Exposition FRONTIÈRE/S

 

 

Le week-end du 15 juin, le collectif Prenez Ce Couteau présente l’exposition FRONTIÈRE/S !

 

Pour cette troisième exposition, nous avons choisi le thème « FRONTIÈRE/S » et avons sélectionné 18 propositions en tentant de rassembler plusieurs points de vues sur cette notion : habiter la frontière, traverser la frontière, crossroads, harragas, exilé.e.s, frontières linguistiques, sexuelles, psychologiques, culturelles, métaphoriques ou physiques… le tout exprimé via différents arts : vidéo, peinture, performance, photographie, danse…

 

L’exposition aura lieu le week-end du 14 – 15 – 16 juin Au Landy Sauvage / ex-Clos Sauvage. Venez nombreuxses !

 

– LE PROGRAMME –

>>> vendredi 14 juin :

Vernissage à partir de 18h30, avec buffet végétarien à prix libre !

La performance de Sagia Bassaid et la danse de Karima El Amrani auront lieu au cours de la soirée (horaires à venir).

>>> samedi 15 juin :

L’expo est ouverte à partir de 14h. Possibilité de venir plus tôt sur rdv.

Projection de la vidéo de danse de Karima El Amrani à 18h

La pièce de Dana Fiaque sera jouée à 20h dans l’espace d’exposition.

>>> dimanche 16 juin :

L’expo est ouverte de 14h à 18h30 ou bien sur rendez-vous.

Projection de la vidéo de danse de Karima El Amrani à 15h

 

– ACCÈS –

Au Landy Sauvage / ex-Clos Sauvage

166 rue du Landy

Saint-Denis

Métro : ligne 13, Carrefour Pleyel (moins de 10mn à pied)

RER D : Stade de France – Saint-Denis (moins de 10mn à pied)

RER B : La Plaine – Stade de France (15mn à pied)

bus 139 et 173 arrêt Landy – Pleyel (2mn à pied)

bus 255 arrêt Landy – Ornano (2mn à pied)

 

L’espace est accessible aux personnes à mobilité réduite.

 

En espérant vous y voir,

 

Un beau mois de juin à vous !

L’artiste du mois | Eliz Mourad, une « diva arabe qui crie »

Alors que leur prochain album Blood Orange Sirup produit par la maison de disque Differ-ant est attendu pour février 2019, TELEFERIK sort un single estival, coloré et entraînant, «Khalina n’shouf» («Laissez-nous voir »). Ce mois-ci Prenez Ce Couteau a eu l’honneur de pouvoir s’entretenir avec la chanteuse et bassiste du groupe, Eliz Mourad.  Le temps de résoudre quelques problèmes techniques sur Skype, la conversation était lancée et nous avons traversé ensemble de nombreux sujets : l’identité, les langues, la musique commerciale, l’homosexualité, l’immigration, la politique…

 

 

« Khalina Khalina (Laissez-nous, Laissez-nous)

Khalina N’shouf ( Laissez-nous voir)

Kelmen Kelmen (À travers)

Albo 3al makshouf (Les cœurs) »

 

TELEFERIK, c’est d’abord une rencontre. Avant de monter sur scène, Eliz et Arno tournaient des clips pour des artistes. Et finalement, ensemble ils quittent l’image pour le son. Selon Eliz, ce qui fait le lien entre ces deux médiums c’est « l’envie de raconter des histoires ». Pour Eliz, « la musique est un moyen de s’exprimer plus directement, de raconter la même histoire sans avoir besoin de constituer une équipe de cinéma. » Un milieu très hiérarchisé qu’elle ne regrette pas d’avoir quitté. Eliz chante pour «ceux qui ne chantent pas», comme elle le met en musique dans Khalina n’shouf. Elle m’a raconté combien c’était vital, et quasiment de la résilience.

 

38870650_240080706713318_4108218325513797632_n.jpg

 

TELEFERIK lui donne la liberté de mettre en chanson son identité multiple.  Elle le doit également à une relation de confiance, voire une profonde connexion amicale et musicale avec Arno, un virtuose qui  «a appris la guitare en écoutant du Hendrix». Leur second album, Blood Orange Sirup, est le fruit d’une série de rencontres. Rencontres avec des artistes rassemblés autour de ce projet : le roi du synthé Rizan Said qui a travaillé avec Omar Souleyman et Bjork apporte une touche dabkeh (musique/danse traditionnelle levantine), ainsi que le joueur de synthé Kenzi Bourras (Acid Arab), et enfin Azzedine Djelil pour la réalisation et le mixage. Une rencontre pleine de promesses entre le rock et la dabkeh. Comme elle l’affirme elle-même, « Plusieurs couches constituent mon identité, comme un mille feuille. » Elle s’identifie comme «française, libanaise, femme et lesbienne». Les titres de TELEFERIK superposent les identités. Les différentes couches conservent leur propre autonomie : le rock et la dabkeh, Eliz et Arno… C’est ce qui fait la beauté de leur proposition.

 

39083521_2172955132918495_3935692895142543360_n

 

« UNE DIVA ARABE QUI CRIE » !

Les influences musicales d’Eliz sont éclectiques : « Fairuz, Tina Turner et tout ce qui est punk ». Elle me raconte que «même si c’est un peu cliché,» la préparation des repas familiaux était rythmée par les puissantes voix des divas arabes.

« J’aimerais me positionner dans la continuité des divas arabes dans l’histoire de la musique arabe, mais avec une énergie rock et expressive. Une femme qui crie en arabe c’est assez mal perçu. Je l’embrasse complètement. »

La réception d’un chant en arabe, comme nous le rappelait Mennel, éveille la suspicion. Mais avec Eliz nous avons aussi parlé de nos héritages arabes, et de nos positions, nos compromis, et stratégies face à nos traditions. Et pour cause, elle entend aussi s’adresser à un public libanais, et plus largement au monde arabe. Sa voix est entendue puisque le groupe a attiré l’attention des chaînes de télévision arabes comme Al Hurra TV, et d’autres chaînes locales. « J’ai été interviewée car le clip Mara a été remarqué par la chaîne et une interview a suivi pour présenter Teleferik. C’était la première fois qu’ils voyaient une « rockeuse » arabophone et ils voulaient en parler.» 

 

 

« Mara » (femme en arabe) Une chanson blues sur la suspicion qui pèse sur les femmes lorsqu’elles sont célibataires. 

Une femme arabe qui crie peut aussi être mal perçue dans le monde arabe, pas seulement pour une question de genre mais aussi de classe. Ça ne correspond pas forcément aux codes de la féminité bourgeoise. Eliz insiste sur le fait qu’elle utilise un arabe populaire, celui qu’on utilise pour parler, qu’on entend dans les rues. Et ça, ça  bouscule aussi les représentations orientalistes.

Les chansons de l’album Blood Orange Sirup seront en trois langues : l’arabe, le français et l’anglais. Certains titres s’adressent plus particulièrement au contexte français, comme « De l’Autre Coté », tandis que dans « Aloulé », il s’agit de « répéter ce que l’on m’a dit, comment on m’a dit d’aimer et de quelle manière» se confie-t-elle. Dans cette chanson en arabe, Eliz joue sur le double sens, le jeu de mot, la poésie pour raconter une histoire sur l’orientation sexuelle.

 

ÊTRE UNE CHANTEUSE DANS LE MILIEU MUSICAL

J’ai posé des questions à Eliz sur ce que c’était d’être une chanteuse dans un milieu rock – et par extension musical – souvent dominé par des hommes. D’après elle : « Beaucoup de femmes font de la musique, la résultante et que pourtant on n’en voit pas assez qui continuent, n’abandonnent pas avant que leurs noms soient reconnus. Avec Arno nous sommes à égalité. On se partage les tâches et il me considère comme son égal. Après, dans le milieu musical, il est sûr que l’on s’adresse beaucoup plus directement à lui que à moi. Même si, en effet, tout ce qui est post-prod m’intéresse moins pour l’instant que la compo et l’écriture. » Eliz admet que parfois il faut fournir plus de preuves pour obtenir la confiance des autres.

 

38923563_722620954750706_2457028147250462720_n

 

En discutant avec Eliz, il apparait évident que TELEFERIK se positionne politiquement. «De l’Autre coté» raconte la traversée des frontières, l’exclusion, à l’heure de la loi Asile et immigration. Il s’agit aussi pour elle de se questionner sur son identité : « Mais de quel coté est mon coté ?». En outre, Eliz a rappelé son engagement en ce qui concerne les questions LGBTQI. Elle a notamment fondé l’association SAWTI (ma voix) destinée aux femmes arabes queers. La queerness est une composante de son identité « mille-feuille ». Elle s’insinue dans les histoires qu’elle raconte, sur le fait de ne pas être tout à fait à sa place nul part, en tant que femme arabe lesbienne issue de la diaspora. Mais elle semble avoir élu domicile aux interstices entre ces différents espaces à force de voyager entre les mondes.

J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui.

Comme à notre habitude, nous demandons à nos artistes du mois de partager leurs coups de coeur actuels.  Pour Eliz, c’est Aya Nakamura et « la musique des descendants de l’immigration » en France.

 

 

Elle insiste sur le fait qu’on hiérarchise à tort les musiques, alors que selon elle tout est bon à prendre. « J’aime bien Jul aussi, c’est un recycleur. Il écrit comme on twitt et parle de son quartier avec sincérité. Il représente la jeunesse d’aujourd’hui. J’aime aussi le duo féminin rock Mr Airplane Man, un groupe indé US. » Elle ajoute « Rihanna!» puisque sa sonnerie de téléphone « Wild Thoughts » nous le rappelait.

 

38907572_2112583279068986_2332878033045684224_n

 

Bref, avec Eliz Mourad on est conviés à une traversée des frontières, à faire des sauts dans l’espace et le temps. Retrouvez TELEFERIK sur leur site webFacebook, Youtube, Soundcloud, Instagram, Tumblr.

 

/ Photos d’Eve Saint Ramon.

 

L’artiste du mois | Lia Kafka

Ce mois-ci, nous mettons à l’honneur l’illustratrice Lia Kafka. Ses oeuvres oscillent entre représentation de la vie quotidienne et dessins de créatures fantastiques. On a beaucoup aimé son univers plein de douceur et de magie.

 

34387962_2049227442001597_4389709129178939392_n

 

Quand as-tu commencé à créer ?

Je ne vais pas faire dans l’originalité ! Comme beaucoup de dessinateur-ice-s, je dessine depuis toute petite. En revanche, je ne me suis mise sérieusement au dessin qu’au lycée. A l’époque, j’avais pris Arts Plastiques option lourde. Là, j’ai vraiment commencé à étudier tout ce qui était du domaine de l’anatomie, la perspective, etc. Petite, j’aimais dessiner, mais lorsque le m’on me proposait de prendre des cours, je disais non, car, je cite « j’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à faire ! ».

 

Quels ont été tes tout premiers coups de coeur artistiques ?

Enfant, j’aimais beaucoup regarder les illustrations de mes livres pendant des heures. Des illustrateur-ice-s comme Boiry, et ses dessins féériques, Claude Ponti et son univers absurde, Quentin Blake et ses illustrations pleines d’humour m’ont fascinée. Mais je pense que ce qui a été mon moteur concernant le dessin (et ce, encore maintenant) sont les manga. Comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’ai grandi en regardant des anime à la télévision, comme Sailor Moon ou Cardcaptor Sakura. Mais je n’oublierai jamais le premier manga que j’ai lu, à la bibliothèque municipale de ma ville qui est Akira, ou encore le premier manga que j’ai possédé : Fruits Basket.

 

34447234_2049227562001585_1034102385414242304_n

 

Qu’est-ce qui te plaît particulièrement dans le dessin ? Est-ce que tu as déjà testé d’autres pratiques artistiques ?

Le dessin est un médium rapide et simple. On peut dessiner, même sur le sable. Il y a quelque chose de fragile, aussi. C’est un médium qui permet également re raconter des histoires facilement, comme je le fais, en illustration. Sinon, il m’est arrivé d’essayer la sculpture : j’avais tenté une vaine expérience de confectionner une poupée en pâte à modeler Plastiroc, mais je n’ai jamais eu la foi de continuer ! J’ai aussi testé la peinture et la vidéo, mais ça n’a jamais rien donné de concluant.

 

Fais-tu un lien entre ta pratique artistique et tes idées politiques ? Si oui, de quelle façon ?

Haha ! J’essaye de ne pas trop mêler ma pratique artistique et mes idées politique, mais quoi qu’il arrive, ces dernières reviennent régulièrement que je le veuille ou non ! Par exemple, j’essaye toujours de dessiner des personnages aux morphologies, couleurs de peau, etc différentes. Ce sont la plupart du temps des femmes. J’aime aussi représenter les scènes romantiques queer. Je trouve le milieu du dessin encore très sexiste et cis-hétérocentré (entre autres), et j’essaie d’en prendre le contrepied. Pour le Inktober, par exemple (un défi, durant le mois d’octobre, où l’on doit réaliser un dessin à l’encre par jour), en m’inspirant du Witchy art challenge de l’illustratrice Vicky Pandora, j’ai réalisé trente-et-un dessins de sorcières. A chaque fois, j’essayais de faire différentes couleurs de peau, religions, âges…

 

 

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Aimes-tu les utiliser pour montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer, que ce soit via des influences ou via les retours que tu as sur ton travail ?

J’adore les réseaux sociaux ! Je pense que si j’étais née deux décennies plus tôt, j’aurais eu beaucoup plus de difficulté à montrer mon travail. On peut toucher un public beaucoup plus large sur Internet, et faire également de chouettes rencontres. Pour moi qui ne vais pas facilement vers les gens, c’est une réelle aubaine !

 

Des illustrateur.ices, artistes qui t’inspirent ?

Je m’inspire énormément du manga. J’aime beaucoup la mangaka Kaoru Mori. A chaque fois que je vois un dessin d’elle, j’ai automatiquement envie de dessiner. Pareil pour Kaori Yuki ou Junji Ito. Sinon, j’aime bien feuilleter des magazines comme Hey ! Ou Hi-Fructose. Le mouvement Low-Brow est pour moi une grande source d’inspiration.

 

 

Retrouvez Lia Kafka sur sa page facebook ou sur instagram@lia.kafka !

L’oeuvre de la semaine | Faces and Phases 2006-14, Zanele Muholi

 

Zanele Muholi est une photographe Sud-Africaine née en 1972. Son travail s’articule autour des problématiques LGBT, du féminisme et du racisme. Pour l’oeuvre de la semaine, nous avons choisi de nous focaliser sur « Faces and Phases », une série de portraits en noir et blanc étendue sur huit années (2006-2014), agrémentée de témoignages.

 

Ci-dessous, des extraits du texte d’introduction du livre.

« Ce qui était à la base un projet visuel est devenu la création d’une archive photographique sans précédent de ma communauté et de notre pays.[…]

Faces and Phases est pour moi à la fois extrêmement personnel et profondément politique : un acte de recherche, de résistance, transgressant les limites des oppressives structures de pouvoir raciales, sexuelles, de classe et de genre.

Personnellement, je n’ai pas d’arbre généalogique documenté, et malheureusement je n’ai aucune photographie de mes grand-parents maternels et paternels. Bien que cet effacement est délibéré et qu’il est une vérité pour de nombreuses familles Noires de part le monde, ce point commun n’annule pas mes sentiments de désir, d’incomplétude, et je crois que si je pouvais voir leurs visages, une partie de moi ne se sentirait pas si vide.[…]

Quand j’étais petite […] de nombreux pays Africains se battaient pour sortir du colonialisme Européen, et le nationalisme Noir était plus fort que jamais.[…]

Notre lutte actuelle, alors que nous commémorons les 20 ans de démocratie en Afrique du Sud, est contre les « viols correctifs » que les lesbiennes et les hommes trans Noir-es continuent de subir et contre les meurtres brutaux de nos amant-es et ami-es.[…] Bien souvent, avant même que l’organisation commence, le simple fait d’exister ou de vivre est le début ultime de la conscience politique, un acte de résistance et de transgression.[…]

Je veux montrer publiquement, sans honte, que nous sommes des individu-es téméraires, Noir-es, beaux/élégant-es et fièr-es. Ça me guérit de savoir que j’ouvre la voie à d’autres qui, en désirant faire leur coming out, peuvent regarder les photos, lire les biographies et comprendre qu’iels ne sont pas seul-es.»

 

L’Artiste du mois : Nicolas Medy

Nicolas Medy est réalisateur. Vous vous souvenez peut-être de sa vidéo « Bientôt le feu » que nous avions projetée à l’occasion de notre première exposition ‘Des corps, un espace‘. On a profité de la sortie de son premier court-métrage ‘Soleils Bruns’ – une production Paradisier Zootrope – pour lui poser quelques questions et nous plonger dans son univers. Avec lui nous abordons son parcours, de la photographie au cinéma, ainsi que le versant politique de son travail filmique qui aborde l’empowerment  des subjectivités queer et/ou racisé.e.s.

27906346_10214287211952786_691197260_o
Bientôt Le Feu (2017)

Qu’est-ce qui t’as amené à la création ? Est-ce que ça a été quelque chose de progressif ou de soudain ?

En fait je ne l’explique pas trop, je pense que comme plein de gens c’est intervenu quand j’étais enfant. Je dessinais énormément, j’étais pas particulièrement doué mais j’aimais ça. Je faisais beaucoup de bande dessinée. J’ai fait de la musique longtemps ensuite, de la photo et le cinéma est arrivé un peu au milieu de tout ça de manière assez évidente sans pour autant que je l’explique. Je pense que ce sont mes premiers coups de coeur pour des films et des réalisateurs au lycée, donc assez tardivement, qui m’ont donné envie.

Tu pourrais nous parler de ces coups de coeur ?

Mes deux premiers coups de coeur au cinéma ont été pour Fellini et Almodovar. Almodovar en découvrant La Loi du Désir au lycée, son film pédé qui m’a complètement bouleversé et un peu émoustillé aussi ! Et Fellini avec Juliette des Esprits et le Satyricon ensuite. Je crois que d’un coup j’ai été en contact avec absolument tout ce que j’aimais au même endroit : le baroque, le lyrisme, l’excès, l’humour…

 

 

Tu pratiquais beaucoup la photographie avant, est-ce que tu en fais encore ? Les derniers projets qu’on a connus sont des films. Y a-t-il une raison pour ce(s) choix de médium(s) ? En y a-t-il un que tu préfères ?

Non, je ne fais plus du tout de photo depuis quatre ans. En réalité je crois que ce qui m’a le plus plu, pendant toutes ces années où je ne faisais que ça, c’était moins l’acte de photographier que celui de mettre en scène mes copines. Choisir les maquillages, les coiffures, les costumes, les cadres, les expressions et les pauses – toujours très très drama -, les décors etc. J’ai pris goût à la mise en scène grâce à la photo. Les dernières années on construisait des décors chez moi ou chez mes copines, on s’amusait de plus en plus à mettre en scène des tableaux baroques avec des coiffes, de longues robes années 80, des fleurs, des bijoux, des étoffes, des voiles, des maquillages excessifs… c’était toujours très premier degré et démodé et à la limite du mauvais goût mais super drôle. Mais il y’avait une limite à la narration dans les photos et à un moment j’ai eu envie de raconter des histoires.

 

 

C’est assez frappant ce que tu dis parce que je trouve qu’on retrouve dans tes films un certaine attention accordée à la composition. On pourrait dire qu’on voit que tu as été photographe.

Oui, sur la fin en photo je me souviens que j’ai délaissé le portrait pour des mises en scène en extérieur proche de tableaux, j’avais envie de mettre en scène toujours plus de gens, dans des situations et des mises en scène toujours plus baroques. La dernière photo que j’ai fait c’est une pietà avec toutes mes copines dans des fourrures de toutes les couleurs.

sabina final copy
2013

On retrouve bien ce coté baroque dans tes films : ce côté excessif, des corps qui se meuvent avec parfois des gestes exagérés… C’est d’autant plus marquant que les gens que tu mets en scène sont des sujets queer et/ou racisé.e.s (noir et arabes) qu’on n’a pas l’habitude de voir mis en scène de cette manière. Qu’est-ce que ce style te permet de raconter ? Et est-ce que tu crois qu’on peut faire un lien avec cet appel au baroque et les sujets dont traitent tes films, à savoir l’identité ou plutôt les sujets qui se retrouvent aux intersections en tant que queer et racisé.e.s ?

Au début, presque la majorité des copines que je photographiais étaient blanches et au fur et à mesure que je questionnais mon identité il s’est produit comme un glissement très spontané et j’ai commencé à intégrer des personnes queer et / ou racisées à mes photos et ce de plus en plus jusqu’à ma première vidéo Bientôt le feu. Je crois qu’on pourrait surtout faire un lien entre mon esthétique et le désir fort que j’ai de mettre en scène ces identités et ces corps d’une certaine façon : beaux, sublimés, fiers et émancipés. J’ai envie de raconter quelque chose de la volonté et du désir d’« empowerment » qui s’exprime et qui anime beaucoup de personnes de mon entourage queer et / ou racisées.

27999538_10214287171871784_1654933685_o
Bientôt Le Feu (2017)

En quelque sorte, ton positionnement affecte ta manière de représenter ces sujets ? Est-ce qu’il y aura une suite à Bientôt le feu et Soleils bruns, toujours dans la continuité de cette notion d’empowerment ?

Oui je pense bien sûr, ce que mes personnages vivent j’ai l’impression de le partager un peu aussi dans les histoires que j’ai racontées jusqu’ici. Le scénario que j’écris en ce moment est un peu différent de celui de Soleils Bruns. Il est toujours question d’émancipation d’un personnage, d’un groupe, d’un rêve mais, en terme de narration, la forme que va prendre le film est assez différente de Soleils Bruns.

27999785_10214287164791607_1900400092_o
Bientôt Le Feu (2017)
27999335_10214287247953686_75621156_o
Bientôt Le Feu (2017)

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Avant tu montrais pas mal ton travail sur internet (surtout avec les photos) mais tu as un peu arrêté de faire ça dernièrement. Est-ce que c’est lié au médium de la vidéo qui n’est peut-être pas pratique à montrer ? Que penses-tu des réseaux sociaux en tant que plateforme pour montrer son art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer, que ce soit via des influences ou via les retours que tu as (eu) sur ton travail ?

Il n’y a pas longtemps j’ai ressorti mes photos pour les montrer à des personnes proches qui ne les avaient jamais vues et ce sont leurs retours et le lien qu’ils ont fait entre mes photos et mon film qui m’a fait me dire que je ne m’étais pas totalement égaré. Ce que je veux dire c’est qu’une fois que j’ai arrêté la photo je n’étais plus très à l’aise avec ce que j’avais fait et du coup j’ai tout supprimé sur internet. Mais oui, a priori la plupart des films ne sont pas réalisés à destination d’internet, ils sont pensés et fabriqués pour un espace précis, la salle de ciné qui possède techniquement les capacités de montrer, de voir et d’entendre fidèlement le film. Ce qui ne m’empêche pas de penser que les réseaux sociaux constituent un espace dynamique et inédit pour partager ses productions quelles qu’elles soient, certaines formes d’art s’y prêtent plus c’est tout. J’aime bien Instagram et je m’en sers en moodboard par exemple ; c’est une manière de communiquer sur mon film. Ils ne modifient pas ma manière de créer mais parce qu’ils accélèrent et facilitent les rencontres ils ont forcément un impact. J’ai d’abord « rencontré » plusieurs acteurs.rices de Soleils Bruns sur Facebook par exemple grâce à un ami qui nous a mis en lien.

27658305_10155475239022607_174314051_n
Soleils Bruns, 2018

Est-ce que tu as des noms d’artistes, de vidéastes / réalisteur.ices qui t’inspirent ?

Plein ! Je vais m’en tenir au cinéma sinon ce serait beaucoup trop long je ne vais pas m’en sortir. J’adore entre autres Dario Argento, Derek Jarman, Mario Bava, Jean Rollin, Julie Dash, Rainer Werner Fassbinder, Isaac Julien, Harry Kümel, Brian de Palma, John Waters, Kenneth Anger, Jesus Franco, Marlon Riggs, James Bidgood et Jean Genet… j’ai découvert récemment Schroeter et surtout Paul Vecchiali qui me passionne.

Retrouvez Nicolas Medy sur instagram @nicolas_medy

L’Artiste Du Mois : Marie Rouge

Dans les photographies de Marie Rouge la nuit queer parisienne côtoie la clameur des rues le jour. Portraitiste et reporter, son travail fait le pont entre les individu.e.s et la communauté dont elle parvient à capturer un je-ne-sais-quoi qui fait que parmi des milliers de photos on reconnaitrait son empreinte.

24259319_10215213700359606_1027932100_o

Qu’est-ce qui dans ton parcours t’as amenée à la création ?

Au tout début, j’ai commencé la photographie assez instinctivement, car c’était l’un des premiers mediums que j’ai pu m’approprier, en empruntant l’appareil photo de mon père. Ensuite, cela a surtout été un moyen d’aller vers les autres, un moyen de rencontrer des gens qui m’intéressaient, ayant toujours été assez timide.

Tes premiers coups de coeur artistiques ?

J’ai forgé ma culture artistique en allant quotidiennement à la médiathèque de ma ville. J’ai eu un coup de cœur pour une exposition de Bettina Rheims organisée dans cette même médiathèque. J’aimais beaucoup ses mises en scène très travaillées à l’époque. Ensuite j’ai feuilleté à peu près tous les livres du rayon photo et je me souviens avoir eu un véritable coup de foudre en découvrant le travail intime et passionnant de Nan Goldin. Ses deux artistes m’ont donné envie d’en faire mon métier coûte que coûte.

Pourquoi la photographie ?

La photographie, c’est le médium avec lequel je réussis le plus à travailler de manière instinctive, sans trop conceptualiser au préalable. C’est une manière de travailler rapide et qui, étant assez auto critique, me permet de ne pas trop revenir rapidement sur mon travail toutes les cinq minutes. Un accouchement rapide et efficace, et qui laisse une belle place à la rencontre et à la collaboration.

SOCIETE-SEXUALITE
Marche Existrans, 2015
24208983_10215213700079599_976689053_o
Lors d’une soirée Wet for me, 2017

Est-ce que ta pratique artistique est engagée politiquement, et si oui de quelle façon ?

Oui et c’est surtout dans la représentation que ça s’opère : je m’attache à représenter le milieu lesbien/queer qui est pour le moment, par exemple très mal représenté à mon avis : soit par des personnes non concernées, d’une manière fantasmée ou carrément déprimante (cf : vous connaissez beaucoup de films lesbiens qui se terminent bien ?).

Quel est ton rapport à ce qu’on appelle « le monde de l’art » ? Est-ce qu’il y a des choses que tu aimerais voir changer ?

J’ai un peu « le cul entre deux chaises » en ce qui concerne le monde de l’art car j’expose peu et je varie entre commandes et travail plus personnel. J’ai donc un peu de difficultés à m’exprimer sur ce sujet car je n’ai pas encore vraiment l’impression d’en faire partie pour le moment. Cela dit, je trouve que ce monde de l’art gagnerait à se décloisonner un peu et à se politiser davantage, ce qui à mon avis, n’est pas vraiment aidé par « les lois du marché »…

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ? Comment transforment-ils la manière de montrer ton art ? Penses-tu qu’ils modifient ta manière de créer ?

J’ai un rapport très très proche aux réseaux sociaux car ils m’ont grandement permis de me faire connaître et de trouver du travail. C’est par ces réseaux que tout se passe pour moi, que l’on me contacte, ou que l’on me montre du soutien.. c’est donc assez vital pour moi. Je pense aussi qu’ils ont une influence sur ma manière de créer, notamment Instagram ou Tumblr, qui m’inspirent beaucoup et me permettent de créer des murs d’inspirations.

24321737_10215213692839418_1368616203_o

Des photographes, artistes qui t’inspirent ?

Viviane Sassen, Pascal Pronnier, Maisie Cousins, Philip-Lorca diCorcia, Alec Soth, Mathieu Pernot, Rineke Dijkstra, Diane Arbus, Lucian Freud, Sian Davey…

Retrouvez Marie sur instagram @lesjouesrouges ou sur son site www.marierouge.fr !