible lors de notre exposition Masque(s) en janvier 2018. Voici l’artiste du mois de novembre.

 

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Qu’est-ce qui dans ton parcours t’a amenée à la création ? Depuis quand t’y intéresses-tu ?

Je crée depuis toujours. Petite, je passais mon temps à dessiner. Je suis très introvertie donc créer c’est ma manière d’exister, ça me rassure, ça me permet de communiquer avec le monde… Plus récemment, je me suis trouvé une voix avec plus de sens : c’est presque devenu comme un combat à mener, mon appareil est comme une arme qui me permet de transmettre mes idées.

 

Est-ce que tu te souviens des premières oeuvres d’art que tu as aimées ?

Je me souviens que j’étais fascinée par le dadaïsme. En fait, j’aimais l’art qui sortais des codes établis. Après, j’ai eu d’autres inspirations plus classiques, comme Paolo Roversi. J’avais le portrait de Natalia Vodianova, probablement trouvé dans un Vogue, accroché au-dessus de mon lit. Mais je pense que l’oeuvre qui m’a vraiment fait un déclic, c’est le film « Bande de filles » de Celine Sciamma. C’est après l’avoir vu que j’ai commencé ma première série photo, que j’ai appelée Gang de filles en hommage. C’est ce film, mais aussi mon entourage, qui m’ont donné l’impulsion et l’envie de faire bouger les choses. J’ai toujours voulu faire de la photo, je pense que je n’osais pas à cause d’un manque de confiance en moi. Je prenais beaucoup de paysages en photo, des contre-jours… c’était beau mais un peu vide. Je manquais surtout d’experience, j’étais spectatrice du monde, et petit à petit je suis devenue actrice.

 

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Du coup, est-ce qu’on peut dire que tu fais clairement un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ?

Oui, bien sûr. Comme je disais tout à l’heure, c’est ma manière de communiquer, de donner mes idées au monde. C’est aussi une opportunité de faire porter la voix de plusieurs personnes. On est noyé-e-s dans des images de nos jours, les artistes doivent prendre conscience qu’avec certaines images, ils contribuent à véhiculer des stéréotypes, voire des discriminations.

 

Est-ce que tu dirais que ton choix du médium photographique est lié à ça ? Est-ce que tu as tenté d’autres moyens de créer ?

J’ai fait une prépa art et une école de graphisme donc j’ai essayé pas mal de choses. Je faisais de la peinture quand j’étais plus jeune. Mais je fais de la photo depuis super longtemps. Je ne me rappelle plus trop comment j’ai eu mon premier appareil, un petit compact numérique que je trimballais partout ! Pour mon premier grand voyage, mon père m’a offert son réflex argentique, et je ne l’ai plus quitté. J’ai choisi la photo pour l’échange qui se passe avec les modèles : c’est quelque chose qui me terrifie, et en même temps que j’adore. Enfin, ça me terrifie moins maintenant ! Ce que j’aime, c’est que ça me permet de rencontrer du monde, de créer des liens. C’est ça au final qui me permet de sortir complètement hors de ma zone de confort, c’est aussi là que la magie se créée.

 

 

Et comment rencontres-tu tes modèles justement ? Est-ce que tu utilises beaucoup les réseaux sociaux dans ce processus ?

Au début, j’ai commencé par mes amis. Ils sont ma principale source d’inspiration. Pour certains projets je démarche des inconnus, mais dans l’ensemble ce sont des personnes de mon entourage. Quand ce sont des inconnus, je préfère toujours prendre le temps qu’on se rencontre une première fois pour discuter de nos intentions. Les réseaux m’ont permis de rencontrer de très belles personnes.

 

Et que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer ton travail créatif ?

Les réseaux sociaux peuvent être une superbe source d’inspiration. C’est à chacun de choisir le contenu qu’il veut voir et de sortir des contenus lisses et vide de sens. L’avantage avec les réseaux, c’est que c’est toi qui décide. Ça peut mettre la pression aussi, au début en tout cas j’étais assez nerveuse de partager mon travail comme ça, mais au final j’ai dédramatisé et je me dis que c’est juste une plateforme !  C’est quand même cool de pouvoir exposer 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

 

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Est-ce que tu as des photographes, artistes qui t’inspirent, que tu voudrais citer ?

Comme je disais plus haut, Paolo Roversi, pour ces portraits. Récemment il a fait une série avec Rihanna qui m’a bluffée. Sur instagram, j’aime beaucoup Rosie Alice (rcafoster) et _portraitmami, que j’ai découvertes par la page girlgaze qui est trop bien, j’aime aussi laurencephilomene et nadine ijewere. Elles ont toutes une esthétique qui leur est propre et une démarche engagée.

Et bien sûr, les copines aldin_mirte, lesjouesrouges et mila.nijinsky! Elles ont aussi un univers vraiment personnel qui me fascine. Parfois, on peut faire une photo d’une même scène mais elle sera complètement différente. Comme quoi, être soi-même c’est vraiment la meilleure recette.

 

Est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Récemment j’ai constaté que le côté plastique dans mon travail me manquait, toutes ces images sur écran c’était devenu trop virtuel.  Je me suis remise au collage et j’ai pour projet d’auto-éditer des petits objets graphiques avec mes photos et des textes d’amies mais c’est encore top secret 😉

Sinon, on ouvre un concept store à Lyon avec ma copine, Sales Gosses Ink & More, qui sera un lieu hybride : à la fois salon de tatouage, galerie d’art, boutique de créateurs engagés et coffeeshop. Un lieu inclusive qui sera pour nous une nouvelle manière de partager nos valeurs. Vous pouvez nous suivre sur instagram et facebook !

 

 

Retrouvez Eva Merlier sur facebook, instagram et sur son site www.evamerlier.com !!

 

L’oeuvre de la quinzaine | « To Survive on Shore » Photographs and Interviews with Transgender and Gender Nonconforming Older Adults, Jess T. Dugan & Vanessa Fabbre

Pour l’oeuvre de la quinzaine, nous avons choisi ce magnifique photo-reportage. Voici une traduction du texte sur leur site, qui explique la démarche artistique et politique.

Les représentations de personnes transgenres âgées sont quasiment absentes de notre culture, et celles qu’on voit sont souvent sans profondeur.

Pendant plus de cinq ans, la photographe Jess T. Dugan et l’assistante sociale Vanessa Fabre on voyagé à travers les Etats-Unis pour créer « To Survive on This Shore : Photographs and Interviews with Transgender and Gender Nonconforming Older Adults » (Survivre sur cette rive : Photographies et interviews d’adultes âgé-es transgenres et aux expressions de genre non-conformes).

Elles ont voyagé de la côte Ouest à la côte Est, des grandes villes aux petites bourgades, cherchant des individu-e-s dont l’histoire de vie mêlait de complexes intersections entre l’identité de genre, l’âge, la race, l’ethnie, la sexualité, la classe socioéconomique et l’emplacement géographique, documentant les histoires de vies de ce groupe important mais largement sous-représenté de personnes âgées.

Les récits de ces personnes sont variés et s’étendent sur les 90 dernières années, offrant un registre historique important de l’expérience et de l’activisme transgenre aux Etats-Unis. Les portraits et histoires qui en ressortent donnent un point de vue nuancé, nous plongeant au sein des luttes et des joies de la vieillesse abordée du point de vue de personnes transgenres et offrent une réflexion poignante sur ce que cela signifie que de vivre authentiquement malgré des obstacles d’apparence insurmontable.

Nous avons traduit des extraits de certains témoignages, mais si vous parlez anglais nous vous encourageons vivement à aller les lire sur le site du projet photo en cliquant ici.

 

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Duchess Milan, 69, Los Angeles, CA, 2017

 

Je sais juste que je suis moi. Je ne pense pas en termes de noms, de formulaires et toutes ces choses là. Je suis juste moi, c’est qui je suis. Je suis en paix avec moi-même. C’est le sentiments le plus merveilleux du monde parce que vous n’êtes jamais en train de courir après quelque chose pour prouver à qui que ce soit que vous êtes qui vous savez être. Je sais qui je suis, et ce que les autres pensent ne me regarde pas. Voilà qui je suis. Je m’identifie en tant que Duchesse. (…)

Duchess Milan, 69, Los Angeles, CA, 2017

 

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Freya, 51, Minneapolis, MN, 2015

 

(…) cette année, mon rabbin a été d’un grand soutien. Si ma femme ou moi avons besoin de conseils, sa porte est ouverte. Après mon changement de nom public, il m’a invitée à avoir un petit rôle cérémonial lors d’un des services religieux pour les Fêtes. Il y a un moment durant le service, après la lecture de la Torah, où celle-ci est ouverte pour révéler trois colonnes, elle est tenue par une personne au-dessus de la table. On la tourne pour la montrer à toute la congrégation, puis on la referme. C’est un rôle cérémoniel, la Hagbah, et il se trouve que les noms de celleux qui le pratiquent sont imprimés dans le programme. En fait, je pense que le rabbin avait cherché un moyen d’imprimer mon nom dans le programme, du coup plein de gens sont venus me voir en me disant « Hey, félicitations ! Tu as changé ton nom ! » ou « Oh, c’est super ! ». Ça a été tellement confortant qu’iels m’acceptent, acceptent la personne que je veux être. Alors notre communauté religieuse a été un élément extrêmement important pour toute notre famille. (…)

Freya, 51, Minneapolis, MN, 2015

 

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Preston, 52, East Haven, CT, 2016

 

(…) Mon coming out auprès de ma famille a été assez facile. La plupart de mes proches m’ont dit « On attendait juste que tu nous le dises ». Ma mère a fait un commentaire similaire, et me souvient d’avoir été un peu en colère parce que je me disais « mais si tu savais, pourquoi tu n’as rien dit ? » J’avais l’impression de traverser tout ce déchirement intérieur, toutes ces années, et les gens savaient ? Je veux dire, personne ne m’a donné un indice. Tout le monde attendait que je le dise, vous savez. C’était fou. C’était un moment fou, mais beau en même temps. (…)

Preston, 52, East Haven, CT, 2016

 

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Linda, 60, Chicago, IL, 2016

 

(…) Mes parents ont immigré de Chine. Iels sont venus ici pour étudier avant que les communistes viennent au pouvoir, alors même s’iels voulaient revenir, le FBI les en empêchait. Et bien sûr, si moi et mon frère étions nés en Chine, ma vie aurait été complètement différente. Mon père était quasiment sourd et aveugle pendant les deux dernières années de sa vie, alors c’était difficile de communiquer avec lui. Je me suis dit que je ne lui dirais pas avant de ne plus avoir d’autre choix que de le faire. Lorsqu’il est mort, je n’ai pas été surprise parce qu’il survivait à tout le monde, toustes ses ami-es et camarades de classe. Alors au final, je ne lui ai jamais dit. Je regrette qu’il n’ait jamais connu sa fille, mais d’un autre côté, essayer de lui expliquer cela alors qu’il était déjà difficile de parler avec lui de trucs normaux aurait été trop compliqué. (…)

Linda, 60, Chicago, IL, 2016

 

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Debbie, 61, and Danny, 66, St. Joseph, MO, 2015
(…) J’ai commencé ma transition à l’âge de 64 ans. Mon cardiologue était réticent à l’idée de me donner de la testostérone à cause de mon âge. J’étais aussi en surpoids et ma tension artérielle était élevée. Finalement j’ai pris des demi-doses, et au bout de trois mois j’ai commencé à prendre des doses complètes. C’était génial. Je commençais très rapidement à avoir des poils sur le visage et sur le corps et ma voix est devenue grave presque instantanément. Mais ensuite j’ai eu un AVC, alors j’ai du arrêter d’en prendre. Toute la masculinisation que j’avais eu, je l’ai perdue en un an et demi sans testostérone. J’essaie vraiment de ne pas trop y penser. J’ai eu la chance, après 64 ans ans, d’enfin être heureux et être qui je suis. De regarder dans le miroir et de voir le mec que j’aurais du être pendant toutes ces années. Et maintenant ça ne va pas se passer. Aucune chance. (…)
Debbie, 61, and Danny, 66, St. Joseph, MO, 2015
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Sky, 64, Palm Springs, CA, 2016
(…) Je suis aussi un papa. Mon fils a eu onze ans la semaine dernière. En fait, c’est mon petit-fils ; ma fille est décédée d’un cancer il y a six ans. Lorsqu’elle est morte, il a compris très rapidement qu’il n’avait ni maman ni papa, alors on l’a laissé libre de comprendre comment il ressentait cela et ce qu’il voulait faire. Et il a décidé qu’il voulait des pères. Je pense que c’est assez clair qu’on est des grand-pères, mais ça ne lui convient pas. On l’a laissé choisir des noms pour nous, alors je suis Papa et mon partenaire est Daddy Bear. Et il nous présente toujours comme ses pères. (…)

Sky, 64, Palm Springs, CA, 2016